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Qu'est-ce que le Plan,
sinon la projection en termes économiques de l'évolution
du pays au cours des cinq prochaines années ? C'est dire que l'esprit
même du Plan, la nature et la hiérarchie des objectifs, l'ampleur
et la répartition de l'effort à accomplir pour les atteindre
dépendent de l'idée que l'on se fait de l'avenir de la France,
de son rôle dans le monde, d'une conception proprement française
de la société. Dans tous ces domaines, des choix s'imposent
et le VIe Plan ne fait qu'en traduire les conséquences
économiques et sociales.
Tout d'abord, le Plan doit être l'affirmation
d'une ambition nationale. La France ne peut pas se résigner à
la médiocrité. Même si ses moyens sont hors de proportion
avec ceux de quelques grandes puissances, notre richesse intellectuelle
et culturelle, le rôle du français comme langue de civilisation,
la résonance qu'ont dans le mode entier les thèmes fondamentaux
de notre philosophie politique - droit de toutes les nations à
l'indépendance, droit de tous les peuples à disposer d'eux-mêmes,
refus du recours aux armes pour la solution des conflits, devoir de solidarité
des peuples les plus riches à l'égard du monde sous-développé
- donnent à notre pays une situation morale, donc politique, exceptionnelle,
et qu'il est de notre devoir de maintenir.
Mais l'expérience prouve qu'il n'est
pas de prestige intellectuel, moral, ou politique qui survive à
la décadence démographique ou économique : un pays
qui s'abandonne constitue pour des voisins plus puissants et plus dynamiques
une tentation permanente. Les conséquences doivent en être
clairement perçues.
Tout d'abord, l'essor démographique indispensable doit être
encouragé par une politique de la natalité, la protection
de la famille et par une attitude sage mais libérale en matière
en matière d'immigration.
En second lieu, champion de l'indépendance
de toutes les nations, la France se doit d'assurer sa propre indépendance
en consentant l'effort nécessaire pour dissuader toute agression
et tenir ses engagements internationaux. Cet effort de défense
qui représente un prélèvement non négligeable
sur les ressources de la nation en hommes et en argent, doit être
compris dans le Plan comme un élément essentiel de notre
avenir et la garantie de notre existence comme nation libre.
Enfin, et c'est la base de tout, le développement
doit être assuré dans des conditions telles qu'il permette
à la France de franchir définitivement le seuil de la véritable
puissance économique. Les grandes capacités de notre agriculture
doivent être utilisées pleinement afin de donner à
notre production, en quantité et en qualité, la prépondérance
au sein du Marché Commun. Notre appareil commercial, intérieur
et extérieur, doit être étendu et adapté aux
formes modernes de la concurrence. Notre industrie doit accroître
considérablement ses capacités de production et poursuivre
activement la transformation de ses structures. C'est dans le domaine
de l'industrie que l'effort le plus grand reste à faire en dépit
des progrès accomplis dans les dernière années. De
1970 à 1975, il faut que notre production industrielle augmente
de près de la moitié et que nos investissements se développent
à l'étranger. A ce prix, et à ce prix seulement,
pourront être assurés aussi bien le maintien du rôle
de la France dans le monde que l'amélioration satisfaisante du
niveau et du cadre de vie de l'ensemble des Français.
Une telle croissance n'est réalisable
qu'à certaines conditions : il faut libérer des capitaux
importants pour l'investissement et la recherche, ce qui implique un effort
d'épargne ; il faut mettre à la disposition de l'industrie
une main-d'uvre nombreuse et adaptée, qu'il s'agisse des
ingénieurs, des cadres, de la maîtrise ou des ouvriers qualifiés,
ce qui implique un effort de formation universitaire, technique et professionnelle
et l'organisation de la formation permanente ; il faut développer
les infrastructures indispensables à l'industrie, téléphone
et télécommunications ainsi que les logements ; il faut
enfin que les mutations profondes entraînées par l'industrie
- qu'il s'agisse de l'extension des villes grandes et moyennes, des modifications
de l'espace rural et urbain, des problèmes de pollution, de la
nécessaire mobilité de la main-d'uvre, des nouvelles
conditions de vie et de travail, des incidences sur un certain nombre
de professions appelées à se transformer - soient mesurées
dans leurs incidences humaines et sociales afin que les exigences du développement
soient non seulement tolérées mais acceptées par
tous les Français.
Le progrès doit trouver ses limites
dans les bouleversements qu'il entraîne dans la vie des hommes et
dont il est vain de croire qu'ils puissent être imposés au
nom des seules nécessités économiques et des perspectives
de l'avenir.
Il convient donc d'associer tous les Français
à l'uvre entreprise en leur en faisant percevoir la nécessité
nationale et de prendre les dispositions indispensables, en liaison avec
les représentants du peuple et les organisations professionnelles
et syndicales, pour parer aux effets du développement sur certaines
catégories particulièrement menacées, soit parce
qu'elles sont touchées directement par l'évolution comme
le monde rural, les milieux du petit commerce et de l'artisanat, soit
parce que cette évolution leur demande un spécial effort
d'adaptation - c'est le cas de beaucoup de cadres et de techniciens -
soit parce que l'âge leur rend cette adaptation impossible et qu
'il appartient à la collectivité de leur assurer les conditions
d'une vie décente.
C'est en mesurant non seulement les conditions
du progrès économique, mais aussi ses incidences sur la
vie individuelle et collective et les charges que ces incidences imposent
à la nation, bref en le replaçant dans le cadre d'une vue
globale de la société de demain, que doivent être
définies les options générales du Plan.
Entre la stagnation, sans douleur mais mortelle
à terme rapproché, et le mouvement, générateur
de gênes mais garant d'un avenir de prospérité et
de grandeur, le Plan choisit le mouvement. Les limites qu'il impose au
progrès lui sont dictées par nos ressources qui ne sont
pas inépuisables, et par une claire vision des inconvénients
sociaux d'une croissance trop rapide qui ne pourrait se concevoir qu'au
détriment du niveau de vie de l'actuelle génération.
Mais dans ces limites, il importe d'aller vite et loin, aussi vite et
aussi loin que possible. Derrière les chiffres du Plan, c'est la
France de demain qui se dessine, dans ses dimensions, sa dignité,
et sa conception de la société moderne.
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