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Discours prononcé par Georges Pompidou à Aurillac le 14 octobre 1967


C'est à Aurillac que Georges Pompidou prononce son premier grand discours agricole.

 

    Mesdames, Messieurs,

    Je suis heureux d'inaugurer ce très beau lycée agricole, aux installations qui peuvent apparaître luxueuses, mais ont le mérite de mettre à la disposition du corps enseignant et des enfants tous les moyens d'un enseignement moderne, tourné vers le progrès de l'agriculture.

    Ce lycée agricole fait partie d'un effort technique et intellectuel au profit du monde agricole, effort entrepris depuis quelques années et développé à une cadence exceptionnelle. Si l'on se rappelle que les crédits consacrés à l'enseignement agricole -investissements et fonctionnement- ont depuis 1958 été multipliés par dix, on prend conscience qu'il s'est agi véritablement de la création d'un enseignement agricole en France. Cet enseignement agricole est doublement utile : il manifeste l'importance de l'agriculture dans l'économie du pays ; il marque aussi l'importance et la nécessité d'une rénovation pour notre agriculture et pour les jeunes qui se destinent à la profession agricole ou aux professions annexes.

    Que l'agriculture soit pour la France un élément essentiel de sa prospérité, de son économie, ce n'est pas dans le Cantal qu'il est nécessaire de le souligner. Mais cela est vrai à l'échelon national et d'autant plus vrai que le Marché commun doit permettre à l'agriculture française, non seulement de nourrir la population croissante de notre pays, mais aussi d'exporter une grande partie de ses produits à des prix rémunérateurs dans les autres pays de la Communauté. L'importance de l'agriculture ne peut donc pas être discutée. Son orientation est, en outre, dans un département comme celui-ci, déterminée par la nature. Le sol, le relief font que l'agriculture de certaines régions ne peut se tourner que vers les productions animales, élevage et industries laitières.

    Nous nous trouvons donc devant deux données de base : une agriculture essentielle à la prospérité nationale et une agriculture dont l'orientation est dictée dans bien des régions par la nature, par le sol et par le climat. Mais à côté de ces données, il y a les nécessités de l'économie moderne qui doivent nous inciter à tirer de ces productions le meilleur rendement possible. Or, sur ce point, nous avions énormément de progrès à faire et il nous en reste encore, ne nous le dissimulons pas.

    Pendant très longtemps, notamment dans les régions du centre, ou de l'ouest, l'exploitation agricole française a été fondée sur une conception très différente de l'économie. Les agriculteurs vivaient essentiellement sur eux-mêmes, sur leurs propres productions, allant jusqu'à cuire leur pain. La subsistance de la famille sur les produits de la ferme était la règle. La part qui allait à la commercialisation, c'est-à-dire à la nourriture des habitants des villes était relativement réduite puisque la population agricole était très nombreuse et la population urbaine beaucoup moins.

    Aujourd'hui, tout est changé. Nous nous trouvons en présence d'une révolution économique. Nous n'y pouvons rien. La trouverions nous mauvaise qu'elle est là. D'ailleurs rien n'est mauvais dans le progrès. Le problème est de savoir en tirer parti. La révolution économique fait que l'urbanisation se développe, que les populations des villes grandissent et que les méthodes modernes d'exploitations permettent des rendements très supérieurs, donc une production fortement accrue. Il y a par conséquent nécessité pour les agriculteurs de pouvoir vendre des quantités de produits chaque jour plus importantes vers la ville ou vers les marchés étrangers proprement dits.

