Question — Je voudrais entrer tout
de suite dans le vif du sujet, comme l'on dit : les prochaines élections.
Notre entretien se situe en effet, à quatre jours maintenant
de l'ouverture officielle de la campagne électorale. Les élections
législatives vont se dérouler dans une situation intérieure
normale, alors qu'en juin 1968, elles avaient été fortement
influencées par les graves événements du mois
de mai. Ce seront aussi les premières élections depuis
la mort du général de Gaulle. Quelle est donc, pour
vous, la signification politique de ces élections ?
Réponse — Les élections
législatives, c'est très important ! L'Assemblée
Nationale vote les lois, vote le budget, contrôle l'action du
gouvernement, peut le renverser. Vous voyez que les députés
ont beaucoup de pouvoirs, même si on dit quelquefois le contraire,
et d'ailleurs l'acharnement de la campagne électorale le démontre.
Cela dit, j'ai retenu dans votre question deux points :
— Vous dites « la situation intérieure
est normale alors qu'en juin 1968, les élections se sont déroulées
sous l'influence des événements de mai. » Imaginons
qu'il y ait eu des élections en avril 1968. Vous auriez pu
me dire aussi : la situation intérieure est normale. Cela pour
vous dire qu'un pays comme la France n'est jamais à l'abri
d'une brusque flambée et que les « mai 68 » ne
sont pas écartés pour toujours, quoi qu'on en pense,
et chacun ferait bien d'y réfléchir.
— Le second point, vous me dites : «
C'est les premières élections depuis la mort du général
de Gaulle. » En effet, et ce qui me frappe, c'est que le Parti
communiste et le Parti socialiste ont entamé une lutte globale
contre tout ce qu'a fait le général de Gaulle, dans
tous les domaines. Ce n'est pas très agréable pour ceux
qui ont participé à cette œuvre, mais il me paraît
que c'est encore plus désobligeant pour les Français
car, après tout, on ne leur propose pas de modifier ici ou
là une tendance, d'accentuer ici ou là un effort, d'ouvrir
un peu plus le chemin à des hommes nouveaux, toutes choses
qui seraient parfaitement imaginables.
On leur demande de se déjuger complètement
et de reconnaître que, depuis quinze ans, chaque fois qu'ils
ont été consultés par référendum
ou par les élections, ils ont répondu de travers et
que le moment est venu de reconnaître leurs erreurs.
J'ai pour ma part, je dois le dire, une meilleure
opinion des Français et quand je constate les progrès
spectaculaires que notre pays a faits depuis quinze ans, grâce
à l'action du gouvernement peut-être, mais plus encore
grâce à l'effort et au travail de tous, je ne crois pas
qu'ils aient des raisons de se repentir et de reconnaître leurs
fautes.
Question — Ces élections
apparaissent-elles, selon vous, comme un duel entre la majorité
sortante et l'union de la gauche ?
Réponse — Plus exactement, c'est
un duel entre, d'un côté ce que vous appelez l'union
de la gauche et, de l'autre, tous les autres. C'est un duel que la
majorité sortante n'a pas cherché.
Question — Au sein de l'union de
la gauche, il y a le Parti communiste. Or, nombreux sont ceux qui
lui découvrent un nouveau visage, pour ne pas dire un style
nouveau. Certains pensent même que le Parti communiste a beaucoup
changé au cours de ces dernières années —
on l'entend en tout cas. Est-ce votre opinion ?
Réponse — Si je disais que c'est
mon opinion, j'aurais l'impression de faire injure au Parti communiste.
Ce n'est pas un parti comme les autres. Naturellement, en ce moment,
pour plaire, pour ne pas effrayer, il fait les yeux doux, mais c'est
tout différent quand il est seul avec lui-même. Et nous
l'avons bien vu d'ailleurs lors de son dernier Congrès où
ses dirigeants n'ont cessé d'affirmer que les prochaines élections
n'étaient qu'un premier pas vers la conquête du pouvoir
et que le parti — ils disent « le parti », comme
si déjà il n'y en avait plus qu'un — ne renonçait
absolument à aucun des éléments de sa doctrine.
