EPOQUE > Documentation diverse > Politique Intérieure> Mai 1968

Les engagements pris à la suite des négociations de Grenelle n'ont pas abouti dans l'immédiat, comme le souhaitait le gouvernement, à la fin des mouvements de grève. Le 28 mai Georges Pompidou fait une nouvelle déclaration faisant le point sur l'évolution de la situation.

Déclaration de Georges Pompidou
Paris, 28 mai (A.F.P.) - 13 h 55


     M. Georges Pompidou, faisant le point de la situation en fin de matinée devant les représentants de la presse, a traité les principaux sujets de l'actualité : problème universitaire et étudiant, les négociations sur le plan social, le prochain référendum et la nécessité de retrouver la paix publique.

     M. Pompidou a parlé d'abord du problème de l'Université et des étudiants.

     " À la suite des graves incidents de la nuit de vendredi à samedi, j'avais dit ici même que le Gouvernement n'admettrait pas la poursuite de ces désordres et qu'il était disposé à faire ce qu'il faudrait pour assurer la sécurité des citoyens.
     En même temps, d'ailleurs, je disais que, par contre, nous étions prêts à tout moment à tous les contacts avec tous ceux qui démontreraient qu'ils étaient représentatifs et qu'ils condamnaient la violence.
     C'est dans cet esprit qu'hier le Gouvernement a autorisé le cortège et la manifestation organisés par l'U.N.E.F. et d'autres organisations représentant étudiants et enseignants, et j'ai la satisfaction de constater que cette manifestation a pu se dérouler dans l'ordre le plus parfait.
     C'est pourquoi je crois que le moment est venu, vis-à-vis du monde étudiant et de l'Université, de passer à une phase nouvelle.
     Aussi ai-je accepté tout à l'heure la démission que M. Alain Peyrefitte, ministre de l'Éducation nationale, m'avait offerte, dès mon retour d'Afghanistan. Cette démission a été acceptée avec l'accord du Président de la République.
     Ce n'est point que M. Peyrefitte puisse être considéré comme le responsable de la situation actuelle.
     M. Peyrefitte, à divers postes, a été pour moi un collaborateur précieux, ouvert, réformiste. Mais je crois qu'étant donné la gravité de la crise, il était normal d'accepter la démission qu'il avait de lui-même offerte précisément pour faciliter l'apaisement.
     J'ai décidé également de prendre provisoirement l'intérim de l'Éducation nationale.
     Je pense que dans les circonstances actuelles cela vaut mieux à tous égards.
     Mon intention n'est nullement de prétendre résoudre les problèmes de l'Éducation nationale en quelques heures ou en quelques jours. Mon intention est simplement de m'adresser à quelques universitaires éminents dont l'autorité est reconnue par tous, y compris par les étudiants, dans différentes branches, et de leur demander de remplir une mission d'information.
     Cette mission d'information aura deux objets :
     1) Voir dans quelles conditions on pourrait mettre fin à l'anarchie, même lorsque cette anarchie n'est pas violente, qui continue en fait à régner dans les universités, de façon que pour les enfants des lycées, pour les étudiants, un ordre normal puisse revenir, et qu'ils ne soient pas finalement les victimes des mouvements et des explosions que nous venons de connaître.
     " Autrement dit, voir comment dans l'immédiat on pourrait remettre en marche la machine universitaire, y compris les examens, tout au moins la plupart d'entre eux.
     Deuxième objet de cette mission d'information, ce sera de voir comment on pourrait mettre, en dehors de tout esprit de politique et quel que soit, j'ajoute, le gouvernement de demain - ceci pour faire écho à telle ou telle déclaration -, comment on pourrait mettre en place un mécanisme d'étude susceptible de recueillir l'avis de tous les intéressés et susceptible par conséquent de proposer un véritable plan de réformes que le gouvernement de la France sera amené, le moment voulu, à examiner en vue de mettre ces réformes en pratique.
     Je souhaite que tous se rendent compte que, lorsque le Gouvernement fait un appel à l'ordre, et lorsque l'ordre règne, il tient ses engagements qui sont la réforme et la réforme étudiée en collaboration avec tous. "

La table ronde sur les affaires sociales

M. Pompidou poursuit :
     " Je voudrais maintenant parler de ce qui s'est passé sur le plan social. Vous avez pu constater qu'au prix d'un effort considérable nous étions parvenus dans la matinée de lundi à une solution dans les négociations que j'ai personnellement présidées avec toutes les grandes centrales syndicales.
     Le résultat de cet accord devait être logiquement la reprise du travail.
     Cette reprise ne s'est pas produite.
     Il appartient aux centrales syndicales sans exception de mesurer les inconvénients d'une prolongation excessive d'une grève très préjudiciable non seulement à notre économie mais, il faut bien le dire, à la tranquillité, à la vie de tous les citoyens.
     Une prolongation finira par poser des questions très sérieuses et je ne crois pas qu'il y ait parmi les dirigeants ouvriers quelqu'un pour souhaiter des difficultés réelles et profondes pour toute la population française qui aspire à vivre et à vivre en paix.
     Donc il va falloir - et nous l'espérons - que le travail reprenne.
     Qu'à l'heure actuelle des discussions s'engagent à l'intérieur des différentes branches industrielles, dans les grandes usines, pour discuter des problèmes particuliers qui se posent partout en fonction de la branche industrielle dont il s'agit, en fonction de l'entreprise dont il s'agit, c'est normal. J'ajoute même d'ailleurs qu'au cours de ces négociations nocturnes, nous avons tous reconnu, y compris moi-même et les dirigeants syndicaux également, que l'accord général ne supposait pas l'abandon de discussions et de négociations sur ces points particuliers.
      Mais, je le répète, il est de la plus extrême urgence que tout cela aille vite pour que la vie puisse reprendre. Tout à l'heure je vais présider une réunion globale de la fonction publique. Je n'en parlerai donc pas maintenant sans avoir pris moi-même des positions sur les problèmes soulevés et les revendications présentées. "


