M.
Georges Pompidou, faisant le point de la situation en fin de matinée
devant les représentants de la presse, a traité les
principaux sujets de l'actualité : problème universitaire
et étudiant, les négociations sur le plan social,
le prochain référendum et la nécessité
de retrouver la paix publique.
M. Pompidou a parlé d'abord
du problème de l'Université et des étudiants.
" À la suite des graves
incidents de la nuit de vendredi à samedi, j'avais dit ici
même que le Gouvernement n'admettrait pas la poursuite de
ces désordres et qu'il était disposé à
faire ce qu'il faudrait pour assurer la sécurité des
citoyens.
En même temps, d'ailleurs, je
disais que, par contre, nous étions prêts à
tout moment à tous les contacts avec tous ceux qui démontreraient
qu'ils étaient représentatifs et qu'ils condamnaient
la violence.
C'est dans cet esprit qu'hier le Gouvernement
a autorisé le cortège et la manifestation organisés
par l'U.N.E.F. et d'autres organisations représentant étudiants
et enseignants, et j'ai la satisfaction de constater que cette manifestation
a pu se dérouler dans l'ordre le plus parfait.
C'est pourquoi je crois que le moment
est venu, vis-à-vis du monde étudiant et de l'Université,
de passer à une phase nouvelle.
Aussi ai-je accepté tout à
l'heure la démission que M. Alain Peyrefitte, ministre de
l'Éducation nationale, m'avait offerte, dès mon retour
d'Afghanistan. Cette démission a été acceptée
avec l'accord du Président de la République.
Ce n'est point que M. Peyrefitte puisse
être considéré comme le responsable de la situation
actuelle.
M. Peyrefitte, à divers postes,
a été pour moi un collaborateur précieux, ouvert,
réformiste. Mais je crois qu'étant donné la
gravité de la crise, il était normal d'accepter la
démission qu'il avait de lui-même offerte précisément
pour faciliter l'apaisement.
J'ai décidé également
de prendre provisoirement l'intérim de l'Éducation
nationale.
Je pense que dans les circonstances
actuelles cela vaut mieux à tous égards.
Mon intention n'est nullement de prétendre
résoudre les problèmes de l'Éducation nationale
en quelques heures ou en quelques jours. Mon intention est simplement
de m'adresser à quelques universitaires éminents dont
l'autorité est reconnue par tous, y compris par les étudiants,
dans différentes branches, et de leur demander de remplir
une mission d'information.
Cette mission d'information aura deux
objets :
1) Voir dans quelles conditions on
pourrait mettre fin à l'anarchie, même lorsque cette
anarchie n'est pas violente, qui continue en fait à régner
dans les universités, de façon que pour les enfants
des lycées, pour les étudiants, un ordre normal puisse
revenir, et qu'ils ne soient pas finalement les victimes des mouvements
et des explosions que nous venons de connaître.
" Autrement dit, voir comment
dans l'immédiat on pourrait remettre en marche la machine
universitaire, y compris les examens, tout au moins la plupart d'entre
eux.
Deuxième objet de cette mission
d'information, ce sera de voir comment on pourrait mettre, en dehors
de tout esprit de politique et quel que soit, j'ajoute, le gouvernement
de demain - ceci pour faire écho à telle ou telle
déclaration -, comment on pourrait mettre en place un mécanisme
d'étude susceptible de recueillir l'avis de tous les intéressés
et susceptible par conséquent de proposer un véritable
plan de réformes que le gouvernement de la France sera amené,
le moment voulu, à examiner en vue de mettre ces réformes
en pratique.
Je souhaite que tous se rendent compte
que, lorsque le Gouvernement fait un appel à l'ordre, et
lorsque l'ordre règne, il tient ses engagements qui sont
la réforme et la réforme étudiée en
collaboration avec tous. "
La table ronde sur les affaires sociales
M. Pompidou poursuit :
" Je voudrais maintenant parler
de ce qui s'est passé sur le plan social. Vous avez pu constater
qu'au prix d'un effort considérable nous étions parvenus
dans la matinée de lundi à une solution dans les négociations
que j'ai personnellement présidées avec toutes les
grandes centrales syndicales.
Le résultat de cet accord devait
être logiquement la reprise du travail.
Cette reprise ne s'est pas produite.
Il appartient aux centrales syndicales
sans exception de mesurer les inconvénients d'une prolongation
excessive d'une grève très préjudiciable non
seulement à notre économie mais, il faut bien le dire,
à la tranquillité, à la vie de tous les citoyens.
Une prolongation finira par poser
des questions très sérieuses et je ne crois pas qu'il
y ait parmi les dirigeants ouvriers quelqu'un pour souhaiter des
difficultés réelles et profondes pour toute la population
française qui aspire à vivre et à vivre en
paix.
Donc il va falloir - et nous l'espérons
- que le travail reprenne.
Qu'à l'heure actuelle des discussions
s'engagent à l'intérieur des différentes branches
industrielles, dans les grandes usines, pour discuter des problèmes
particuliers qui se posent partout en fonction de la branche industrielle
dont il s'agit, en fonction de l'entreprise dont il s'agit, c'est
normal. J'ajoute même d'ailleurs qu'au cours de ces négociations
nocturnes, nous avons tous reconnu, y compris moi-même et
les dirigeants syndicaux également, que l'accord général
ne supposait pas l'abandon de discussions et de négociations
sur ces points particuliers.