    En même temps, l'évolution des mœurs, l'évolution du niveau de vie font que les jeunes agriculteurs d'aujourd'hui, à plus forte raison ceux de demain, n'envisagent pas de vivre dans les conditions difficiles qui étaient celles de leurs parents ou de leurs grands- parents. L'idée de vivre sur soi-même, sur sa propre exploitation est une idée dépassée. Ils veulent non seulement utiliser les méthodes modernes d'exploitation, mais aussi trouver leur subsistance, leurs vêtements, leur confort, les éléments de leur niveau de vie, dans le commerce, par l'achat effectué à la ville, des produits de l'industrie et de la transformation. Le problème de la rentabilité se pose dès lors directement. Est-ce que la vente des produits de leur exploitation leur permettra ces achats, leur permettra d'atteindre ce niveau de vie, et je dirai même plus encore, ce mode de vie que désormais tout le monde exige et en particulier les jeunes, et en particulier les jeunes femmes ? Voilà donc pour la France toute entière et plus encore pour ces provinces, particulièrement tournées vers l'agriculture, les problèmes qui se posent, surtout depuis la fin de la dernière guerre et depuis que l'évolution s'est accélérée.

    Que peut-on faire, que doit-on faire, qu'il s'agisse des agriculteurs eux-mêmes, qu'il s'agisse de l'Etat et de l'aide qu'il peut leur apporter ? Je pense d'abord qu'il faut accepter et accepter résolument les données de l'évolution économique. Il ne servirait à rien de la refuser, de mener une sorte de combat de retardement qui serait désespéré, et qui se traduirait finalement par des misères, l'obligation de basculer du côté du progrès de toute manière, mais d'y basculer dans des conditions particulièrement difficiles et probablement inhumaines. Il faut donc accepter l'idée, il faut admettre que nos exploitations doivent devenir modernes, c'est-à-dire plus vastes, mieux remembrées, que les méthodes de production, de transformation, doivent être elles-mêmes complètement rénovées et suivre les progrès de la technique. Il faut se dire enfin, qu'au delà même de la production et de la transformation, se pose, pour toute notre agriculture, un problème capital de rénovation des structures de la commercialisation.

    Si nous acceptons donc cette idée de progrès, la tâche commune aux agriculteurs, à leurs représentants et à l'Etat, est évidemment de définir et de mettre en place les cadres de cette transformation, cadres juridiques, techniques, et d'organisation. C'est surtout depuis 1960, me semble-t-il, que cette politique de rénovation des structures à tous les échelons a commencer à se traduire dans les textes et dans les réalisations qui sont les cadres de cette rénovation. C'est la loi d'orientation, c'est la loi complémentaire, et ce sont d'innombrables textes législatifs ou réglementaires intervenus successivement. Récemment encore, par ordonnances, nous avons pris d'autres dispositions qui viennent compléter le cadre juridique et légal. Nous avons aussi institué un très grand nombre d'organismes qui se modifient d'ailleurs en fonction de l'évolution, qu'il s'agisse du développement de la coopération, de l'institution des S.I.C.A., des groupements de producteurs, et, du côté de l'Etat, de l'institution du F.O.R.M.A., de sociétés d'intervention sur les marchés comme Inter-Lait et la S.I.B.E.V., du B.A.P.S.A., budget des prestations sociales agricoles, du Fonds social appelé le F.A.S.A.S.A. dont l'objet est de répartir des subventions, des crédits d'Etat en vue de faciliter l'évolution et la transformation techniques et économiques, d'en adoucir et en effacer si possible les conséquences sociales. A l'heure actuelle, tous ces organismes sont en place, notamment le F.O.R.M.A., notamment aussi les S.A.F.E.R. qui peuvent jouer un rôle important pour la restructuration des terres, notamment aussi le Centre national d'aménagement des structures agricoles qui gère désormais la F.A.S.A.S.A. et donc l'indemnité viagère de départ. Il y a là par conséquent du côté de la profession, par les groupements de producteurs, les S.I.C.A., etc., les éléments de l'organisation future et il y a du côté de l'administration, les cadres d'une action conjuguée avec celle de la profession.

    Mais, bien sûr, l'important n'est pas simplement de définir une politique, d'en avoir les objectifs et de mettre en place une organisation susceptible de réaliser cette politique. En fin de compte, l'important ce sont les moyens, les moyens en hommes et moyens financiers.

