Recevant la presse
en fin de matinée à l'Hôtel Matignon, avant de
se rendre à l'Élysée où il devait avoir
un entretien avec le général de Gaulle, M. Georges Pompidou,
Premier ministre, a fait le point de la situation. Il a déclaré
:
" Des manifestations de la journée
d'hier et des émeutes de la nuit, on peut tirer les conclusions
suivantes :
Tout d'abord les cortèges organisés
par la C.G.T. et ceux organisés par l'U.N.E.F. jusqu'à
la gare de Lyon n'ayant donné lieu à aucun incident,
le service d'ordre n'est pas intervenu.
Une partie importante des manifestants
réunis gare de Lyon a refusé de se disperser et s'est
répandue dans Paris par groupes s'attaquant aux vitrines, aux
magasins, aux édifices publics.
Le service d'ordre a dû intervenir
en de nombreux points pour disperser les manifestants et protéger
les édifices dont certains ont été momentanément
occupés et où il y eut des tentatives d'incendie.
Vers 23 heures, a ajouté le Premier ministre, les manifestants
qui continuaient à tenir la rue et dont beaucoup n'appartenaient
pas au milieu étudiant ont manuvré suivant un
plan concerté. Ils ont réussi à gagner le Quartier
latin.
De nombreuses barricades furent rapidement
édifiées dans les rues et les boulevards de ce quartier
qui prit figure en peu de temps d'un véritable camp retranché.
Or il faut souligner qu'à aucun moment aucune force de police
n'a stationné ni patrouillé à l'intérieur
de ce quartier jusqu'à ce moment-là.
En présence donc d'une tentative
évidente de déclencher un début de guerre civile,
comme le démontre aussi ce qui s'est passé dans de grandes
villes comme Lyon, a encore dit M. Pompidou, les forces de l'ordre
reçurent mission de détruire des barricades, de disperser
les manifestants et d'occuper les principales artères tenues
par les émeutiers.
Cette mission fut accomplie dans des
conditions remarquables de rapidité et de sang-froid, dans
des circonstances absolument dramatiques. Vers 3 heures, l'ordre était
pratiquement rétabli. Quelques barricades isolées à
Raspail ou à Denfert-Rochereau devaient être enlevées
vers les 5 heures.
Le Quartier latin présente
ce matin un aspect de dévastation : arbres abattus, vitrines
brisées, voitures incendiées.
Si l'on déplore du côté
du service d'ordre et côté manifestants d'assez nombreux
blessés, aucun ne semble atteint grièvement.
Je tiens à dire tout de suite
que, dans un hôpital parisien, il a été transporté
un jeune homme qui a succombé à une blessure à
l'arme blanche après avoir reçu certainement un coup
de couteau. La nature de la blessure montre à l'évidence
qu'il ne s'agit pas d'une victime des forces de l'ordre. Nous ne pouvons
pas savoir s'il s'agit d'un règlement de comptes, d'un conflit
entre manifestants ou si même c'est sans rapport avec les manifestations.
À Lyon, un commissaire de police
a été tué. L'état d'un second inspire
de vives inquiétudes.
Devant la gravité des événements
et la volonté délibérée de faire régner
la violence, de la part soit d'éléments incontrôlés,
soit d'agitateurs résolus et organisés, le Gouvernement
invite la population à observer la plus grande prudence et
à ne se mêler en aucun cas aux groupes ou cortèges
qui pourraient se former ici ou là.
Les étudiants, qui dans leur
immense majorité n'ont rien à voir avec ces émeutiers,
sont instamment invités à refuser toute provocation
et à ne se mêler à aucune manifestation.
En effet des instructions ont été
données pour que tout rassemblement soit immédiatement
dispersé avec la plus grande énergie. Des mesures sont
prises pour que ces consignes puissent être exécutées
sans faiblesse ni retard. Le Gouvernement est sûr que la population
qui sait que notre devoir est de défendre sa sécurité
et ses biens comprendra la nécessité absolue de mettre
fin sans retard à une agitation subversive.
Le service d'ordre a fait preuve, tout
au long de ces heures, d'un sang-froid remarquable et a réussi
à remplir des missions d'une difficulté sans précédent,
à Paris, depuis longtemps, en évitant toute effusion
de sang grave.
Cette agitation est d'autant plus déplorable
qu'elle se produit au moment même où va s'ouvrir, sous
ma présidence, au ministère des Affaires sociales, une
confrontation générale où l'ensemble des organisations
syndicales et patronales sont conviées. À la liste qui
a été officiellement arrêtée hier et publiée,
il y a lieu d'ajouter la Fédération de l'Éducation
nationale qui, compte tenu de l'importance des problèmes de
l'Éducation nationale dans les événements actuels,
a demandé à participer, et je l'ai accepté.
Il est possible également que
les dirigeants agricoles aient à cette réunion un observateur.
En tout état de cause, l'essentiel
de la réunion, son objectif, sont de prendre de face les questions
qui se posent dans le domaine social, et en ce qui concerne les revendications
présentées par les syndicats ouvriers. C'est un problème
fondamental qui sera abordé et, je l'espère, résolu
au cours des négociations qui vont s'ouvrir : je dis problème
ouvrier, il va de soi que cela comporte aussi bien les travailleurs
du secteur public que ceux du secteur privé.
C'est dans cette réunion et dans
celles qui éventuellement suivront que devront aboutir des
décisions permettant enfin à la France de retrouver
son activité économique et de mettre fin à la
paralysie actuelle du pays. Je veux espérer que ces solutions
nécessaires et auxquelles la population aspire pourront être
obtenues dans un délai assez bref ou aussi bref que possible.
D'autres problèmes se posent à plus longue échéance,
ceux des grandes réformes. Ces grandes réformes vont
faire l'objet d'un projet de loi que le Président de la République,
ainsi qu'il l'a annoncé hier, soumettra au référendum.
Mon objet, pour le moment, c'est de
résoudre la crise actuelle.
L'objet du Président de la République,
au-delà de cette crise actuelle, c'est de préparer l'avenir
et de faire que les causes du malaise qui s'est révélé
puissent définitivement disparaître : tel sera l'objet
du référendum, tel sera l'objet du projet de loi qui
sera adopté lundi au Conseil des ministres et dont vous verrez
qu'il recouvre l'ensemble des grands problèmes de fond qui
sont apparus depuis un mois en France.
Ainsi donc, d'une part, le Gouvernement,
directement avec les responsables syndicaux, va tâcher de résoudre
la crise immédiate et de ramener l'ordre et l'activité.
Par ailleurs, sous l'autorité du Président de la République,
se préparera la consultation nationale permettant à
tous les citoyens de dire légalement et librement ce qu'ils
souhaitent et s'ils font confiance au général de Gaulle
pour mener à bien ces réformes, avec le concours des
hommes de bonne volonté. Quels qu'ils soient. "