Question — Mais dans l'union de
la gauche, il y a aussi les socialistes et certains radicaux. Or les
derniers sondages d'opinion révèlent que le Parti socialiste
prend régulièrement de l'avance sur le Parti communiste.
Ne pensez-vous pas que cette évolution amoindrit l'argument
selon lequel les socialistes seraient inévitablement les otages
du Parti communiste en cas de victoire de la gauche ?
Réponse — Tout sondage mis à
part, étant donné la direction actuelle du Parti socialiste,
à partir du moment où M. Mitterrand lui-même a
déclaré que l'union conclue pour cinq ans entre le Parti
socialiste et le Parti communiste était indestructible et que
les socialistes n'accepteraient d'apporter ni leur soutien ni leur
participation à un gouvernement dont ne feraient pas partie
les communistes, à partir de ce moment-là, le Parti
socialiste s'est fait l'otage, le prisonnier du Parti communiste et
les rapports de forces parlementaires entre eux n'ont qu'une importance
tout à fait secondaire.
D'ailleurs, les communistes, tout en essayant
bien entendu d'avoir le plus de députés possible, comptent
sur d'autres moyens et ne considèrent leur représentation
parlementaire que comme quelque chose d'accessoire pour parvenir à
la victoire finale. Ils le disent d'ailleurs, ils le disent. Lisez
leur programme baptisé commun.
On nous dit que le gouvernement socialiste
et communiste s'il est désavoué par l'opinion, par le
Parlement, se retirera et que les deux partis reprendront le combat
dans l'opposition. Bon. Il n'y avait qu'à s'arrêter là.
Mais lisez donc la suite. Je cite de mémoire : Mais, nous dit-on,
le pouvoir démocratique, dont l'existence suppose le soutien
d'une majorité populaire — ça, c'est le point
de départ — aura pour tâche principale la satisfaction
des masses laborieuses et sera fort de l'appui de plus en plus actif
que lui apporteront ces masses. Et d'ailleurs, M. Marchais, dans sa
préface, souligne l'importance de l'intervention croissante
des masses. Voilà le grand, mot lâché : les masses.
Qu'est-ce que cela veut dire ? Que si le Parti
communiste se trouvait désavoué dans un vote ou par
un Parlement, eh bien, il ne reconnaîtrait pas sa défaite,
il ferait appel à l'action des masses, c'est-à-dire
à la grève générale, grâce à
la C.G.T., à des mouvements de rues comme, nous en avons vu
une répétition en mai 1968 et comme on l'a vu partout
là où le Parti communiste a conquis le pouvoir alors
qu'il ne représentait qu'une minorité dans l'opinion.
Alors je sais bien que, devant ce coup de force — car ce serait
un coup de force — M. Mitterrand a déclaré que
les socialistes choisiraient les libertés. Mais ce serait trop
tard et d'autres que M. Mitterrand s'en sont aperçus, d'ailleurs
!
Question — Précisément,
on dit que vous êtes très préoccupé, dans
le programme commun, par le problème des institutions. Cependant,
M. Marchais et, je crois, aussi M. Mitterrand, ont déclaré
qu'il n'y avait pas de problèmes entre eux et vous, dès
lors que vous étiez décidé à appliquer
la Constitution. Alors, qu'en est-il exactement ?
Réponse — C'est là un
problème très important, mais je voudrais revenir un
instant, si vous le permettez, sur le problème du parti communiste.
Vous ne croyez certainement pas qu'il puisse arriver au pouvoir en
France. Et, en effet, cela paraît à première vue
très improbable. Et pourtant, est-ce que vous croyez qu'en
1945, la Prusse et la Saxe, dont on allait faire l'Allemagne de l'Est,
étaient communistes? Est-ce que vous croyez qu'en 1948 la Tchécoslovaquie
était communiste ? Et pourtant, des régimes communistes
s'y sont installés et y sont fort solidement implantés.
Et pourtant, en effet, il n'y a rien de plus
incompatible avec le tempérament français que le communisme
et cela d'ailleurs tant à cause de nos défauts que de
nos qualités. Le Français, on le dit fréquemment,
est léger, changeant. Il aime, paraît-il, le changement
pour le changement. Est-ce que vous croyez que le Parti communiste
est léger? Est-ce que vous croyez que les dirigeants communistes
sont changeants ?