    Les moyens en hommes ce sont, du côté de la profession, les cadres organisés de cette profession, ayant reçu une formation technique, que des établissements comme l'école nationale de l'industrie laitière, toute voisine, et bien d'autres, sont précisément chargés de préparer, en leur donnant la formation nécessaire. Du côté de l'Etat, les moyens en hommes signifient développement et réorganisation des services de l'agriculture.

    Mais il faut aussi les moyens financiers. Ces moyens, nous savons bien qu'au delà des taxes particulières que l'on peut mettre sur tel ou tel produit pour aider par exemple à la vulgarisation, à l'action des Chambres d'Agriculture, etc., au delà de ces moyens qui restent limités, l'important c'est l'intervention de l'Etat.

    Celle-ci est à l'heure actuelle, reconnaissons-le, reconnaissez-le, même si les résultats ne sont pas toujours à la mesure des désirs, voire des besoins, absolument considérable. J'ai rappelé il y a peu de jours à l'Assemblée Nationale que l'Etat consacre à l'agriculture, chaque année, tout compris, 15 milliards 500 millions, c'est-à-dire 1550 milliards d'anciens francs.

    J'ai rappelé par exemple, qu'en matière de sécurité sociale, dont le bénéfice a été étendu aux exploitants agricoles par la Ve République il y a quelques années, la charge assumée par l'Etat représentait 72% des prestations que les exploitants agricoles perçoivent. Ainsi, chaque fois qu'un exploitant agricole est remboursé dans les conditions légales de dépenses médicales, pharmaceutiques ou autres, près des trois-quarts de ce remboursement proviennent non pas de ses cotisations mais d'une subvention du budget. Tout cela est fait pour permettre l'évolution et pour qu'elle ne soit pas ressentie trop cruellement. Il va de soi que les crédits d'équipement, de modernisation, sont eux-mêmes extrêmement importants. Même si par leur masse ils représentent moins que les dépenses sociales ou le soutien des produits, les crédits d'équipement sont essentiels puisque ce sont eux qui doivent permettre l'évolution de l'agriculture. A titre d'exemple, les crédits de remembrement ont été multipliés depuis 1958 par six et je passe sur tout ce qui est crédits destinés à l'enseignement, la vulgarisation, l'habitat rural, les adductions d'eau, crédits notamment pour les bâtiments d'élevage dont les besoins sont immenses, de sorte que dès 1967 nous avons déjà de beaucoup dépassé les crédits prévus par la loi de décembre 1966 et que pour 1968 nous avons décidé de prévoir de nouvelles augmentations.

    Tout cela est en place, tout cela fonctionne, mais nous en sommes arrivés à un stade où apparaissent des différences dans l'évolution de chaque agriculture nationale. On s'aperçoit qu'il est des régions où le développement, la transformation ont été infiniment plus rapides, facilités par la nature du sol. Nous avons par exemple, dans les grandes plaines du bassin parisien, une agriculture très moderne, tournée vers les céréales et la betterave, qui dès maintenant a fait sa mutation et peut se considérer comme rentable ; au surplus, les prix fixés dans le marché commun, sous la pression souvent de nos partenaires, de manière très favorable aux cultures céréalières, ont eux-mêmes aidé cette agriculture et lui ont donné les possibilités d'expansion qu'elle a utilisées pleinement. Au contraire, nous constatons que les régions d'agriculture traditionnelle, tournée davantage vers la production animale sont en retard dans leur transformation et en profitent moins rapidement. Il y a à cela beaucoup de raisons. D'abord, ce sont des régions où les exploitations, très dispersées, ne peuvent être regroupées que lentement. En outre, les conditions tenant au travail et au sol sont différentes. L'élevage exige des agriculteurs une vie plus astreignante, impose des servitudes plus grandes que les productions céréalières. Enfin, dans la fixation des prix du marché commun, ces productions n'ont pas été avantagées par rapport aux autres, et cela contre le voeu du gouvernement français. Mais nous ne sommes pas seuls et il faut bien faire leur part aux thèses des autres. Ainsi les prix fixés sont-ils plus favorables aux céréales qu'à la viande. Ajoutons-y le fait que pour une au moins des productions, la production laitière, le marché commun est excédentaire et les prix internationaux extrêmement bas.

