Madame,
Quand
a paru votre très beau livre de souvenirs, L’Élan
du cœur, vous avez évoqué, dans un entretien,
avec vos mots, simples et pudiques, votre première rencontre
avec Georges Pompidou. Vous l’aviez trouvé, dites-vous,
« fantastiquement intelligent et gentil ».
Aujourd’hui encore, rassemblés
dans la même émotion de ce jour si particulier, c’est
ce souvenir que gardent, au plus précieux de leur cœur,
tous ceux qui ont eu le privilège de connaître Georges
Pompidou. Et les images, intactes et fidèles, rebelles devant
le temps qui fuit, surgissent, se pressent et se bousculent dans nos
mémoires.
Souvenir,
sous le sourcil en bataille, de son regard qu’avec vous je revois
si bien. Un regard pénétrant et scrutateur. Profondément
bienveillant. Souvenir de son sourire. Ce sourire des yeux, perspicace,
plein d'humour et de malice. Souvenir de sa voix. Cette belle voix
au timbre grave, rocailleuse et chaleureuse. Souvenir de cette silhouette
si familière qui se dessine dans la lumière du soir,
derrière sa table de travail.
D’emblée,
l’intelligence et la culture de l’homme impressionnaient.
D'emblée, son autorité et sa clairvoyance imposaient
le respect.
Quand
Georges Pompidou nous a quittés, il y a trente ans, nous tous
ici réunis, proches, collaborateurs et amis, avons éprouvé
une peine profonde.
Pour
vous, Madame, la douleur fut immense. Elle le demeure, je le sais,
et je veux saluer ici cette extraordinaire énergie, cette fidélité
de chaque instant, que vous mettez au service de sa mémoire
et de son œuvre.
Pour
nous, ses collaborateurs et ses amis, qui lui portions admiration
et affection, c'est un maître que nous perdions. Un maître
en esprit. Un maître en sagesse. Un maître en courage.
Un maître dans l’action. Un homme d’exception, dont
l’exigence intellectuelle et morale nous obligeait tous à
donner le meilleur de nous-mêmes. Nous avions désormais
le devoir de poursuivre l’œuvre inachevée.
Pierre
Messmer dit un jour de Georges Pompidou qu’il était un
inventeur. Il était aussi, je crois, un bâtisseur. Parce
qu’il avait le goût de l’aventure et de la découverte,
celui des chemins de traverse et de l’inédit. Parce qu’en
esprit libre, il avait en horreur le conformisme des préjugés
et l'uniformité de la pensée.
Dans
un entretien consacré à l’art, il dévoile
un peu de son secret : « Si l’art contemporain
me touche, disait-il, c’est à cause de cette recherche
crispée et fascinante du nouveau et de l’inconnu (…) ».
Georges
Pompidou avait l’obsession de la modernité. Elle était
pour lui une exigence, un défi, une manière de faire
confiance au présent et à l'avenir. Et il était
naturel que ce soit dans le domaine de la culture, dans cette relation
privilégiée qui l’unissait à l’art
de son temps, que son intuition d’un monde en devenir se manifeste
dans tout son éclat.
Tel est le sens véritable, la
portée profonde de ces gestes symboliques et audacieux qui
marquent encore de leur empreinte toutes ces années : vous-même,
Madame, et votre époux invitant l’avant-garde au cœur
même de la République, à l’Hôtel Matignon,
puis à l’Élysée ; la grande exposition
de 1972, pour faire découvrir aux Français toutes les
facettes et toutes les richesses de la création contemporaine ; et,
bien sur, l’exaltante aventure du Centre qui porte désormais
son nom et qui nous accueille ce soir.
Homme généreux, attentif
aux siens comme aux autres, soucieux de partager ses curiosités
et ses émerveillements, il eut toujours à cœur
de réconcilier l’art et la cité. Il pressentait
sans doute, à la manière d’un Malraux, que notre
société, trop individualiste, société
froide des techniques triomphantes, aurait besoin de se réchauffer
à cette communion des âmes que célèbrent
l'art et la culture. Il avait compris que la recherche du bien-être
matériel ne saurait à elle seule tenir lieu de projet
politique. N’écrit-il pas dans Le nœud gordien : « le
confort de vie généralisé comporte en lui-même
une sorte de désespérance, en tout cas d’insatisfaction.
