Lundi 19 mars 1973
L'autre samedi, veille du deuxième
tour, j'écoutais Georges Pompidou parler aux Français.
La campagne électorale était close, selon la loi, pour
tous les partis. Mais qu'est-ce que la loi pour le chef du parti de
la majorité ? Une cocotte sur sa carpette. Passons sur la manière.
Mais le ton ! Dans la bouche du président de la République
le mot propriété prend un coup de vieux d'un bon siècle.
Devant mon poste de télévision je vois le chef de l'État
détacher ces quatre syllabes comme un banquier ses coupons.
C'est bien cela. Un banquier ! La France est un comptoir pour ceux
qui la gouvernent. Depuis quinze ans, sept cent mille exploitations
familiales agricoles ont disparu. Chaque année des milliers
de commerçants ferment boutique. La grande industrie dévore,
absorbe, avec un appétit qui s'aiguise en s'assouvissant, les
petites et moyennes entreprises. Mais M. Pompidou ne s'est jamais
emparé des micros pour mettre en garde les Français
contre les monopoles de la production et de la distribution qui liquident
à belle allure la propriété... des autres. À
moins d'un milliard, sous le règne des banquiers, la propriété
n'est pas un droit. Au-dessus, c'est une religion. Cet ouvrier agricole
du Bazois que je connais n'a pas pu payer les droits de succession
qui lui auraient permis de recevoir la petite maison léguée
par un oncle éloigné. J'ai visité la maison :
l'équivalent d'une gare miniature pour chemin de fer d'intérêt
local. Elle vaut 60 000 francs, ont dit les Domaines. Comment verser
l'impôt correspondant quand on gagne 750 francs par mois ? Tant
pis pour l'ouvrier. Il continuera de coucher dans son cagibi mitoyen
de l'étable. Adieu maison !
Mais M. Pompidou s'indigne du programme commun
qui stipule qu'au delà d'un million la transmission du patrimoine
sera plus sévèrement imposée. Quant à
la nationalisation des armes de guerre et de l'ordinateur on sent
qu'elle le touche au cœur. M. Pompidou a les pauvres qu'il peut.
Le sort des actionnaires donne aux profondeurs de sa voix une vibration
pathétique. De quels actionnaires s'agit-il ? De ceux, ils
sont quelques milliers, qui se partagent les bénéfices
? De ceux, ils sont quelques centaines, qui modulent les coups de
Bourse ? Peu importe, M. Pompidou emploie le même langage que
la majorité des Français mais il ne parle pas des mêmes
choses. Je veux me garder de prêter au chef de l'État
des intentions qui ne sont pas les siennes. Mieux vaut cependant qu'il
y songe quand il en est encore temps : dans les années 20 l'aventure
fasciste a commencé en Italie avec les mots à double
sens.
Ainsi de la liberté. Quoi ? La gauche
menacerait la liberté ? Il faut se demander si le droit public,
dans la société d'aujourd'hui, n'est pas le dernier
en date des attrape-nigauds. La liberté pour celui qui consacre
neuf heures par jour à son travail et trois heures au métro
ou au train de banlieue, qui perçoit moins de 1 500 F par mois,
qui par nécessité ne part pour la retraite qu'au delà
de 65 ans, s'il parvient à cet âge, qui subit l'usure,
la torture quotidienne des cadences accélérées,
qui porte sur le dos le poids des hiérarchies du Moyen-Âge
industriel, la liberté pour la mère de famille qui exerce
un métier, pour le vieillard à 300 F, pour les sans-logis,
qui ne comprend qu'elle est mensonge ? On l'a cent fois dit ces temps-ci.
Pas assez sans doute pour emporter la conviction de Georges Pompidou
qui pense, visiblement, à autre chose.
Extraits de François Mitterrand, La paille et le grain.
Chronique, Paris, La rose au poing/Flammarion, 1975, 301 p. ;
p. 171-173.