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Je ne voudrais pas non plus vous quitter sans
vous dire ce que je pense du rôle même de la Région.
La loi a créé cette région sous une forme mesurée,
certains ont parlé de "réformette", et c'est leur
droit. Nous avons fait un choix. Et en faisant ce choix nous avons essayé
d'éviter un certain nombre de périls de façon à
faire que la région soit un élément supplémentaire
d'action et de progrès et que cela ne se fasse pas au dépens
de ce qui est, de ce qui existe et qui est essentiel.
Et d'abord la région ne doit être
à aucun prix, un élément supplémentaire s'intercalant
entre Paris et les collectivités locales de base. Ce ne doit pas
être non plus une raison pour l'Administration de retarder un peu
plus les circuits de haut en bas et de bas en haut. Ce doit l'être
d'autant moins (et là il faudra y veiller et tous y veiller) que
telle ou telle administration centrale avec toutes ses qualités
risque de trouver volontiers dans cet argument régional un motif
supplémentaire de tout évoquer et finalement de décider
de tout motif pris de ce qu'un obstacle s'est créé entre
les départements ou les communes d'une part, les Administrations
centrales d'autre part, et qu'en conséquence le seul moyen de dominer
cet obstacle c'est de ramener tout à Paris.
La région doit être un apport, un
élément positif, un élément d'incitation d'action
surajoutée ; elle ne doit en aucun cas être une espèce
d'arrêt sur le chemin déjà si lent des décisions
administratives de l'État.
En second lieu, la Région ne doit pas oublier
qu'elle est et qu'elle regroupe des départements. Or, le département
constitue une organisation ancienne qui a fait ses preuves et qui, non
seulement dans ses réalités propres économiques,
sociales et autres, mais dans sa vie administrative, dans la vieille habitude
de travailler ensemble, qu'ont prise les Préfets représentants
de l'État et les Conseils Généraux élus par
la population, a ses traditions, mais aussi son efficacité. J'ai
été frappé, partout où je suis allé,
et dans toutes ces régions de France, qu'à bien des égards
il m'arrive, il m'est arrivé de connaître et de visiter à
un moment ou à l'autre de ma vie, j'ai toujours été
frappé de ce que les luttes politiques, les discussions, les contradictions
s'atténuaient à l'échelon du département.
Et que lorsque l'administration et le Conseil Général qui
n'étaient pas toujours du même avis sur ceci ou cela, s'attaquaient
ensemble aux problèmes concrets, et bien, on avançait et
on travaillait. II y a là des réalités et la Région
doit commencer par se dire qu'elle ne doit pas chercher à s'y substituer
ni à les détruire. Elle doit au contraire s'appuyer sur
ses départements. D'autre part, elle doit chercher non pas le saupoudrage,
ce qui a été très bien dit, mais les tâches
d'intérêt commun à ces départements, qui pourraient
être oubliées parce qu'elles ne sont vitales pour aucun d'entre
eux ou qu'elles dépassent leurs moyens. La Région doit les
intéresser, doit les obliger à s'entendre entre eux et par
là même, la Région, par conséquent, doit apporter
aux départements le sens de leur interdépendance et le sens
de la nécessité de concerter leurs efforts au lieu de rester
chacun renfermé sur ses propres revendications.
Au delà d'ailleurs du département,
il y a les autres régions. L'organisation régionale doit
être un moyen de prendre un contact avec les régions voisines,
de voir comment son action peut s'insérer dans une action interrégionale
que ce soit par exemple en matière de liaison de toute espèce,
routière ou autre. Elle doit essayer de concilier les besoins des
uns et des autres, et quelquefois, de sacrifier un certain égoïsme
local au profit du voisin en sachant que le voisin, lui aussi, à
un moment donné, sera invité à sacrifier tel autre
de ses égoïsmes à l'intérêt interrégional.
À mes yeux, c'est un deuxième aspect
de la tâche des régions.