    Nous nous trouvons donc devant des difficultés que vous connaissez et qui se traduisent par la nécessité pour l'Etat d'intervenir sur les marchés. Interventions d'ailleurs pour lesquelles, ne l'oublions pas, l'Etat est à l'heure actuelle freiné, limité et quelquefois ligoté par les règlements de Bruxelles. Car le marché commun, dont, bien entendu, les grands avantages futurs apparaissent à tous et qui a été pour les agriculteurs français une espérance, peut-être excessive, tout au moins à court terme, le marché commun a des règles que nous sommes obligés d'accepter. Quand nous constatons qu'elles ne sont pas adaptées, nous devons discuter pour aboutir à leur modification, ce qui entraîne des retards. Néanmoins, nos interventions sont très nombreuses en particulier pour les produits laitiers, puisqu'en 1967, les interventions du F.O.R.M.A. en ce domaine pour l'exportation, l'achat et le stockage et par conséquent pour le soutien des cours vont représenter un peu plus d'un milliard et demi de francs nouveaux, c'est-à-dire plus de 150 milliards d'anciens francs. Quand on réfléchit à ce problème et à celui de la viande, on s'aperçoit qu'il y a des modifications à apporter au marché commun et peut-être à notre politique d'aide à l'agriculture, aide conçue, je le répète, en vue de hâter, de faciliter sa transformation.

    Tout d'abord, nous estimons qu'on doit encourager la production de la viande. Ceci a l'inconvénient d'entraîner un développement des productions laitières dont nous voyons l'excédent et le coût qu'elles représentent pour le budget de l'Etat et demain pour le budget du marché commun. Même si la production de fromage coûte moins cher au budget que celle du beurre, il n'en reste pas moins que globalement la production laitière fait un tout et un tout chaque jour plus pesant pour l'économie et le budget.

    Par contre, la viande bovine, à l'intérieur du marché commun, n'est pas produite en quantité suffisante. Pris ensemble, les six pays de la Communauté sont déficitaires. On peut penser qu'un développement de cette production de viande devrait être possible et trouver son écoulement naturel à l'intérieur du marché commun, à des prix réévalués par rapport aux prix des céréales. Il se trouve bien sûr, que cette idée que le gouvernement a bien des fois proclamée et encouragée, en demandant aux agriculteurs de se tourner vers la production de la viande, se heurte, à l'heure actuelle, à un certain nombre de difficultés. Je ne parle même pas de la conjoncture ou de ce qu'a pu faire la sécheresse. Je parle d'obstacles moins occasionnels qui tiennent au fait par exemple, que le marché commun ne fait que commencer à fonctionner. Pour nos partenaires et en particulier pour les Italiens, acheter la viande à l'intérieur du marché commun, c'est la payer plus cher qu'ils ne la payaient auparavant. Par conséquent, certains de nos partenaires cherchent à retarder le moment où ils seront obligés de s'adresser à la Communauté et notamment à la France et trouvent moyen, en invoquant tel ou tel règlement sanitaire, en obtenant des dérogations à Bruxelles, de continuer des importations venues de l'extérieur à des prix plus bas. Nous sommes là en présence des tâtonnements du marché commun. Progressivement, les mécanismes de Bruxelles se mettent en place et je n'ai pas besoin de vous dire que nous faisons tout, pour faire prévaloir cette exigence fondamentale qui doit être la règle de la Communauté économique agricole, à savoir la priorité absolue donnée à l'agriculture des Six pour l'approvisionnement des Six, ce qui est, pour nous, Français notre objectif et votre intérêt essentiels. C'est ainsi que récemment, nous avons fait décider par Bruxelles, à compter du 1er octobre, l'arrêt des dérogations qui avaient été consenties à l'Italie, pour son approvisionnement en veaux. Nous pouvons penser que d'ici quelques semaines l'arrêt de ces dérogations se traduira par un appel des Italiens sur nos marchés.

