Question — Les conséquences
des élections.
Réponse — Ainsi que vous l'avez
dit vous-même, je voudrais situer ma réponse dans le
cadre général de mon attitude après les élections.
Il y a quelque temps, j'ai fait dire par
le porte-parole du gouvernement qu'au lendemain des élections,
j'appliquerais la Constitution. Certains ont cru qu'il s'agissait
d'affirmer solennellement une vérité d'évidence.
Ce n'était point mon intention. Mon intention c'était
de déclarer de la façon la plus claire possible, que
je me refusais à dire quoi que ce soit sur ma conduite au
lendemain des élections, sauf que ce que je ferais serait
conforme à la Constitution (...)
D'ailleurs, j'avais eu l'occasion, au printemps
dernier, d'expliquer longuement — et je croyais clairement
— les solutions diverses que permettait la Constitution. Je
croyais l'avoir fait si complètement même que lorsque
M. Andrieux est revenu sur le problème, je me suis laissé
aller à quelque énervement, ce qui n'est pas dans
mes habitudes et ce que j'ai regretté.
Eh bien, aujourd'hui, j'en suis au même
point. Je me refuse à dire par avance ce que je ferai dans
telle ou telle hypothèse.
Je ne vois pas d'ailleurs à quel
titre on me le demande et à quel titre on prétend
exiger de moi que je découvre par avance ce que sera ma stratégie.
Si j'étais candidat, je trouverais normal que mes électeurs
me posent des questions sur mon action future. Je me rappelle d'ailleurs,
ce n'est qu'une anecdote, que lorsque en 1967, je me suis présenté
pour la première fois aux élections législatives
dans mon département natal, je suis allé dans une
commune importante, pour une réunion publique. Le maire,
qui présidait cette réunion, comme c'est l'usage,
a commencé son allocution en disant « Monsieur le candidat
», j'étais alors Premier Ministre et j'ai trouvé
que cette formule exprimait parfaitement le sens démocratique
de cet élu municipal : à partir du moment où
j'étais candidat, il n'y avait plus de Premier Ministre.
Je demandais, je sollicitais, les suffrages et je devais répondre
aux questions qu'on me posait. Ce n'était pas dans un esprit
malveillant d'ailleurs que s'exprimait ce maire, puisque j'ai eu
un peu plus de 90 % des voix dans cette commune. Seulement, aujourd'hui,
je ne suis pas candidat, je suis élu, et bien élu
je crois.
Alors, pourquoi veut-on que je me découvre
par avance ? Pourquoi veut-on que dans une situation où il
y a plusieurs inconnues : l'inconnue du résultat des élections
d'abord, l'inconnue qui résulte des diverses solutions que
permet la Constitution ensuite, je sois, moi, obligé de résoudre
en quelque sorte ces inconnues, de dégager la solution et
de développer publiquement ce que sera mon attitude.
J'ai bien le droit de me réserver
l'effet de surprise et puis même, après tout, de ne
pas savoir ; tout comme les victimes innocentes des instituts de
sondage.
L'action politique, pour moi, n'est pas
un jeu. Lorsque j'ai répondu à l'appel du général
de Gaulle me chargeant des fonctions de Premier Ministre, c'est,
entre autres raisons, parce que j'avais parfaitement conscience
qu'à ce niveau de responsabilités, il ne s'agit pas
de plaisir, de vanité ou d'intérêt personnel.
La préoccupation, c'est le destin de la France et des Français.
Et c'est pourquoi je ne veux pas me prêter au jeu des pronostics
et des combinaisons. Et c'est pourquoi j'ai lu avec stupeur, au
point que j'ai lu deux fois, car je ne le croyais pas, les déclarations
de M. François Mitterrand à un poste radiophonique
disant
:
« II faut — il s'agissait de moi, excusez le
vocabulaire, ce n'est pas le mien —, il faut qu'il nous prenne
et on le gardera et on lui laissera les pouvoirs qu'il a reçus
du peuple. »
Je voudrais bien savoir à quel titre
M. Mitterrand ou tout autre de ses alliés est qualifié
pour me garder ou ne pas me garder, pour me laisser les pouvoirs
que je tiens du peuple, comme il le dit lui-même, ou pour
me les retirer. Donc, je me refuse à ces combinaisons (...)
Question — « L'ouverture
».
Réponse — Nous reparlerons
de la majorité après les élections et de ma
conception, mais les commentaires qui ont été faits
sur cette formule sont totalement inexacts.
