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Mesdames et Messieurs,
II est symbolique que ce soit sur le territoire
d'une commune, connue depuis toujours pour la qualité de son vignoble
et de ses vins que nous inaugurions aujourd'hui un ouvrage d'art qui est
tourné, lui, vers les formes modernes et nouvelles de l'économie
et qui pour autant n'en traverse pas moins avec amour et satisfaction
ces vieux paysages de vignobles. Je remercie le Président COLLAVERI
de m'avoir épargné l'énumération de tous ceux
qu'il conviendrait de remercier ici et en particulier non seulement les
dirigeants mais les travailleurs qui ont collaboré à la
réalisation de cette autoroute. Tout leur a été dit
et je ne puis que m'associer aux paroles qui ont été prononcées.
Si aujourd'hui le Président de la République
vient inaugurer cette dernière partie de l'autoroute en présence
de plusieurs membres du Gouvernement, en présence de toutes les
personnalités de la Bourgogne et des dirigeants d'entreprises,
de sociétés, d'organismes nationaux qui collaborent ici
et ailleurs à la réalisation des autoroutes, c'est que cette
inauguration revêt un sens important non seulement par la qualité,
la grandeur de l'ouvrage puisque pour la première fois quelque
mille kilomètres traverseront notre France de part en part mais
aussi parce que la décision qui a été prise en 1962
est de celles qui marquent un tournant dans la conception même du
rôle des autoroutes.
C'est pour moi, je l'avoue, une certaine satisfaction,
ayant été à l'origine de cette décision qui
a amené le Gouvernement à prendre position, c'est pour moi
une satisfaction particulière que d'en pouvoir aujourd'hui l'inaugurer
et constater que la tâche entreprise a été permise.
Comme le rappelait M. COLLAVERI, pendant longtemps la France s'est bercée
de l'idée qu'elle avait un magnifique réseau routier, ce
qui est vrai, et que par conséquent elle n'avait pas besoin d'autoroute
et c'est ainsi qu'en 1958 nous avions encore moins de 100 kilomètres
d'autoroute en service. Mais, par la suite, la décision de 1962
marquait un changement peut-être plus important encore car si le
développement de la circulation automobile qui, en France, avait
dépassé toutes les prévisions rendait manifestement
insuffisant en un certain nombre d'endroits notre réseau routier,
c'était en particulier le cas pour le dégagement des grandes
villes, c'était le cas dans les zones de densité particulière,
nous avions tendance, nos administrations avaient tendance, à considérer
en quelque sorte que l'autoroute n'était rien d'autre qu'une route
améliorée permettant une circulation plus rapide, plus régulière,
plus dense et que par conséquent le réseau autoroutier devait
se concevoir en fonction des besoins existants de la circulation. Et partout
sur nos routes on voyait apparaître ces petits cordons qui permettaient
de compter le nombre de voitures qui passaient et en fonction de cette
densité de circulation on décidait un moment ou à
l'autre s'il y avait lieu de passer à l'autoroute.
Une telle conception conduisait évidemment
à des choses utiles comme par exemple les autoroutes de dégagement
autour des très grandes villes et de Paris d'abord, comme aussi
à certaines liaisons particulièrement chargées au
point de vue de la circulation, mais à mon avis une telle conception
négligeait ce qu'il y a de plus important dans l'autoroute, c'est-à-dire
son caractère lié à l'activité économique,
au développement de l'activité économique et le fait
que l'autoroute n'est pas simplement chargée de faciliter la circulation,
mais de répondre à des besoins, de les changer, en quelque
sorte de les créer, en créant l'activité, en développant
l'économie, en étant ce qu'on appelle un facteur d'entraînement.
C'est le sens que j'ai voulu donner à la décision en 1962,
que j'ai fait adopter par le Gouvernement en prenant position pour l'autoroute
de Lille à Marseille sans me préoccuper de savoir si en
telle ou telle partie du circuit la circulation telle qu'elle existait
n'exigeait pas immédiatement la voie autoroutière. Je le
faisais, et le Gouvernement l'a fait consciemment et nous avons tenu contre
toutes les difficultés y compris les difficultés budgétaires.
