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Introduction du VIe Plan (1970)


 
 

     Qu'est-ce que le Plan, sinon la projection en termes économiques de l'évolution du pays au cours des cinq prochaines années ? C'est dire que l'esprit même du Plan, la nature et la hiérarchie des objectifs, l'ampleur et la répartition de l'effort à accomplir pour les atteindre dépendent de l'idée que l'on se fait de l'avenir de la France, de son rôle dans le monde, d'une conception proprement française de la société. Dans tous ces domaines, des choix s'imposent et le VIe Plan ne fait qu'en traduire les conséquences économiques et sociales.
     Tout d'abord, le Plan doit être l'affirmation d'une ambition nationale. La France ne peut pas se résigner à la médiocrité. Même si ses moyens sont hors de proportion avec ceux de quelques grandes puissances, notre richesse intellectuelle et culturelle, le rôle du français comme langue de civilisation, la résonance qu'ont dans le mode entier les thèmes fondamentaux de notre philosophie politique - droit de toutes les nations à l'indépendance, droit de tous les peuples à disposer d'eux-mêmes, refus du recours aux armes pour la solution des conflits, devoir de solidarité des peuples les plus riches à l'égard du monde sous-développé - donnent à notre pays une situation morale, donc politique, exceptionnelle, et qu'il est de notre devoir de maintenir.
     Mais l'expérience prouve qu'il n'est pas de prestige intellectuel, moral, ou politique qui survive à la décadence démographique ou économique : un pays qui s'abandonne constitue pour des voisins plus puissants et plus dynamiques une tentation permanente. Les conséquences doivent en être clairement perçues.
Tout d'abord, l'essor démographique indispensable doit être encouragé par une politique de la natalité, la protection de la famille et par une attitude sage mais libérale en matière en matière d'immigration.
     En second lieu, champion de l'indépendance de toutes les nations, la France se doit d'assurer sa propre indépendance en consentant l'effort nécessaire pour dissuader toute agression et tenir ses engagements internationaux. Cet effort de défense qui représente un prélèvement non négligeable sur les ressources de la nation en hommes et en argent, doit être compris dans le Plan comme un élément essentiel de notre avenir et la garantie de notre existence comme nation libre.
     Enfin, et c'est la base de tout, le développement doit être assuré dans des conditions telles qu'il permette à la France de franchir définitivement le seuil de la véritable puissance économique. Les grandes capacités de notre agriculture doivent être utilisées pleinement afin de donner à notre production, en quantité et en qualité, la prépondérance au sein du Marché Commun. Notre appareil commercial, intérieur et extérieur, doit être étendu et adapté aux formes modernes de la concurrence. Notre industrie doit accroître considérablement ses capacités de production et poursuivre activement la transformation de ses structures. C'est dans le domaine de l'industrie que l'effort le plus grand reste à faire en dépit des progrès accomplis dans les dernière années. De 1970 à 1975, il faut que notre production industrielle augmente de près de la moitié et que nos investissements se développent à l'étranger. A ce prix, et à ce prix seulement, pourront être assurés aussi bien le maintien du rôle de la France dans le monde que l'amélioration satisfaisante du niveau et du cadre de vie de l'ensemble des Français.
     Une telle croissance n'est réalisable qu'à certaines conditions : il faut libérer des capitaux importants pour l'investissement et la recherche, ce qui implique un effort d'épargne ; il faut mettre à la disposition de l'industrie une main-d'œuvre nombreuse et adaptée, qu'il s'agisse des ingénieurs, des cadres, de la maîtrise ou des ouvriers qualifiés, ce qui implique un effort de formation universitaire, technique et professionnelle et l'organisation de la formation permanente ; il faut développer les infrastructures indispensables à l'industrie, téléphone et télécommunications ainsi que les logements ; il faut enfin que les mutations profondes entraînées par l'industrie - qu'il s'agisse de l'extension des villes grandes et moyennes, des modifications de l'espace rural et urbain, des problèmes de pollution, de la nécessaire mobilité de la main-d'œuvre, des nouvelles conditions de vie et de travail, des incidences sur un certain nombre de professions appelées à se transformer - soient mesurées dans leurs incidences humaines et sociales afin que les exigences du développement soient non seulement tolérées mais acceptées par tous les Français.
     Le progrès doit trouver ses limites dans les bouleversements qu'il entraîne dans la vie des hommes et dont il est vain de croire qu'ils puissent être imposés au nom des seules nécessités économiques et des perspectives de l'avenir.
     Il convient donc d'associer tous les Français à l'œuvre entreprise en leur en faisant percevoir la nécessité nationale et de prendre les dispositions indispensables, en liaison avec les représentants du peuple et les organisations professionnelles et syndicales, pour parer aux effets du développement sur certaines catégories particulièrement menacées, soit parce qu'elles sont touchées directement par l'évolution comme le monde rural, les milieux du petit commerce et de l'artisanat, soit parce que cette évolution leur demande un spécial effort d'adaptation - c'est le cas de beaucoup de cadres et de techniciens - soit parce que l'âge leur rend cette adaptation impossible et qu 'il appartient à la collectivité de leur assurer les conditions d'une vie décente.
     C'est en mesurant non seulement les conditions du progrès économique, mais aussi ses incidences sur la vie individuelle et collective et les charges que ces incidences imposent à la nation, bref en le replaçant dans le cadre d'une vue globale de la société de demain, que doivent être définies les options générales du Plan.
     Entre la stagnation, sans douleur mais mortelle à terme rapproché, et le mouvement, générateur de gênes mais garant d'un avenir de prospérité et de grandeur, le Plan choisit le mouvement. Les limites qu'il impose au progrès lui sont dictées par nos ressources qui ne sont pas inépuisables, et par une claire vision des inconvénients sociaux d'une croissance trop rapide qui ne pourrait se concevoir qu'au détriment du niveau de vie de l'actuelle génération. Mais dans ces limites, il importe d'aller vite et loin, aussi vite et aussi loin que possible. Derrière les chiffres du Plan, c'est la France de demain qui se dessine, dans ses dimensions, sa dignité, et sa conception de la société moderne.




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