    Mais il ne suffit pas de tout attendre du marché commun, il faut d'abord se préparer pour en profiter pleinement et pour cela il faut pousser notre effort dans deux sens. L'un qui dépend de la profession, même s'il doit être aidé par l'Etat, et qui est son organisation en vue d'un marché international et non plus simplement local, ni même national, et l'autre, que j'appellerai : la régionalisation de l'aide et de l'action de l'Etat.

    Régionalisation de l'aide et de l'action de l'Etat, c'est une idée qui, depuis plusieurs années déjà couvait, était exprimée, ici ou là, c'est une idée qui, ces derniers temps, a pris toute sa valeur, précisément à cause de la différence dans le degré d'évolution et de prospérité entre les agriculteurs des différentes régions.

    Dans ce domaine, quelques décisions ont été récemment prises qui sont la démonstration de l'efficacité à laquelle on peut parvenir lorsqu'il y a coopération entre la profession et l'Etat. C'est à la fin du mois de juillet que le Président de la Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles m'a écrit pour souligner l'importance que son organisation attachait à la régionalisation et pour suggérer un certain nombre de mesures. Ces mesures, nous y avions déjà réfléchi. Dès le mois de septembre, nous avons pu décider, à l'occasion des ordonnances et de décrets les complétant, la création de zones de rénovation rurale. Ces textes reprennent l'essentiel des mesures qui étaient souhaitées par la Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles. Ainsi, en moins de deux mois, en présence d'une volonté de réforme manifestée clairement par la profession organisée et grâce à l'action de l'Etat, on a pu aboutir à une réalisation. Cette réalisation est pour l'instant dans les textes, je vais parler des moyens tout à l'heure, mais la publication des textes est déjà très importante; elle supposait des moyens d'action, de la part de l'Etat, très énergiques, la possibilité de procéder par ordonnance, elle supposait aussi un choix entre des zones, entre des régions et ce n'est pas facile, croyez-le bien ; cela nous contraignait à éliminer tel ou tel département où les conditions n'étaient pas tellement différentes et qui aurait pu espérer être lui aussi classé. Bien sûr, le classement actuel n'est pas définitif mais il n'en reste pas moins que si l'on veut agir, agir vite, et avec efficacité, il faut que les moyens soient concentrés sur un nombre réduit de départements. Faute de quoi, il n'y aurait de nouveau qu'un saupoudrage de petites interventions, fort peu efficaces. Nous avons donc choisi et créé ces zones. Nous allons nommer dans les jours qui viennent, à la tête de chacune d'elles, une personnalité qui concentrera tous les efforts et tous les moyens entre ses mains, en liaison avec le Préfet régional et sous son autorité, mais avec la possibilité de réunir en ses mains, tous les moyens quel que soit le ministère et le budget dont proviennent ces moyens.