Le Ministre de l'Équipement ici présent doit se rappeler
qu'alors que j'étais simple député, je lui ai écrit,
en une année où le budget était particulièrement
sévère, pour lui demander de faire attention à ne
sacrifier, en aucun cas, cette priorité essentielle qui était
l'achèvement de l'autoroute Lille-Marseille. Et le Ministre de
l'Équipement a parfaitement tenu ce que le Gouvernement précédent
avait promis.
Une telle conception de l'autoroute entraîne
un certain nombre de conclusions et de conséquences. D'abord, je
le répète, l'autoroute doit être continue. L'autoroute
est l'équivalent de ce qu'est dans l'organisme humain le système
circulatoire, elle apporte la vie et par conséquent, on n'imaginerait
pas des artères qui auraient des goulots d'étranglement
sous prétexte qu'à cet endroit là il semble qu'on
ait besoin d'un peu moins de sang. De la même manière l'autoroute
doit être ininterrompue, c'est sa première et nécessaire
caractéristique. Toute interruption constitue un goulot d'étranglement
et par conséquent enlève à l'autoroute l'essentiel
de sa capacité économique, de sa virtualité économique.
Deuxième conséquence ; ouvrons la carte, regardons
là ; la France aujourd'hui fait partie d'un ensemble, l'économie
traverse les frontières, à l'intérieur de la Communauté
économique bien entendu où toutes frontières sont
abolies pour la circulation des marchandises et même des hommes
et avec nos autres voisins qu'ils soient ou non candidats à entrer
dans la Communauté économique. Par conséquent, l'autoroute
doit être liée à l'étranger, elle doit rejoindre
les réseaux routiers étrangers, c'est une deuxième
condition ; elle doit être un élément d'un développement
économique à l'échelle européenne. C'est ce
qui se fait, c'est ce qui devra se faire aux deux extrémités
de cette autoroute en reliant d'une part Lille au réseau autoroutier
belge, en reliant d'autre part Marseille au réseau autoroutier
italien et aussi et peut-être par priorité à l'Espagne
par Montpellier et Perpignan.
Mais il y a encore un troisième aspect
que je voudrais souligner Á partir du moment où l'on considère
que l'autoroute est un élément de création économique,
il est évident que se pose le problème de la repartition
de cette activité économique sur l'étendue de tout
le territoire. C'est le problème de l'aménagement du territoire
et il n'est point étonnant que M. le Ministre, Délégué
au Plan et à l'Aménagement du territoire, soit ici présent.
En effet puisque l'autoroute
amène l'activité, elle intéresse éminemment
tous ceux qui ont la charge de répartir harmonieusement les activités
économiques sur l'ensemble du territoire national. Il ne s'agit
donc pas simplement d'avoir une voie qui traverse la France du Nord-Ouest
au Sud-Est ; il s'agit d'avoir tout en comprenant la nécessité
des autoroutes de dégagement, pour les grandes agglomérations
urbaines, il s'agit d'avoir tout un quadrillage, tout un réseau
autoroutier qui amène la vie à toutes les régions
de France, de même, je le répète, que nos artères
amènent le sang dans les tissus les plus épais jusqu'aux
extrémités du corps. Et en particulier nous devons veiller
à ce que ce réseau autoroutier ne soit pas conçu
comme l'ont été un peu trop notre réseau ferroviaire
et notre réseau routier lui-même, en étoile autour
de Paris. Bien entendu, la liaison avec Paris est très importante
pour toutes nos régions. Mais il est au moins aussi important de
quadriller la France du Nord au Sud et d'Est en Ouest, de telle manière
que toute l'activité ne soit pas en quelque sorte happée
par la région parisienne mais qu'elle, puisse au contraire être
répartie et qu'ainsi nous mettions en liaison toutes nos régions
les unes avec les autres et non seulement les unes avec les autres mais
avec les pays européens qui nous bornent à l'Est et au Nord-Est.
C'est ce qui doit être fait.
Et puisqu'aujourd'hui nous sommes ici sur cette
autoroute A6, je dis très clairement qu'il importe de commencer
rapidement la construction vers Dijon de l'autoroute A35 Beaune-Dijon
qui sera le commencement de l'autoroute reliant la Bourgogne à
la Lorraine et au-delà de la Lorraine au Nord-Est européen.