Mais, je le répète,
il est de la plus extrême urgence que tout cela aille vite
pour que la vie puisse reprendre. Tout à l'heure je vais
présider une réunion globale de la fonction publique.
Je n'en parlerai donc pas maintenant sans avoir pris moi-même
des positions sur les problèmes soulevés et les revendications
présentées. "
Les conséquences sur le plan économique des mesures
sociales
Le Premier ministre poursuit alors
:
" Un mot maintenant des conséquences
de toutes les décisions qui ont été prises
en matière de salaires et autres.
Ces conséquences seront très
importantes : elles sont à la mesure des avantages considérables
qui ont été consentis à la classe ouvrière
et aux revendications ouvrières.
Dois-je rappeler, en particulier,
l'effort qui a été fait sur le salaire minimum et
qui, d'un seul coup, augmente d'un tiers ce salaire ? ou encore
l'effort qui a été fait pour les augmentations du
salaire de base et pour les revendications concernant, par exemple,
la durée du travail ? " Cela doit avoir des conséquences
sur notre économie, sur nos finances. Ces conséquences,
nous ne pouvons pas les mesurer aujourd'hui. D'ailleurs, nous ne
les mesurerons réellement que lorsque tout cela sera terminé.
Je ne voudrais pas cependant qu'on
laisse entendre que tout cela va se traduire d'une façon
catastrophique. Cela demandera à tout le monde, Gouvernement,
chefs d'entreprises, travailleurs, un effort accru, pour augmenter
la productivité, augmenter l'expansion et faire que nous
restions, dans la compétition internationale, en mesure de
tenir notre place.
Faute de quoi, petit à
petit, nous irions vers une baisse du niveau de vie, contrairement
à ce qu'on a bien entendu cherché.
Mais que, provisoirement, cela
ait des conséquences fâcheuses sur le commerce international
et la balance commerciale par exemple, c'est certain, nous nous
y attendons.
Mais, justement, nous avons des réserves
de devises importantes et ces réserves de devises dont chacun
s'imaginait qu'elles étaient inutiles et qu'on aurait dû,
par des procédés que je comprends d'ailleurs mal,
les utiliser, ces réserves nous serviront certainement, dans
cette période, pour pouvoir supporter un fléchissement
de notre commerce international, fléchissement dont nous
espérons qu'il sera momentané et qu'une économie
française restaurée et rétablie à partir
de ces nouveaux paliers redeviendra dynamique et compétitive
comme elle l'était.
Une deuxième réflexion
que je voudrais faire, c'est à propos des décisions
qui doivent être prises, soit par le peuple sur le plan politique,
soit par les ouvriers sur le plan de la reprise du travail.
Il va de soi qu'il n'y a de
démocratie, qu'il n'y a de liberté, qu'il n'y a de
décisions véritables que si ces décisions sont
prises sans aucune pression extérieure et dans le secret.
J'ai eu l'occasion de le dire en affirmant
que nous ne pouvons pas réformer l'Université sous
la menace de la rue.
Mais je le répète sur
le plan général. Je souhaite donc profondément
que les dirigeants syndicaux, quelle que soit leur attitude sur
le plan actuel des décisions gouvernementales, quelle que
soit leur attitude sur le plan des résultats qu'ils ont obtenus
dans tel ou tel domaine, admettent et prennent eux-mêmes l'initiative
de demander à la classe ouvrière de se prononcer dans
chaque entreprise par un vote libre à bulletins secrets.
C'est le seul moyen de connaître
la pensée véritable des ouvriers en grève.
J'aimerais que mon appel fût
entendu de tous et je le dis également sur le plan politique.
Le référendum du 16
juin donnera l'occasion aux Français de se prononcer d'une
façon formelle sur la volonté de réforme, sur
le sens dans lequel doivent être menées ces réformes
et sur le fait que ces réformes doivent être accomplies
dans le respect de l'ordre républicain.
Je ne me place pas, je le répète
ici encore, sur le terrain d'un gouvernement : je me place sur le
terrain de la démocratie et de la liberté.
Il faut donc que ce référendum
puisse se dérouler librement comme toutes les consultations
populaires que la France a connues depuis longtemps dans la République
et dans des conditions qui lui permettent d'être sincère,
d'être libre, ce qui comporte en particulier le rétablissement
aussi rapide que possible de la vie du pays, car la paralysie actuelle
qu nous connaissons n'est pas simplement préjudiciable sur
le terrain économique, elle n'est pas seulement préjudiciable
sur le plan de la vie quotidienne des citoyens, des ménagères
inquiètes
Elle serait manifestement préjudiciable
sur le plan politique si le référendum ne pouvait
pas être organisé dans des conditions absolument normales
de telle façon que chacun puisse sans aucune difficulté
remplir son devoir en allant voter. Je pense en particulier aux
transports, dont la paralysie ferait qu'une consultation de cet
ordre risquerait d'être faussée au départ.
Vous le voyez, messieurs, ma position,
c'est que l'ordre est nécessaire pour la paix et la sécurité
de tous. Je me félicite de l'amélioration qui s'est
marquée en ce domaine.
En conclusion, ma position, c'est
qu'il faut que chacun puisse se prononcer librement sur toutes les
questions sans subir de pressions et avec toutes les facilités
que donnent la vie normale d'un pays et le fonctionnement normal
des services, notamment des services publics.
Enfin ma position, c'est que d'une
manière ou d'une autre tous les hommes de bonne volonté
puissent participer véritablement à cette refonte
d'une nouvelle société française qui est désormais
inéluctable. "