    Il faut, d'autre part, des moyens financiers. Sur ce point des doutes sont parfois émis. Je sais que tout le monde est impatient et qu'à peine les textes sortis au Journal Officiel, tout le monde s'attend à ce que les crédits arrivent à destination. Je vous demande de comprendre et d'admettre qu'entre le moment où l'on parle d'un texte, le moment où on le publie, le moment où sortent les décrets d'application, le moment où l'action de l'administration et du gouvernement s'exerce pour dégager les crédits et pour les affecter, il se passe nécessairement un certain nombre de semaines et quelquefois de mois. Mais d'ores et déjà, les mesures ont été prises pour que ces nouvelles décisions se traduisent effectivement par des moyens nouveaux mis à la disposition de ces régions. Nous avons demandé aux différents ministères sur leurs crédits d'équipement de prévoir des affectations particulières qui sont distraite de la distribution nationale et qui sont accordées à ces zones. De même, il est prévu au budget du Ministère de l'Economie et des Finances sur ce que l'on appelle les charges communes, un crédit spécial, ce que j'ai annoncé à M. de Caffarelli lorsque j'ai reçu le bureau de la Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles. J'ai aussi l'intention, sur le Fonds d'Intervention pour l'Aménagement du Territoire, le F.I.A.T., d'affecter une part importante de crédits à des actions en faveur de l'agriculture dans les zones de rénovation. Nous allons donc avoir dès maintenant, dès les mois qui viennent, des crédits pour agir et nous allons commencer cette action. Dans quelques semaines, le Comité d'Aménagement du Territoire prendra des décisions sur un certain nombre de mesures précises.

    Il n'y a pas d'ailleurs que cette forme d'action pour les zones de rénovation ; la régionalisation peut se faire également par l'intervention du F.O.R.M.A. Le F.O.R.M.A. peut agir en matière d'orientation agricole, il a des crédits à cet effet et peut les attribuer particulièrement à certaines zones. Il peut aussi régionaliser ses interventions et notamment les interventions de la S.I.B.E.V. en ouvrant des centres d'intervention dans des régions insuffisamment pourvues.

    Donc régionalisation par l'action du F.O.R.M.A., régionalisation aussi dans l'attribution de l'indemnité viagère de départ. Nous avons décidé, vous le savez, que l'indemnité viagère de départ pourrait être distribuée dès l'âge de 60 ans dans les zones de rénovation et d'action rurale. On a fait observer, je l'ai lu dans les déclarations de responsables agricoles, que, pour être efficace, une telle mesure supposait une augmentation du taux de l'indemnité, du fait qu'entre 60 et 65 ans ne s'y ajoute pas la retraite. Nous avons décidé qu'effectivement cette indemnité viagère de départ serait dans les zones de rénovation augmentée dans son taux. Les crédits sont prévus à cet effet.

    Nous entamons donc une action régionalisée pour hâter la restructuration des exploitations et la mise à la disposition des jeunes d'exploitations plus nombreuses et mieux constituées. Nous encourageons cette évolution par l'intervention du F.O.R.M.A., en facilitant le départ, dans de meilleures conditions, pour les vieux agriculteurs, en améliorant enfin l'ensemble de l'équipement qui donnera aux jeunes des exploitations mieux desservies à tous égards.

    Cette œuvre de l'Etat ne peut être pleinement efficace que si elle est menée en coopération avec les organisations agricoles. Le Ministère de l'Agriculture ne dispose pas d'un nombre de fonctionnaires tel que toute cette action puisse se faire autrement qu'en liaison étroite avec la profession. C'est ce qui se passe dès maintenant à l'intérieur de l'administration du F.O.R.M.A., c'est ce qui doit se passer dans cette mise en place de nouveaux moyens, dans cette action globale et régionalisée. Cette action de l'Etat pour être menée en coopération avec la profession requiert une organisation plus solide, de la profession elle-même -je ne veux pas dire ici sur le plan syndical, je veux dire sur le plan de la production, de la transformation et de la commercialisation-. Nos agriculteurs vont avoir à leur disposition un marché national et même international qui demande une production différente de celle d'autrefois. Il ne s'agit plus pour chaque consommateur d'aller choisir dans la ferme qu'il connaît , chez le fermier qu'il connaît, le fromage préparé comme il l'aime " lui ". Il s'agit de vendre des productions de masse. Le commerce et la clientèle des villes, la clientèle internationale surtout, demandent une production de qualité régulière, de présentation identique et exigent donc un véritable bouleversement dans la production, dans la transformation et dans le conditionnement. D'autre part, il est bien évident que si l'agriculteur se borne à produire et ne s'occupe pas des étapes suivantes, il se trouvera livré purement et simplement sur les marchés au gré des intermédiaires, des industriels et des commerçants. Les prix seront alors non pas fixés dans l'intérêt du producteur et sous la pression des producteurs eux-mêmes, mais déterminés en fonction du seul intérêt des intermédiaires entre producteur et consommateur. Il faut donc que la profession s'organise pour intervenir au stade de la transformation -et c'est en grande partie fait, ne serait-ce que par les coopératives- et au stade de la commercialisation. Si le commerce n'a pas le monopole de la mise sur le marché, si les producteurs interviennent au moins partiellement ou associés à ces commerçants, ils pourraient obtenir que les marges des commerçants soient raisonnables et qu'une part accrue du profit revienne aux producteurs eux-mêmes.

