EPOQUE > Documentation diverse > Politique Intérieure> Mai 1968

Le 24 mai, le général de Gaulle intervient pour annoncer un référendum.
Les manifestations continuent alors à se durcir et les affrontements se multiplient. Le 25 mai s'ouvrent les négociations de Grenelle.
En fin de matinée, le Premier ministre Georges Pompidou analyse la situation et annonce la réunion qui va se tenir dans l'après-midi au ministère des Affaires sociales rue de Grenelle.


Déclaration du Premier ministre à l'Hôtel Matignon
Paris, 25 Mai 1968 (A.F.P.) - 12 h 25


     Recevant la presse en fin de matinée à l'Hôtel Matignon, avant de se rendre à l'Élysée où il devait avoir un entretien avec le général de Gaulle, M. Georges Pompidou, Premier ministre, a fait le point de la situation. Il a déclaré :
     " Des manifestations de la journée d'hier et des émeutes de la nuit, on peut tirer les conclusions suivantes :
     Tout d'abord les cortèges organisés par la C.G.T. et ceux organisés par l'U.N.E.F. jusqu'à la gare de Lyon n'ayant donné lieu à aucun incident, le service d'ordre n'est pas intervenu.
     Une partie importante des manifestants réunis gare de Lyon a refusé de se disperser et s'est répandue dans Paris par groupes s'attaquant aux vitrines, aux magasins, aux édifices publics.
     Le service d'ordre a dû intervenir en de nombreux points pour disperser les manifestants et protéger les édifices dont certains ont été momentanément occupés et où il y eut des tentatives d'incendie.
Vers 23 heures, a ajouté le Premier ministre, les manifestants qui continuaient à tenir la rue et dont beaucoup n'appartenaient pas au milieu étudiant ont manœuvré suivant un plan concerté. Ils ont réussi à gagner le Quartier latin.
     De nombreuses barricades furent rapidement édifiées dans les rues et les boulevards de ce quartier qui prit figure en peu de temps d'un véritable camp retranché. Or il faut souligner qu'à aucun moment aucune force de police n'a stationné ni patrouillé à l'intérieur de ce quartier jusqu'à ce moment-là.
     En présence donc d'une tentative évidente de déclencher un début de guerre civile, comme le démontre aussi ce qui s'est passé dans de grandes villes comme Lyon, a encore dit M. Pompidou, les forces de l'ordre reçurent mission de détruire des barricades, de disperser les manifestants et d'occuper les principales artères tenues par les émeutiers.
     Cette mission fut accomplie dans des conditions remarquables de rapidité et de sang-froid, dans des circonstances absolument dramatiques. Vers 3 heures, l'ordre était pratiquement rétabli. Quelques barricades isolées à Raspail ou à Denfert-Rochereau devaient être enlevées vers les 5 heures.
      Le Quartier latin présente ce matin un aspect de dévastation : arbres abattus, vitrines brisées, voitures incendiées.
     Si l'on déplore du côté du service d'ordre et côté manifestants d'assez nombreux blessés, aucun ne semble atteint grièvement.
     Je tiens à dire tout de suite que, dans un hôpital parisien, il a été transporté un jeune homme qui a succombé à une blessure à l'arme blanche après avoir reçu certainement un coup de couteau. La nature de la blessure montre à l'évidence qu'il ne s'agit pas d'une victime des forces de l'ordre. Nous ne pouvons pas savoir s'il s'agit d'un règlement de comptes, d'un conflit entre manifestants ou si même c'est sans rapport avec les manifestations.
     À Lyon, un commissaire de police a été tué. L'état d'un second inspire de vives inquiétudes.
     Devant la gravité des événements et la volonté délibérée de faire régner la violence, de la part soit d'éléments incontrôlés, soit d'agitateurs résolus et organisés, le Gouvernement invite la population à observer la plus grande prudence et à ne se mêler en aucun cas aux groupes ou cortèges qui pourraient se former ici ou là.
     Les étudiants, qui dans leur immense majorité n'ont rien à voir avec ces émeutiers, sont instamment invités à refuser toute provocation et à ne se mêler à aucune manifestation.
     En effet des instructions ont été données pour que tout rassemblement soit immédiatement dispersé avec la plus grande énergie. Des mesures sont prises pour que ces consignes puissent être exécutées sans faiblesse ni retard. Le Gouvernement est sûr que la population qui sait que notre devoir est de défendre sa sécurité et ses biens comprendra la nécessité absolue de mettre fin sans retard à une agitation subversive.
     Le service d'ordre a fait preuve, tout au long de ces heures, d'un sang-froid remarquable et a réussi à remplir des missions d'une difficulté sans précédent, à Paris, depuis longtemps, en évitant toute effusion de sang grave.
     Cette agitation est d'autant plus déplorable qu'elle se produit au moment même où va s'ouvrir, sous ma présidence, au ministère des Affaires sociales, une confrontation générale où l'ensemble des organisations syndicales et patronales sont conviées. À la liste qui a été officiellement arrêtée hier et publiée, il y a lieu d'ajouter la Fédération de l'Éducation nationale qui, compte tenu de l'importance des problèmes de l'Éducation nationale dans les événements actuels, a demandé à participer, et je l'ai accepté.
     Il est possible également que les dirigeants agricoles aient à cette réunion un observateur.
     En tout état de cause, l'essentiel de la réunion, son objectif, sont de prendre de face les questions qui se posent dans le domaine social, et en ce qui concerne les revendications présentées par les syndicats ouvriers. C'est un problème fondamental qui sera abordé et, je l'espère, résolu au cours des négociations qui vont s'ouvrir : je dis problème ouvrier, il va de soi que cela comporte aussi bien les travailleurs du secteur public que ceux du secteur privé.
     C'est dans cette réunion et dans celles qui éventuellement suivront que devront aboutir des décisions permettant enfin à la France de retrouver son activité économique et de mettre fin à la paralysie actuelle du pays. Je veux espérer que ces solutions nécessaires et auxquelles la population aspire pourront être obtenues dans un délai assez bref ou aussi bref que possible. D'autres problèmes se posent à plus longue échéance, ceux des grandes réformes. Ces grandes réformes vont faire l'objet d'un projet de loi que le Président de la République, ainsi qu'il l'a annoncé hier, soumettra au référendum.
     Mon objet, pour le moment, c'est de résoudre la crise actuelle.
     L'objet du Président de la République, au-delà de cette crise actuelle, c'est de préparer l'avenir et de faire que les causes du malaise qui s'est révélé puissent définitivement disparaître : tel sera l'objet du référendum, tel sera l'objet du projet de loi qui sera adopté lundi au Conseil des ministres et dont vous verrez qu'il recouvre l'ensemble des grands problèmes de fond qui sont apparus depuis un mois en France.
     Ainsi donc, d'une part, le Gouvernement, directement avec les responsables syndicaux, va tâcher de résoudre la crise immédiate et de ramener l'ordre et l'activité. Par ailleurs, sous l'autorité du Président de la République, se préparera la consultation nationale permettant à tous les citoyens de dire légalement et librement ce qu'ils souhaitent et s'ils font confiance au général de Gaulle pour mener à bien ces réformes, avec le concours des hommes de bonne volonté. Quels qu'ils soient. "
   


 



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