Le Français est individualiste foncièrement.
Nous sommes, parmi les pays politiquement et économiquement
évolués, celui où il y a le moins d'inscrits
dans les partis et même dans les syndicats. Et le Français
ne cesse de protester contre les règlements administratifs,
contre l'intervention de l'État. Est-ce que vous croyez que
le communisme est favorable à cette forme d'individualisme
?
Le Français aime la liberté,
sa liberté. Il veut pouvoir faire ce qu'il veut, quand cela
lui plaît, comme cela lui plaît. Est-ce que vous croyez
que le communisme est favorable à cette liberté ?
Le Français est attaché aux
droits de propriété. Il ne rêve que d'avoir sa
maison, son jardin, sa terre s'il est paysan, etc. Est-ce que le communisme,
c'est le respect du droit de propriété ? Le Français
est attaché à l'héritage, il veut pouvoir transmettre
à ses enfants tout ce qu'il a acquis, il déteste payer
des droits de succession même modérés. Est-ce
que vous croyez que le communisme est favorable à l'héritage
? Et je pourrais continuer ma démonstration.
Voilà ce que je voulais vous dire.
Alors, revenons, s'il vous plaît, à ce que vous me disiez
à propos des institutions. Vous me disiez ?
Question — Je vous demandais ce
que vous pensiez des déclarations de M. Marchais et de M. Mitterrand
qui avaient déclaré récemment qu'il n'y avait
pas de problèmes entre eux et vous, dès lors que vous
seriez décidé à appliquer la Constitution ; qu'en
est-il exactement ?
Réponse — Bon. Mon rôle
essentiel est en effet de défendre les institutions et j'ai
d'ailleurs prêté serment de le faire. Or, je suis bien
obligé de constater que les propositions communistes et socialistes
bouleversent complètement ces institutions.
Pour m'en tenir à l'essentiel, on réduit
les droits du peuple et on ramène les pouvoirs du Président
de la République à peu près à zéro.
On réduit les droits du peuple, en voici l'exemple le plus
clair : on déclare que la Constitution ne pourra plus être
modifiée directement par référendum. Or, pourtant,
c'est comme cela qu'elle a été votée en 1958
et c'est comme cela également qu'elle a été modifiée
par l'élection du Président au suffrage universel en
1962. Ce qui veut dire qu'on n'ose pas revenir sur l'élection
du Président de la République au suffrage universel,
mais que l'on critique la façon dont les citoyens ont pris
cette importante décision et qu'on prend ces précautions
pour que plus jamais rien de tel ne puisse se produire.
Quant aux pouvoirs du Président de
la République, je vous disais qu'on les ramène à
peu près à zéro, et, en effet, tout au long des
pages, il n'est question que de leur réduction. S'il peut encore
théoriquement désigner le Premier Ministre, ce n'est,
bien évidemment, qu'en se soumettant aux ordres des partis
et de leurs chefs. S'il peut encore dissoudre l'Assemblée Nationale,
ce n'est pas parce qu'il le juge utile, c'est parce qu'on le lui impose.
En vérité, je vous le dis sérieusement, le Président
de la République, dans ce système, aurait moins de pouvoirs
qu'il n'en avait dans la IVe République ! Et qu'on ne compte
pas sur moi pour renier tout ce à quoi je crois et tout ce
que le peuple français a approuvé solennellement !
Question — Donc, selon vous, l'union
de la gauche voudrait ramener en France ce qu'on a appelé «
le régime d'assemblée » ?
Réponse — Plus exactement, c'est
pire. Car l'assemblée elle-même, par le fameux contrat
de législature, décide de se soumettre entièrement
à la volonté du gouvernement socialiste et communiste,
c'est-à-dire à la volonté de ces partis et de
leurs chefs. En réalité, c'est la dictature de ces partis
que l'on organise!
Question — Un point me frappe au
cours de cette campagne électorale qui se développe,
c'est que l'on parle finalement fort peu de politique extérieure.
Est-ce que cela vous paraît normal ?