    Pour aboutir à ces résultats sur lesquels, je pense chacun, dans le monde agricole, est évidemment d'accord, l'Etat peut aider, inciter, encourager, donner des crédits, mais c'est avant tout de la volonté des agriculteurs et de leur capacité de s'organiser, à se grouper que tout dépend. Je prends, puisque je suis ici à Aurillac, l'exemple de la production fromagère dans le Cantal : nous avons encore 160 ateliers de fabrication de fromage dans le Cantal, il est évident que c'est beaucoup trop ; un effort est fait pour commencer à s'organiser, à se grouper, mais nous n'en sommes qu'au début et il faut accélérer la création de coopératives ou de centres industrialisés pour tirer réellement profit de la production de fromage.

    Il faut surtout étendre cet effort à la viande. Des tentatives ont été faites jusqu'ici mais ont été peu suivies d'effets, quelquefois malheureuses. Il est prévu des crédits pour aider les S.I.C.A. à se restructurer, à se forger une politique et des cadres et à mener leurs interventions mieux que par le passé. Là encore, ce n'est que dans la mesure où nos agriculteurs ne seront pas dépendants du commerce, des marchands de bestiaux sur les foires, dans la mesure où il y aura une organisation du marché avec une intervention des producteurs organisés et groupés et la possibilité donc pour l'Etat, notamment pour la S.I.B.E.V. d'intervenir rationnellement, ce n'est que dans cette mesure que nous pourrons, que vous pourrez espérer réserver aux producteurs une meilleure part des profits. Or la production de viande devrait être très rentable, même si elle connaît des difficultés à l'heure actuelle, ce qui ne donne pas satisfaction, je sais bien.

    Nous sommes tellement convaincu que c'est dans cette rénovation de la structure des exploitations et des techniques de la production, dans cette organisation par le groupement, par la coopérative, sous toutes ses formes, par l'entente et l'intervention des producteurs aux stades qui suivent la production et la séparent de la consommation, nous sommes tellement convaincu que là est l'avenir, que nous avons ces jours derniers pris, en accord avec le Ministre de l'Economie et des Finances et le Ministre de l'Agriculture, des dispositions nouvelles que nous allons déposer au Parlement, à l'occasion du vote du budget, la semaine prochaine. Nous avons pris au sujet de l'institution, au premier janvier prochain de la T.V.A., une orientation nouvelle. Nous ferons en sorte que le maniement de l'impôt -et surtout des mécanismes de remplacement pour ceux qui n'opteront pas pour la T.V.A.- incite et favorise les regroupements et les transformations. Vous savez déjà, depuis la présentation du budget, que ceux qui n'opteront pas pour la T.V.A. recevront de l'Etat, en compensation, un versement représentant 2% de leur chiffre d'affaires.