Les conséquences sur le plan économique des mesures sociales


     Le Premier ministre poursuit alors :
     " Un mot maintenant des conséquences de toutes les décisions qui ont été prises en matière de salaires et autres.
     Ces conséquences seront très importantes : elles sont à la mesure des avantages considérables qui ont été consentis à la classe ouvrière et aux revendications ouvrières.
     Dois-je rappeler, en particulier, l'effort qui a été fait sur le salaire minimum et qui, d'un seul coup, augmente d'un tiers ce salaire ? ou encore l'effort qui a été fait pour les augmentations du salaire de base et pour les revendications concernant, par exemple, la durée du travail ? " Cela doit avoir des conséquences sur notre économie, sur nos finances. Ces conséquences, nous ne pouvons pas les mesurer aujourd'hui. D'ailleurs, nous ne les mesurerons réellement que lorsque tout cela sera terminé.
     Je ne voudrais pas cependant qu'on laisse entendre que tout cela va se traduire d'une façon catastrophique. Cela demandera à tout le monde, Gouvernement, chefs d'entreprises, travailleurs, un effort accru, pour augmenter la productivité, augmenter l'expansion et faire que nous restions, dans la compétition internationale, en mesure de tenir notre place.
      Faute de quoi, petit à petit, nous irions vers une baisse du niveau de vie, contrairement à ce qu'on a bien entendu cherché.
      Mais que, provisoirement, cela ait des conséquences fâcheuses sur le commerce international et la balance commerciale par exemple, c'est certain, nous nous y attendons.
     Mais, justement, nous avons des réserves de devises importantes et ces réserves de devises dont chacun s'imaginait qu'elles étaient inutiles et qu'on aurait dû, par des procédés que je comprends d'ailleurs mal, les utiliser, ces réserves nous serviront certainement, dans cette période, pour pouvoir supporter un fléchissement de notre commerce international, fléchissement dont nous espérons qu'il sera momentané et qu'une économie française restaurée et rétablie à partir de ces nouveaux paliers redeviendra dynamique et compétitive comme elle l'était.
     Une deuxième réflexion que je voudrais faire, c'est à propos des décisions qui doivent être prises, soit par le peuple sur le plan politique, soit par les ouvriers sur le plan de la reprise du travail.
      Il va de soi qu'il n'y a de démocratie, qu'il n'y a de liberté, qu'il n'y a de décisions véritables que si ces décisions sont prises sans aucune pression extérieure et dans le secret.
     J'ai eu l'occasion de le dire en affirmant que nous ne pouvons pas réformer l'Université sous la menace de la rue.
     Mais je le répète sur le plan général. Je souhaite donc profondément que les dirigeants syndicaux, quelle que soit leur attitude sur le plan actuel des décisions gouvernementales, quelle que soit leur attitude sur le plan des résultats qu'ils ont obtenus dans tel ou tel domaine, admettent et prennent eux-mêmes l'initiative de demander à la classe ouvrière de se prononcer dans chaque entreprise par un vote libre à bulletins secrets.
     C'est le seul moyen de connaître la pensée véritable des ouvriers en grève.
     J'aimerais que mon appel fût entendu de tous et je le dis également sur le plan politique.
     Le référendum du 16 juin donnera l'occasion aux Français de se prononcer d'une façon formelle sur la volonté de réforme, sur le sens dans lequel doivent être menées ces réformes et sur le fait que ces réformes doivent être accomplies dans le respect de l'ordre républicain.
     Je ne me place pas, je le répète ici encore, sur le terrain d'un gouvernement : je me place sur le terrain de la démocratie et de la liberté.
     Il faut donc que ce référendum puisse se dérouler librement comme toutes les consultations populaires que la France a connues depuis longtemps dans la République et dans des conditions qui lui permettent d'être sincère, d'être libre, ce qui comporte en particulier le rétablissement aussi rapide que possible de la vie du pays, car la paralysie actuelle qu nous connaissons n'est pas simplement préjudiciable sur le terrain économique, elle n'est pas seulement préjudiciable sur le plan de la vie quotidienne des citoyens, des ménagères inquiètes…
     Elle serait manifestement préjudiciable sur le plan politique si le référendum ne pouvait pas être organisé dans des conditions absolument normales de telle façon que chacun puisse sans aucune difficulté remplir son devoir en allant voter. Je pense en particulier aux transports, dont la paralysie ferait qu'une consultation de cet ordre risquerait d'être faussée au départ.
     Vous le voyez, messieurs, ma position, c'est que l'ordre est nécessaire pour la paix et la sécurité de tous. Je me félicite de l'amélioration qui s'est marquée en ce domaine.
     En conclusion, ma position, c'est qu'il faut que chacun puisse se prononcer librement sur toutes les questions sans subir de pressions et avec toutes les facilités que donnent la vie normale d'un pays et le fonctionnement normal des services, notamment des services publics.
     Enfin ma position, c'est que d'une manière ou d'une autre tous les hommes de bonne volonté puissent participer véritablement à cette refonte d'une nouvelle société française qui est désormais inéluctable. "


     
 



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