Réponse — Je crois que c'est
habituel et qu'en effet on parle toujours peu de politique étrangère
dans les campagnes électorales. Et pourtant, c'est un élément
très important et qui n'a pas simplement pour objet le rôle
de la France dans le monde. Ce n'est pas un jeu, ce n'est même
pas une affaire de prestige, c'est ce dont dépendent notre
indépendance, notre existence même et notre niveau de
vie, pour une bonne part. En particulier, un exemple : si nous prenons
une certaine attitude dans la crise monétaire internationale,
ou à propos du système commercial mondial, n'est-ce
pas pour défendre notre monnaie et pour défendre notre
expansion ?
Mais enfin, pour dire quelques mots de la
politique étrangère proprement dite, je dois dire que
les propositions communistes et socialistes, à ce point de
vue-là, sont navrantes! Si je prends l'Europe, par exemple,
tout le monde se doute que, dans le fond de leur cœur, socialistes
et communistes sont d'un avis absolument opposé! Alors, du
coup, ils s'en sont « tirés » par de vagues considérations
générales et contradictoires, mais dont il résulte
clairement qu'en tout cas la France ne voudra pas contribuer à
la construction européenne dans les conditions où celle-ci
a démarré et qu'on remettra en cause le Marché
commun agricole. Je voudrais bien savoir ce qu'en pensent nos agriculteurs...
Plus grave encore peut-être est ce qu'on
dit de l'Alliance atlantique. Là aussi, pour faire plaisir
aux socialistes, on a écrit que, provisoirement, on admettait
le maintien de la France dans cette alliance. Mais, il est ajouté
que l'objectif, ce sera la disparition des alliances, que la France
y travaillera et même, qu'elle prendra des initiatives en ce
sens ! Est-ce qu'on réalise ce que cela représente pour
notre sécurité, surtout si l'on rapproche cela de ce
qui est dit en matière de défense ?
Question — Justement, nous arrivons
aux problèmes de défense, dont vous êtes le responsable
suprême selon notre Constitution. Alors, que pensez-vous des
dispositions prévues en ce domaine dans le programme commun
?
Réponse — Je suis, en effet,
le responsable suprême en matière de défense et
je dirai, en pesant mes mots, que ce qui est dit dans ce programme
est absolument absurde ! On renonce à la force nucléaire
stratégique. On annonce le service militaire de six mois. On
dit qu'on refusera toute armée de métier et vous vous
rappelez ce qu'on dit de l'Alliance... Et après cela, on ose
écrire que le gouvernement socialiste et communiste élaborera
une stratégie militaire propre à repousser tout agresseur,
quel qu'il soit ! Et bien ! Je vous demande comment on repoussera
tout agresseur, quel qu'il soit, avec une armée, ou un semblant
d'armée qui sera composée finalement de recrues ayant
à peine eu le temps de faire leurs classes et d'apprendre à
manier le mousqueton. Ce serait comique, si ce n'était pas
si sérieux.
Tout le monde sait bien que, dans le monde
actuel, tel qu'il est, la sécurité de la France suppose
l'alliance avec les États-Unis. Tout le monde sait bien que
nous ne pouvons pas avoir de marine, d'aviation, de divisions blindées,
sans des militaires de carrière, nombreux et compétents,
et sans un service militaire d'une durée raisonnable ! On supprime
tout cela et on nous dit qu'on repoussera tout agresseur, quel qu'il
soit ? Allons !
Question — Mais, est-ce que la France
a les moyens de sa politique actuelle, et je pense, bien entendu,
à la force de frappe nucléaire ?
Réponse — Je vous dirai d'abord
que la France a les moyens de sa politique générale
actuelle, et la preuve en est qu'elle la mène depuis quinze
ans et qu'elle a pu préserver son indépendance sans
menacer nos alliances, tout en entretenant des relations de plus en
plus amicales avec tous les pays, y compris les pays de l'Europe de
l'Est et naturellement d'Union soviétique.
Quant à l'aspect financier que vous
évoquez, notre budget militaire est inférieur à
notre budget d'éducation nationale, ce qui est, figurez-vous,
sans précédent chez nous et, je crois, sans exemple
dans les grands pays. La force de dissuasion nucléaire ne représente
qu'environ 20 % de nos dépenses militaires et elle est beaucoup
moins coûteuse que ne le serait une importante armée
conventionnelle. Et puis, au total, nous ne prétendons pas,
même avec cet effort, repousser toute agression quelle qu'elle
soit. Nous nous bornons à essayer de dissuader l'agresseur.
