En
France, depuis le 3 mai 1968, il n'y a plus d'État, et ce qui
en tient lieu ne dispose même pas des apparences du pouvoir.
Tous les Français savent que le gouvernement actuel est incapable
de résoudre la crise qu'il a provoquée et qu'il en est
réduit à agiter la menace du désordre, dont il
est le vrai responsable, pour tenter de se maintenir en place quelques
semaines encore. Pour quel dérisoire avenir ? Nul n'en sait
rien, pas même lui.
Mais notre pays n'a pas le choix entre
l'anarchie et l'homme dont je ne dirai ricn aujourd'hui sinon qu'il
ne peut plus faire l'histoire. Il s'agit de fonder la démocratie
socialiste et d'ouvrir à la jeunesse cette perspective exaltante
: la nouvelle alliance du socialisme et de la liberté.
Il dépend de notre imagination
et de notre volonté que la question posée à Prague
en ce printemps 1968 trouve sa réponse à Paris. Et qu'ainsi
la France soit la première parmi les grandes nations industrialisées
à s'attaquer aux structures mêmes d'une société
qu'elle a subie jusqu'ici comme les autres.
Peu importe la personnalité de
celui qui assumera la responsabilité initiale de cette tâche.
L'essentiel est qu'elle soit accomplie. Or, elle ne le sera pas en
retournant au confusionnisme antérieur ou en renonçant
à la politique de réconciliation des forces démocratiques
et socialistes que j'ai engagée il y a maintenant près
de trois ans.
Il convient au contraire de poursuivre
l'effort entrepris pour lui permettre de porter tous ses fruits.
À travers la révolte des
étudiants et la grève des travailleurs, des forces nouvelles
se sont fait jour. Elles ne peuvent être ignorées. Mais
elles ne peuvent pas non plus ignorer les deux puissantes organisations
populaires qui ont mené le combat dans des temps difficiles
et préparé l'avènement du temps qui vient.
Pour l'immédiat, je verse au grand débat qui occupe
les Français les réflexions suivantes :
1) Il va de soi que les républicains diront non au référendum-plébiscite.
Mais le référendum n'étant lui-même qu'un
subterfuge, il convient dès maintenant de constater la vacance
du pouvoir et d'organiser la succession.
2) Le départ du général de Gaulle au lendemain
du 16 juin, s'il ne se produit pas avant, provoquera naturellement
la disparition du Premier Ministre et de son gouvernement.
Dans cette hypothèse, je propose
qu'un gouvernement provisoire de gestion soit aussitôt mis en
place.
Sa mission sera de trois ordres :
- Remettre l'État en marche en se faisant l'interlocuteur attentif
des nombreuses assemblées de travailleurs et d'étudiants
qui réfléchissent avec ardeur et désintéressement
aux réformes indispensables de notre appareil économique,
social et universitaire.
- Répondre aux justes revendications des divers groupes socio-professionnels.
- Organiser les conditions pratiques de l'élection présidentielle.
Sa durée sera limitée,
pour le moins, à l'élection du nouveau Président
de la République, qui aura lieu dans le courant du mois de
juillet.
Il sera composé de dix membres,
choisis sans exclusive et sans dosage périmé, comme
ce fut le cas en 1944, dans des conditions différentes et cependant
comparables du fait de la disparition de l'État, en recherchant
sur des options communes le concours de ceux qui, à partir
de l'union de la gauche, seront en mesure d'élargir les bases
de la réconciliation nationale.
3) L'un des premiers actes du Président de la République
sera de dissoudre l'Assemblée Nationale. Il se portera solennellement
garant devant le pays du respect des libertés individuelles
et publiques (notamment par un droit égal d'accès à
la radiotélévision et par l'exercice des droits de réunion
et d'expression pour toutes les formations politiques.
Le renouvellement de l'Assemblée
pourrait avoir lieu dans le courant du mois d'octobre.
Les citoyens décideront alors
librement et en pleine connaissance de cause de la majorité
parlementaire et de l'orientation politique de la nouvelle législature.
Ayant ainsi fixé les échéances
et proposé le processus qui mènera à la relève
du gaullisme, j'observerai qu'un tel objectif ne saurait être
atteint si la provocation et la répression peuvent tirer profit
du désordre. Ceux qui, avec raison, n'acceptent pas l'ordre
établi, doivent trouver dans la cohésion et la discipline
les véritables moyens d'assurer leur victoire.
Mais il est naturel que deux questions
vous viennent aussitôt à l'esprit :
- Qui formera le gouvernement provisoire ?
- S'il le faut, j'assumerai cette responsabilité. Mais d'autres
que moi peuvent légitimement y prétendre. Je pense d'abord
à M. Pierre Mendés France. Au demeurant, ce n'est pas
un problème d'hommes, c'est, je le répète, un
choix politique, et ce choix politique, je vous l'ai défini.
Et qui sera Président de la République
?
Le suffrage universel le dira. Mais,
d'ores et déjà, je vous l'annonce, parce que le terme
éventuel n'est qu'à dix-huit jours et puisqu'il s'agit
du même combat : je suis candidat.
Telles sont, Mesdames et Messieurs,
les conditions qui me paraissent nécessaires pour que les Français,
ayant repris en main leurs propres affaires parce qu'ils auront dit
non au plébiscite soient dotés d'un État capable
de reprendre rang dans l'Europe, d'épanouir nos libertés
et surtout de rétablir à l'intérieur la concorde
et la paix.