Là est, sans doute, la vraie partie que joue le monde moderne ?».
Mais
au-delà des choix emblématiques de l’homme de
culture épris de poésie, Georges Pompidou était
d’abord un homme d’État. Pour lui, le progrès
humain est un ensemble. Le rêve inséparable de l’action.
Parce
qu’il avait la passion de la modernité, il a dessiné
une France nouvelle, fidèle à ses traditions les meilleures
et fière de son histoire, mais résolument tournée
vers l’avenir et la jeunesse. Une France entreprenante et inventive,
industrieuse et dynamique. Rarement notre pays aura tant changé
que pendant les douze années où il fut Premier ministre
du Général de Gaulle puis Président de la République.
Alliant avec génie intelligence des situations et intelligence
visionnaire, il sut conjuguer le rêve et la raison.
Fils
de cette belle terre d'Auvergne, Georges Pompidou connaissait bien
la France. Avec ses forces et ses faiblesses. Avec sa tentation de
la division et ses élans sublimes. Avec ses heures sombres
et ses moments d'éclat. Il comprenait la nation, le peuple
de France qu'il aimait avec passion. Il sut lui proposer une vision,
une ambition, une volonté. Il s'y consacra corps et âme,
lui donnant le meilleur de lui-même.
L'homme
de lettres qui a rencontré les Classiques, qui s’est
enflammé aux passions poétiques, qui récite pour
lui-même Villon, Baudelaire, Apollinaire, va faire de la transformation
économique, industrielle, urbaine et sociale de la France son
sujet, sa cause, sa grande aventure.
Esprit
profondément curieux, toujours en alerte, d’une lucidité
et d’une sensibilité extrêmes, modèle de
bon sens, d'exigence et de pragmatisme, Georges Pompidou avait pressenti,
mieux que tout autre, les nécessaires évolutions de
notre société.
Pour
lui, les années soixante marquent la fin d’une époque
et le commencement d’une autre. Vieux pays rural, la France
s’érige en puissance industrielle. Il est temps de repenser
la ville, sans négliger d’aménager le territoire
et de le préserver.
Pour
former aux nouveaux métiers, pour préparer l’emploi,
l’éducation devient priorité. L’Université
se transforme.
La
France est en retard pour le téléphone ou l’automobile ?
Sa détermination lui fera regagner le terrain perdu.
Aéronautique,
informatique, télécommunications, nucléaire,
recherche pétrolière, recherche scientifique et technique,
médias, tous ces domaines où la science se mêle
à l'industrie, ont connu pendant le Gouvernement de Georges
Pompidou un formidable essor. Ils forment aujourd'hui encore le socle
de la puissance de notre pays en Europe et dans le monde.
À
la suite du Général de Gaulle, qui avait replacé
notre pays dans le concert des puissances politiques, Georges Pompidou
aura été l'artisan le plus passionné d'une France
disposant de tous les atouts qui font la force des grandes nations
: l'économie, l'industrie, le développement commercial,
la recherche, l'innovation, le rayonnement culturel. À sa disparition,
alors que s'achèvent les "Trente Glorieuses", Georges
Pompidou laisse une France puissante, solide et forte dans le monde.
S'il
est un aspect de la personnalité de Georges Pompidou et de
ses qualités d'homme d'État qui nous touche peut être
plus que les autres, c'est précisément le regard qu'il
jetait sur le monde. Un regard ouvert sur la diversité des
cultures, sur l'interpénétration croissante des sociétés
contemporaines. Ce Français de pure tradition aura admirablement
préparé notre pays aux défis de la mondialisation
et de la construction européenne. À ceux qui lui reprochaient
de trop s'engager sur le front diplomatique, il faisait remarquer,
avec cet humour toujours empreint de clairvoyance, que les difficultés
intérieures trouvaient de plus en plus leurs solutions à
l'échelon international, que l'on ne pouvait plus penser aujourd'hui
la paix sans la sécurité collective, le progrès
économique et social sans l'Europe.