J'ai dit, en effet, au groupe de représentants
de la majorité qui était réuni autour de moi
: « Ne parlez plus au nom de la majorité, elle est
morte à partir du moment où l'Assemblée est
morte. C'est fini. Vous avez à combattre pour une majorité,
c'est-à-dire pour conquérir une majorité dans
l'Assemblée de demain. » Cela ne touche absolument
en rien aux limites de cette majorité et on peut très
bien concevoir que l'ancienne majorité soit aussi la majorité
de demain. La différence d'article n'avait pas d'autre sens.
Question — L'éventualité
d'une victoire électorale de la gauche.
Réponse — « Le chef de
l'État, élu sur les grandes lignes d'une politique, doit
pouvoir veiller à l'application de cette politique. »
Voilà ma réponse. Elle est de M. Gaston Defferre,
quand en 1964 il avait annoncé sa candidature à la
présidence de la République avec l'appui du Parti
socialiste.
Question — Les rapports avec le
Premier Ministre.
Réponse — Je suis satisfait
du Premier Ministre, comme vous le demandez un peu directement,
à la fois parce qu'il me donne l'impression de prendre son
métier au sérieux et de bien l'accomplir et parce
qu'il prend ses responsabilités. Je le vois tous les jours.
Il prend des décisions et prend même quelquefois des
décisions, à mes yeux, sur lesquelles j'aimerais être
consulté auparavant. Ce qui fait que je suis plutôt
obligé de le freiner que de l'encourager. Pour toutes ces
raisons, je suis tout à fait satisfait de lui et d'ailleurs
il semble qu'il a fait comme vous dites une assez bonne prestation
récemment.
Question — Vous venez de dire
que la majorité parlementaire avait signé pratiquement
son acte de décès le jour où la session parlementaire
s'était close. Est-ce que vous pensez que la majorité
présidentielle — et vous avez ici même il y a
quelques mois établi une distinction entre ces deux notions
—, pensez-vous que la majorité présidentielle
subsiste encore ou soit défunte également ?
Réponse — En vertu du principe
que vous venez d'évoquer, la majorité parlementaire,
dans une assemblée, disparaît avec cette assemblée,
ce qui me paraît une vérité de bon sens. D'ailleurs,
elle n'est pas tout à fait morte encore, elle ne mourra que
le 31 mars. Il peut y avoir des événements, je ne
le crois pas d'ailleurs, qui nous amènent à avoir
une session extraordinaire, c'est l'assemblée actuelle qui
serait réunie. Mais, en tout cas il est évident qu'une
majorité parlementaire disparaisse avec l'Assemblée
dont elle est la majorité, cela va de soi.
Je pense que la majorité présidentielle
disparaît avec le président qu'elle a élu, ou
tout au moins avec son septennat. Par conséquent, je ne vois
pas pourquoi cette majorité présidentielle serait
morte. Cela dit, j'ai fait des distinctions, rappelons-nous lesquelles.
J'ai dit qu'on ne pouvait pas confondre une majorité parlementaire
composée d'élus représentant des formations
et qui manifestent clairement et ouvertement leur attitude par des
votes, avec une majorité qui n'est ni dans le temps, ni dans
l'espace la même et qui, au surplus, est anonyme. De telle
sorte qu'il n'est pas prouvé que tous les électeurs
qui ont voté pour moi sont ceux des formations qui me soutenaient.
Il est même probable qu'il y a des membres ou des adeptes
de ces formations qui n'ont pas voté pour moi et, inversement,
des adeptes d'autres formations qui ont voté pour moi. Mais
je ne vois pas pourquoi la majorité présidentielle
mourrait avant la fin de mon septennat; elle existe et a toutes
raisons de se perpétuer.
Question — II y a une formule
célèbre que l'on prêle à M. André
Malraux : « Entre nous les gaullistes et les communistes,
il n'y a rien. » Le discours que M. le Premier Ministre a
prononcé dimanche à Provins a paru relever de cette
philosophie : d'un côté la majorité actuelle,
de l'autre l'union de la gauche, et personne d'autre. Est-ce que
c'est également votre conception de la vie politique française
?
Réponse — Ma conception de
la vie politique française consiste d'abord à l'observer.
S'il y a quelque chose, eh bien, on le verra, n'est-ce pas ? Il
lui appartient de se montrer et ce n'est pas à moi de déclarer
qu'il existe. Il paraît que pour la campagne électorale,
l'O.R.T.F. se soucie de faire parler tous les mouvements qui existent
et en particulier de présenter, me dit-on, un responsable
de chacun de ces mouvements. Ils en ont découvert 15. Alors
vous voyez qu'on est loin du bipolarisme dans cette affaire. Mais
regardons les réalités. Je répète, s'il
y a quelque chose, ça se verra.