Autrement dit, nous cherchons à préserver la paix et
non pas à gagner la guerre.
Question —
Si je puis me permettre de résumer vos propos, vous pensez
que le maintien de notre indépendance nationale et de notre
sécurité extérieure constitue donc la garantie
nécessaire au bonheur des Français. Mais, pour les téléspectateurs
qui nous écoutent ce soir, la plupart d'entre eux en tout cas,
ce bonheur, leur bonheur, se situe d'abord, je le pense, au niveau
de leur vie quotidienne, déterminée par leur salaire,
leur fin de mois, le coût de la vie, les conditions de leur
travail et aussi leur cadre de vie. Qu'en pensez-vous ?
Réponse — Je les comprends parfaitement.
Je sais très bien qu'il y a beaucoup de Français, beaucoup
de Françaises, qui peinent pour gagner leur vie, pour élever
leurs enfants, pour leur offrir des vacances, pour préparer
leur avenir, pour se préparer eux-mêmes une vieillesse
convenable, mais tout cela n'est pas sans lien avec notre politique
générale. Comme je vous le disais à l'instant,
si nous ne faisions pas un effort constant pour que notre production
et notre économie soient compétitives à l'échelon
international, eh bien, beaucoup de nos ouvriers, de nos travailleurs,
seraient réduits au chômage. Si nous n'avions pas contre
tout le monde ou presque créé et défendu le Marché
Commun agricole, où serait le destin de nos agriculteurs ?
Mais enfin, cela ne nous empêche pas,
sur le plan proprement intérieur, de mener activement une politique
sociale ; cela ne nous empêche pas de nous préoccuper
des conditions de travail, de l'environnement, pour lequel nous sommes
le premier pays à avoir créé un ministère,
de la hausse des prix contre laquelle nous venons de prendre des mesures
qui commencent sérieusement à faire sentir leurs effets.
Question — Pour assurer le bonheur
des Français, l'un de vos objectifs, vous l'avez souvent répété,
est d'abord la croissance économique. À ce sujet, les
Français apprennent aujourd'hui, parfois d'ailleurs avec quelque
surprise, surtout quand ce sont les pays étrangers qui le constatent,
que notre pays est en voie de devenir dans les prochaines années
la nation industrielle la plus puissante d'Europe. D'abord, est-ce
exact ?
Réponse — D'abord, n'exagérons
rien... n'exagérons rien. Il ne sera pas facile de rattraper
l'Allemagne par exemple. En effet, néanmoins, beaucoup de chiffres
permettent de penser que dans une dizaine d'années, notre pays
sera, aux points de vue agricole et industriel réunis, celui
dont le niveau de vie dépassera le niveau de vie de tous les
autres pays européens, c'est du moins ce qu'annoncent un certain
nombre d'instituts de prévisions étrangers, comme vous
le disiez ; je ne vois pas pourquoi je serais plus pessimiste qu'eux,
d'autant que je l'ai plus ou moins laissé entendre après
mon élection et d'autant plus qu'après tout, ce qui
a été réalisé l'a été par
l'action du gouvernement en partie, mais plus encore par l'effort
et le travail de tous les Français et de toutes les Françaises.
Il est évident que des secousses politiques
avec leurs conséquences économiques, leurs conséquences
financières, remettraient tout en question. Mais, que voulez-vous,
pour les peuples le chemin de l'inconnu mène toujours au malheur,
toujours ! et personne n'y peut rien.
Question — Mais la croissance, cette
croissance économique dont on nous parle tant, ce n'est qu'un
moyen, ce n'est pas un but, car au profit de qui seront fournis tous
ces efforts ? Comment seront réparties ces richesses nationales
créées par le travail des Français ? Si je puis
formuler ma question sous une autre forme, quel type de société
permettra, selon vous, dans notre pays, la diminution des injustices
sociales ?