Homme
de culture et homme d’État, Georges Pompidou était
avant tout un homme de cœur, de partage et d'amitié, qu'aucune
souffrance, aucune détresse, ne laissait indifférent.
Un humaniste véritable. Il en tire, pour lui et pour nous,
une morale de l’action. Et de citer Valéry, son cher
Valéry : « toute politique implique quelque
idée de l’homme ».
Il
veut une France en paix, rassemblée et réconciliée
avec elle-même. Il veut une France qui travaille et construit
son avenir. Il veut le progrès social. Il veut que la croissance
profite à tous. C’est l’époque du plein
emploi. C’est l’époque de nouvelles conquêtes
sociales : la formation continue, la mensualisation des
salaires qu’il demandera aux partenaires sociaux de mettre en
œuvre dans le cadre d'un dialogue social qui gagne alors ses
lettres de noblesse. C’est aussi l’époque des grands
équipements, des grands programmes d’infrastructures,
qui vont redessiner le visage de la France.
Georges
Pompidou, qui voyait loin et juste, a proposé un cap aux Français : « Rendre
à l’individu le goût de l’idéal (…).
L’amener à sortir de lui, à recréer le
sens de la solidarité ».
Solidarité
à l’égard des générations les plus
âgées, chaque année plus nombreuses. Solidarité
aussi avec les laissés-pour-compte de la modernité,
ces « exclus » dont Georges Pompidou a pressenti l’apparition.
Solidarité des pays riches avec les peuples déshérités,
"exigence fondamentale de l’avenir humain, où l’intérêt
rejoint l’idéal". Solidarité européenne,
avec la grande réconciliation franco-britannique et l’entrée
du Royaume-Uni dans le Marché Commun. Solidarité des
francophones, dont l’ambition, affirmait Georges Pompidou, doit
être de « résister à l’assimilation
et à l’uniformité ». Là encore
visionnaire, l’ami de Léopold Sédar Senghor devinait
les grands enjeux des temps à venir.
Madame,
Toutes ces années, ces années
que l’on appelle aujourd’hui les « années
Pompidou », ont laissé dans la mémoire collective
des Français une empreinte profonde. À la recherche
du temps perdu, oubliant les controverses de mai 68, ils tendent à
garder le souvenir d’une période où la prospérité
et le plein emploi ont coïncidé avec le rayonnement de
la France. Le souvenir, en fin de compte, d’années heureuses,
avant le grand choc pétrolier et les bouleversements de la
mondialisation.
Georges
Pompidou avait le génie de l’amitié. Pour lui,
la vie trouvait son sens dans le regard des autres, dans l'attention
qu'on leur porte, dans la main qu'on leur tend. Il nous donnait envie
d'être meilleurs.
C’est
dire quel homme rare et merveilleux il était. L’affection
que nous lui portions. Notre peine quand il nous a quittés.
Frappé
par la maladie, Georges Pompidou n’a pu mener à son terme
la mission que les Français lui avait confiée. Mais
il a fait face avec un rare courage, avec cette simplicité
qui était sa vraie grandeur, son honneur et sa noblesse.
Alors que la France fait face aux défis
d’un nouveau siècle, Georges Pompidou nous rappelle qu'en
surmontant ses divisions, en puisant dans les ressources de son héritage
et de sa longue histoire, en sachant s'affranchir des partis pris,
des habitudes et des conformismes, en regardant avec confiance devant
lui, notre pays est capable du meilleur. Il nous rappelle que c'est
rassemblée dans la fidélité à son histoire
et ses valeurs et résolument tournée vers l'avenir que
la France trouvera toujours l'énergie du renouveau, la force
du sursaut, le chemin de la grandeur.
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