Je dis qu'il conviendrait également de commencer et de commencer,
je l'espère dès 1971, la construction de l'autoroute A36
vers la Franche-Comté et qui rejoindra la Bourgogne à la
Franche Comté, au Sud de l'Alsace et à l'Allemagne. Et naturellement
ces autoroutes devront ultérieurement se prolonger vers l'Ouest
de telle manière que nos régions d'Alsace et de Lorraine
soient reliées à travers le Bassin parisien jusqu'à
la Manche, que la Franche-Comté soit reliée à travers
la Bourgogne jusqu'à l'Océan, de la même manière
que la région lyonnaise et par conséquent génevoise
devra être reliée au Sud-Ouest aquitain. Toutes ces liaisons
transversales seront la base même du dispositif économique
futur de la France et de la répartition en particulier des industries.
Tout cela est ambitieux, je le reconnais, tout
cela coûte cher et il a fallu trouver beaucoup d'argent dans le
budget, des ressources nouvelles, des formes nouvelles de financement,
tout s'y est mis et nous pouvons constater que nous avons durant ces dernières
années, réussi à marcher à peu près
au rythme de 150 kilomètres d'autoroute par an et que nos ambitions
désormais sont de doubler ce rythme, cette cadence et de marcher
à la cadence de 300 kilomètres d'autoroute par an.
Dernière question : est-ce que l'autoroute
tuera les autres moyens de communication ? Je ne le crois absolument pas,
qu'il s'agisse du réseau fluvial, qu'il s'agisse naturellement
de la voie ferrée, qu'il s'agisse du développement des transports
aériens. Mais quels sont les rapports de l'autoroute et de la route
traditionnelle ? Eh bien, tout d'abord, on le comprend bien
la route continuera à prolonger en quelque sorte l'autoroute. Elle
sera le moyen de diffuser cette activité économique que
crée l'autoroute et de la transporter jusque dans les petites villes
et même dans les villages et la route ainsi
complétera le rôle d'aménagement du territoire qui
est essentiel dans l'autoroute. Mais en même temps, je souhaite
que le développement du réseau autoroutier puisse rendre
à nos routes et à l'automobile une de leurs qualités
premières - qui ces dernières années a tendu à
disparaître. Certes, l'automobile est un élément du
travail, c'est un instrument de travail, mais qui ne voit qu'elle était
aussi l'automobile individuelle, un instrument de libération, la
possibilité pour l'homme d'échapper aux contraintes nécessaires
trop souvent du transport en commun, la possibilité de partir quand
on veut, pour où l'on veut, en s'arrêtant où l'on
veut et de trouver grâce à notre superbe réseau routier
la possibilité de se rapprocher de la nature, de retrouver la géographie
de notre pays, dont les routes épousent le sol et suivent les cours
de nos vallées et retrouvent même notre histoire en allant
de ville en ville et de clocher en clocher ; tout cela a tendu, il faut
bien l'admettre, à disparaître et nous sommes à l'heure
actuelle plutôt sensibles à l'aspect, désolant souvent,
de ces longs rubans automobiles progressant lentement un peu comme les
migrations de fourmis.
J'espère et je souhaite que grâce
au développement du réseau autoroutier et grâce aussi
à l'éducation des Français automobilistes, on pourra
à la fois avoir le réseau économique de circulation
intense qui est nécessaire à un pays moderne et puissant
et retrouver par la route et par la voiture individuelle ce facteur de
libération qu'elle constituait à l'origine et qui répond
profondément à l'individualisme français. Il me reste,
Mesdames et Messieurs, à espérer que dans ce grand mouvement
d'expansion de développement qui est celui de la France à
l'heure actuelle et qui atteint tout le monde, grâce à l'achèvement
de cette autoroute, la Bourgogne en profite largement, et devienne et
redevienne une région non pas seulement célèbre par
ses vignobles ou ses monuments, mais d'une activité économique
intense grâce à sa situation incomparable au carrefour des
autoroutes européennes.
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