Réponse — J'irai plus loin que
vous. Il y a, en France, encore beaucoup d'injustices et des injustices
parfois criantes, je le sais. Ce n'est pas facile de les faire disparaître.
Mon effort, celui du gouvernement, consiste à essayer d'aider
d'abord les plus défavorisés. Les vieillards, les familles
nombreuses, les handicapés, agriculteurs, artisans, commerçants
menacés par l'évolution, petits salariés, les
femmes dont le travail est mal payé. Mais enfin qui peut prétendre
que la croissance économique n'a profité qu'aux riches
?
Je vais donner pour une fois deux ou trois
chiffres. Depuis 1959, il y a en France 7,5 millions de voitures automobiles
de plus, 12 millions de téléviseurs en plus, 12,5 millions
de réfrigérateurs de plus. Est-ce que cela ne prouve
pas que tout le monde ou presque a vu son niveau de vie transformé
? Il y a dix ans, le salaire minimum était, si je ne me trompe,
de 1,80 F — nouveaux francs, bien entendu — de l'heure.
Il est à l'heure actuelle exactement de 4,75 F. Il y a dix
ans, l'allocation-vieillesse était entre 1 300 et 1 400 F,
suivant les cas. Elle est aujourd'hui de 4 500 F et elle ne cessera,
elle aussi, de croître rapidement. Si je prends les chômeurs,
en 1958, un chômeur, dans la plupart, dans l'immense majorité
des communes de France, ne touchait rien, strictement rien ! Aujourd'hui,
il touche un peu plus de 20 F nouveaux par jour, sans parler des majorations,
pour charges de famille.
Alors, oui, je vous l'ai dit, il y a des injustices
! Oui, c'est la préoccupation, ce doit être la préoccupation
constante des gouvernements de les faire disparaître et je peux
vous dire que c'est ma hantise ! Mais, dire que notre expansion économique
n'a profité qu'à une infime minorité, c'est un
mensonge !
Question — À la fin de cet
entretien, je voudrais maintenant dépasser les préoccupations
immédiates. Vous êtes au milieu de votre mandat présidentiel.
Vous avez été élu au suffrage universel par le
peuple français sur de grandes orientations politiques et notre
Constitution vous donne, précisément la charge, la lourde
charge de définir les grands choix de la nation et de les faire
appliquer. Alors, comment voyez-vous le destin de la France pour les
prochaines années?
Réponse — Si je suis ici ce soir,
c'est au titre des responsabilités que le peuple français
m'a confiées, pour lui rappeler les grandes options politiques
sur lesquelles il m'a élu et, aussi, pour lui montrer les dangers,
comme c'est mon devoir, alors surtout que mon seul souci est celui
de son avenir. Soyons justes. Depuis quinze ans, la France vit une
grande aventure. Personne n'en doute autour de nous. Grâce à
la continuité enfin conquise, pour la première fois,
la France a décollé de la base de lancement et elle
doit pouvoir monter toujours plus haut, toujours plus loin. Mon seul
espoir, ma seule volonté, c'est de l'aider à poursuivre
cette ascension dans le calme et dans la paix civile et extérieure.
Cela dit, si je suis optimiste sur les progrès
de la France, ça n'est pas, croyez-le, pour des raisons de
chiffres et, en tout cas, pas seulement pour des raisons de chiffres.
L'essentiel, c'est les hommes et c'est sur les hommes que je compte.
Or, j'aperçois partout, dans toutes les conditions, des Français
et des Françaises qui sont responsables et se sentent responsables,
qui sont capables de mener, d'organiser leur vie, qui sont conscients
de leurs possibilités et de leurs besoins. Et voilà
l'essentiel : la capacité du peuple français, la faculté
qu'il a montrée de s'adapter à la civilisation moderne.
En vérité, s'il veut bien persévérer,
je vous prédis que notre pays aura de plus en plus dans le
monde une place et une influence grandes et dignes de ce que nous
sommes ; et que nos enfants connaîtront, dans une société
libre, dans une société humaine, dans une société
juste, une qualité de vie dont personne n'aurait osé
rêver il y a vingt ans. Voilà le sens de ma vie et ce
à quoi je m'attache et m'attacherai si on m'en laisse les moyens.
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