    Eh bien, nous allons proposer au Parlement que ce versement soit porté pour l'élevage de 2 à 3 % dès lors que la commercialisation du bétail répondra à certaines règles, permettant l'organisation et le contrôle, c'est-à-dire essentiellement quand il y aura immatriculation des bêtes. Nous avons prévu que ce versement pourrait être fait même à ceux qui vendent à d'autres agriculteurs, c'est à dire aux naisseurs qui vendent à des engraisseurs. Mais il va de soi, je le souligne, que cela suppose une organisation de la part des naisseurs et l'établissement avec les engraisseurs de contrats de moyenne ou de longue durée qui permettent aux naisseurs de ne pas être à la merci des engraisseurs et assurent à l'administration un contrôle sur l'immatriculation du bétail.

    Nous avons prévu enfin que ce pourcentage de 3% serait dépassé et porté à 4% pour la production avicole et porcine, production avicole si importante en Bretagne par exemple, production porcine importante dans les régions du centre, en Bretagne et dans certaines autres régions.

    Ainsi donc, Mesdames et Messieurs, je voudrais devant un public particulièrement qualifié pour entendre parler d'agriculture, que vous preniez conscience de l'importance de l'effort qui est fait et qui doit être fait ; importance de l'effort demandé à la profession, dans son organisation ou sa réorganisation, dans ses rapports avec l'administration, et sa bonne coopération avec elle, importance de l'effort d'imagination et de l'effort matériel et financier que l'Etat fait et est prêt à faire. Mais cet effort doit aboutir et non pas simplement nous permettre de durer quelques temps encore. Il doit nous permettre de nous rénover, de nous transformer, et de devenir réellement l'agriculture répondant aux besoins de la France et de l'Europe de demain et assurant en même temps à nos agriculteurs un niveau de vie convenable. Il y faut, croyez-moi, une action conjuguée et une action de longue durée. Je ne suis pas sûr que notre action, que l'action de l'Etat soit toujours appréciée avec beaucoup de justice, je ne suis pas sûr que partout on se rende compte non seulement des efforts financiers qui sont faits, mais de l'effort administratif, de conception, de mise en place, qui est accompli, que l'on se rende compte du temps que les membres du gouvernement, - pas seulement, croyez-le, le Ministre de l'Agriculture- sont amenés à consacrer aux problèmes agricoles pour chercher des solutions à ces problèmes. De toute manière, compris ou incompris, nous continuerons, et je continuerai. Mais, je demande qu'on veuille bien, au lieu de critiquer, nous aider.

    Si l'on veut comprendre que les producteurs ont un rôle essentiel dans cette action et que, s'ils n'y participent pas de tout leur cœur et de toute leur capacité, cette action perd les trois-quarts de son efficacité, si donc notre action n'est pas épauler par la profession, n'est pas appuyée par elle, n'est pas menée en liaison avec elle, eh bien, je le répète, nous la continuerons, mais les résultats, pour les agriculteurs eux-mêmes, en seront moindres et en seront retardés. Quant à moi, je crois comprendre et connaître les problèmes de l'agriculture, je crois avoir fait et continué de faire ce que je peux pour l'aider dans sa transformation et dans son accession à une prospérité économique et à une vie moderne. Cette action sera poursuivie, mais puissions-nous d'une façon visible recevoir ici et ailleurs l'appui de tous les agriculteurs pour nous aider dans une entreprise difficile et de longue haleine, qui est de leur intérêt et de l'intérêt national le plus urgent et le plus immédiat. Si nous voulons bien tous nous y mettre et retrousser nos manches comme on disait, vous vous rappelez, au lendemain de la Libération, si nous voulons bien nous y mettre, dans un Etat solide, stable et mené avec autorité, soyez certains que nous aboutirons. Nous en aurons les moyens, puisqu'il y a un Etat, dès lors qu'il y aura une profession organisée et une volonté commune, mais il faut que les trois soient réunis, si l'on veut réussir. Pour moi, j'ai confiance, et j'ai confiance particulièrement en vous.



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