ÉPOQUE > Documentation diverse > Politique Intérieure> Mai 1968

 En 1968, Michel Jobert est directeur de cabinet de Georges Pompidou Premier ministre.

Michel Jobert, Mémoires d'avenir, Extraits : La crise de Mai 68



Michel Jobert, Mémoires d'avenir, Grasset, 1975, pp. 43-45.


     

     Dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand a écrit des pages étonnantes sur les premiers temps de la Révolution de 1789. C'est une grande perplexité pour les contemporains d'un événement quand il faut discerner sa signification et peser son importance, au milieu du tumulte des idées et des nouvelles. Chateaubriand dépeint à merveille ces incertitudes, dans la société de son temps. En mai 1968, chacun a eu son interprétation - ou l'a eue après. Mollesse du gouvernement, immobilisme du général, crise de civilisation, inadéquation de l'enseignement au monde moderne, subversion internationale, ou simplement " 10 ans, ça suffit ", les explications ne manquent pas.
     Nous nous étions liés d'amitié, Édouard Balladur et moi, avec un jeune ecclésiastique brillant, important et sincère, qui eut à notre égard, pendant ces journées difficiles, un geste touchant. À Matignon, Balladur, qui était arrivé au cabinet du Premier ministre peu après moi, partageait nos veilles et nos soucis : il était conseiller pour les affaires sociales ! Nous vîmes arriver un matin, au plus fort de la tourmente, notre ecclésiastique et nous fûmes stupéfaits quand nous comprîmes qu'il était venu nous dire adieu ! Car il ne doutait pas que nous allions disparaître dans l'épreuve. Il sut traduire cet élan du cœur avec une grande délicatesse. Mais nous éclatâmes de rire, tout de même, et il partit désespéré, nous jugeant tout à fait inconscients de l'état de la France et de la précarité de notre situation.
     Quand Georges Pompidou eut été rendu, en juillet 1968, à son destin de député du Cantal, et tandis qu'il écrivait ce qui devait être publié sous le titre du Nœud gordien, nous nous sommes interrogés sur la vraie dimension de mai 1968. Déjà à l'Assemblée nationale, il avait parlé d'une crise de civilisation, en appelant quelques semaines plus tard à " une nouvelle Renaissance ". Mon interprétation était plus prosaïque et finalement plus mesurée. Gouverner est d'abord un compromis entre des tendances contradictoires. Mais l'équilibre étant peu ou prou obtenu, il faut que l'édifice penche quand même dans la bonne direction. Sans doute depuis 1958, pris par des tâches urgentes pour préserver l'État, tendus vers l'effort économique indispensable à la nation, les gouvernements de la Ve République n'ont pas marché avec le temps des esprits. Eux-mêmes esclaves, d'ailleurs, des poisons sécrétés par une civilisation industrielle et matérialiste, qui vient seulement - ô bienheureux retard français - de toucher notre pays de plein fouet.
     En somme mon analyse me portait à réclamer plus d'attention et d'inspiration dans l'action gouvernementale, plus de détermination aussi pour que l'État soit celui des citoyens. Je croyais plus à la résolution quotidienne qu'à la fresque d'une civilisation nouvelle. De toute façon, celle-ci viendra d'elle-même : l'essentiel est de ne pas en être trop surpris.
     Une remarque de Georges Pompidou avait davantage retenu mon attention, quand il me fit lire, dans les premiers mois de 1969, le manuscrit du Nœud gordien. Après ces épreuves imprévues, qui devaient en quelque sorte le faire émerger sur la scène politique, alors qu'il avait côtoyé le naufrage, après avoir vu le pays hésiter entre la contestation, puis la révolution et la récupération, il affirmait quand même que le véritable danger était l'aventure fasciste, la tentative autoritaire.
     " Nous sommes arrivés à un point extrême où il faudra, n'en doutons pas, mettre fin aux spéculations et recréer un ordre social. Quelqu'un tranchera le nœud gordien. La question est de savoir si ce sera en imposant une discipline démocratique garante des libertés ou si quelque homme fort et casqué tirera l'épée comme Alexandre.
     " Le fascisme n'est pas si improbable, il est même, je crois, plus près de nous que le totalitarisme communiste. A nous de savoir si nous sommes prêts, pour l'éviter, à résister aux utopies et aux démons de la destruction. "
     Je crois qu'il donnait là une belle preuve de sang-froid et de lucidité, comme de fidélité à ses pensées d'homme jeune et d'homme mûr. Il donnait aussi un avertissement à ceux qui, s'évadant de la légalité, avaient voulu, dans la faiblesse de l'État, tenter leur aventure et canaliser à leur profit le mécontentement populaire. Il leur prédisait, s'ils avaient le désir de récidiver, les plus grandes déconvenues, le pendule repartant bien vite à l'opposé, et au prix de quels drames !


     
 



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