Il
y en a un troisième, enfin, capital, c'est la Région par
rapport à la Nation. À ce point de vue-là d'ailleurs,
dussais-je contredire certaines convictions, je dois dire tout de suite
que l'expression de "l'Europe des Régions", non seulement
me hérisse, mais constitue à mes yeux, pour ceux qui l'emploient
et même si c'est la foi européenne qui les guide, un étrange
retour vers un passé largement révolu. Il y a eu déjà
l'Europe des Régions ; çà s'appelait le Moyen-Age,
ça s'appelait la féodalité. Certes, c'était
un système différent du point de vue politique et social,
le commandement n'était pas le même : ce n'était pas
le Préfet de Région, ce n'était pas le Président
du Conseil Régional ; c'était le féodal, mais c'était
la même chose. C'était vraiment l'Europe des Régions
et il a fallu à un pays comme la France mille ans d'efforts, ou
presque, pour créer notre unité nationale, notre identité
nationale, notre existence nationale. Et permettez-moi de dire que s'il
y a un endroit où l'on peut s'en souvenir, c'est à Poitiers.
Car si l'histoire des efforts de la royauté pour créer notre
unité nationale ne s'est pas traduite uniquement à Poitiers
et dans la région Poitou-Charentes, c'est là que nous avons
rencontré historiquement de très grandes difficultés
et qui ne sont pas nécessairement anciennes. Je ne parle même
pas des Vandales et des Wisigoths ; je ne parle pas non plus des Arabes
et je ne parle pas non plus de tout ce qui s'est passé avant le
XVIe siècle, c'est-à-dire la lutte entre la France et l'Angleterre.
Mais enfin, les guerres de religion ont eu ici une acuité extrême.
La Révolution a eu ici une résonance très grande,
les Rouges et les Blancs s'y sont durement et cruellement affrontés
et encore, au premier tiers du XIXe siècle, cette région
était profondément secouée dans ses diversités,
dans ses oppositions. Alors, tout cela n'est pas si loin, pas très
ancien et on se rend compte que si l'unité trouve dans la diversité
son charme, c'est à condition qu'on domine cette diversité
et qu'on en tire les éléments d'unité. C'est pourquoi
la Région ne doit à aucun prix être une arme ou un
moyen dirigé centre l'État.
Dans ce domaine aussi, comme dans d'autres que
j'évoquais ce matin, on est sans doute allé un peu loin.
Successivement, que ce soit Louis XI, Saint-Louis, Louis XIV, Napoléon,
la IIIème République... on a poussé à une
centralisation excessive. La puissance des administrations parisiennes,
aujourd'hui la technicité des problèmes, leur complexité,
sont des arguments supplémentaires pour tous les ingénieurs,
tous les administratifs, tous les anciens élèves de l'E.N.A.,
de dire : "C'est nous seuls qui sommes en mesure d'apprécier
et de juger".
Par mes origines et par ma formation, je suis
de ceux qui croient que les techniciens sont essentiels, mais qu'ils finissent
par se tromper, toujours, grâce au Ciel ! Et qu'ils se trompent
dans la mesure où ils ne tiennent pas compte d'un instinct qui
est dans le peuple et qui fait qu'il restent certaines choses et certains
besoins qui ne répondent pas aux calculs ni même aux réponses
des ordinateurs. Naturellement, le danger, en contrepartie, est que l'on
aboutisse quelquefois à des revendications purement corpora-tives,
sectorielles et égoïstes, mais, et c'est là que les
élus, c'est là que les représentants des activités
économiques et sociales, intellectuelles, culturelles ont leur
responsabilité. Il faut savoir dégager de ces instincts
ce qui peut n'être que revendications sommaires et égoïstes,
pour y voir, en fin de compte, une espèce de réaction d'auto-défense
de l'homme contre la machine, à laquelle on prétend le soumettre
par tous les moyens. Si l'on en croyait tout ce que l'on lit et tout ce
que l'on dit ici ou là, nous serions tous inutiles ; il suffirait
de s'en tenir aux sondages, de regarder ce que disent les ordinateurs
et d'en tirer les conclusions et de les appliquer. Et bien, non ! Cela
nous conduirait, en réalité, à la mort.
Mais, si nous avons versé dans l'excès,
précisément depuis quelques années, nous sommes décidés
à la fois à pousser la déconcentration et la décentralisation.
C'est-à-dire à faire d'une part que les administrations
locales, les représentants locaux de l'administration aient des
pouvoirs réels de décision parce qu'ils sont au contact
des administrés et qu'ils ressentent mieux que les bureaux parisiens
les besoins réels de ces administrés. Si d'autre part, je
le disais, les élus et les représentants des activités
de toutes sortes veulent nous aider à décentraliser, c'est-à-dire,
aussi bien à travers les communes et leurs regroupements éventuels,
qu'à travers les départements, qu'à travers les régions
sous une autre forme, à chercher le moyen de se dégager
de l'emprise exagérée des penseurs parisiens, de trouver
les projets, les formules qui répondent non seulement aux besoins
mais au tempérament, aux sols et aux possibilités réelles
et variées du développement, alors nous pouvons espérer
tendre vers un système où bien sûr, le centre, l'État,
gardera son rôle directeur et puissant mais se défera progressivement
de cette tradition qu'il a acquise de se meler de tout et de décider
de tout.
Cette vie locale, départementale, régionale,
doit nous permettre de donner à nos provinces, à nos régions
plus de liberté et en même temps plus de spontanéité,
plus d'originalité. C'est là que je retrouve cette diversité
sur laquelle nous devons construire notre avenir, sans perdre de vue la
nécessité de l'unité. Cette unité peut, à
tout moment, être remise en cause pour des raisons parfois absurdes,
mais qui trouvent néanmoins des soutiens de toute espèce,
car dès qu'il s'agit de s'attaquer à l'unité de la
France, croyez bien qu'on trouve partout des gens qui s'y intéressent.
Il y a dans le monde d'aujourd'hui une volonté de progrès
sur le plan économique, sur le plan social, sur le plan du niveau
de vie mais il y a aussi, de-ci de-là, un goût de la destruction,
une espèce de répugnance devant certaines caractéristiques
de la vie moderne, le sentiment qu'il faut faire une sorte de table rase
et qu'à partir de là on pourra partir, vers quoi ? La destruction
sera, elle, acquise et l'idéal sera et restera irréel. Nous
ne devons pas le perdre de vue et dans ces régions du centre de
la France où non seulement le bon sens est la caractéristique
de la race, mais où la situation géographique est à
l'abri de telles menaces, c'est là que l'on doit prendre conscience
de la nécessité pour notre pays d'être fortement uni,
je le répète, dans la diversité et dans la liberté,
mais d'autant plus fortement uni qu'il prétend s'intégrer
à des ensembles plus vastes, qu'il s'agisse des relations internationales
sous toutes leurs formes avec l'Ouest, avec nos alliés, avec les
pays de l'Est ; qu'il s'agisse enfin de l'Europe, de cette Europe qui,
à l'heure actuelle, souffre quelque peu, mais qui, en fin de compte,
reste un objectif essentiel parce que, quelles que soient les diversités
des pays qui la composent, quelles que soient les divergences éventuelles
finalement, nous avons en commun l'essentiel de nos intérêts
économiques moraux et politiques, et surtout, nous avons en commun
une certaine conception de la civilisation et de la liberté, pour
tout dire : de la démocratie.
Donc, soyons régionalistes dans la mesure
où nous n'écrasons pas ce qui est à l'intérieur
de la Région et où nous ne nous dressons pas contre ce qui
est au-dessus de la Région. Soyons nationaux et Français,
dans la mesure où c'est notre unité qui nous permettra de
jouer notre rôle et de ne pas perdre nos traditions dans des ensembles
plus vastes et qu'il faut pourtant construire. Et disons que, bien sûr,
il faut surtout ne jamais désespérer, terme que j'ai entendu
tout à l'heure. Il n'y a jamais à désespérer
de la France et en particulier dans cette région qui a montré
dans bien des cas sa capacité à se reconvertir, à
s'adapter à des difficultés nouvelles. Tout à coup,
les circonstances changent, on doit s'adapter et y trouver une raison
non pas d'amoindrissement mais de développement. Telle doit être
notre loi, telle doit être notre ambition. Nous allons connaître
des années plus difficiles, plus incertaines. Il dépend
de nous, et de vous tous, Messieurs, que chacun à sa place et dans
un ensemble, nous nous adaptions et ne cherchions à tirer de la
difficulté une raison d'abord et un moyen ensuite d'avancer plus
vite et plus fermement vers des objectifs que nous nous sommes fixés
et qui sont, ainsi qu'on l'a dit et que l'ont dit tous ceux qui m'ont
précédé, la prospérité, le développement
économique, en un mot la puissance de la Région ici, et
de France bien sûr, mais tout cela au service de l'homme, c'est-à-dire
d'abord au service des Français. C'est à ce service que
je me consacre et c'est à ce service que vous vous consacrez aussi,
Messieur en travaillant pour votre Région et pour ceux qui vous
ont délégué sous une forme ou sous une autre, car
nous sommes tous solidaires, et en travaillant pour le Poitou-Charentes
intelligemment, sûrement et de bonne foi, vous travaillez pour le
pays tout entier."
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