Dans
les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand a écrit
des pages étonnantes sur les premiers temps de la Révolution
de 1789. C'est une grande perplexité pour les contemporains
d'un événement quand il faut discerner sa signification
et peser son importance, au milieu du tumulte des idées et
des nouvelles. Chateaubriand dépeint à merveille ces
incertitudes, dans la société de son temps. En mai
1968, chacun a eu son interprétation - ou l'a eue après.
Mollesse du gouvernement, immobilisme du général,
crise de civilisation, inadéquation de l'enseignement au
monde moderne, subversion internationale, ou simplement " 10
ans, ça suffit ", les explications ne manquent pas.
Nous nous étions liés
d'amitié, Édouard Balladur et moi, avec un jeune ecclésiastique
brillant, important et sincère, qui eut à notre égard,
pendant ces journées difficiles, un geste touchant. À
Matignon, Balladur, qui était arrivé au cabinet du
Premier ministre peu après moi, partageait nos veilles et
nos soucis : il était conseiller pour les affaires sociales
! Nous vîmes arriver un matin, au plus fort de la tourmente,
notre ecclésiastique et nous fûmes stupéfaits
quand nous comprîmes qu'il était venu nous dire adieu
! Car il ne doutait pas que nous allions disparaître dans
l'épreuve. Il sut traduire cet élan du cur avec
une grande délicatesse. Mais nous éclatâmes
de rire, tout de même, et il partit désespéré,
nous jugeant tout à fait inconscients de l'état de
la France et de la précarité de notre situation.
Quand Georges Pompidou eut été
rendu, en juillet 1968, à son destin de député
du Cantal, et tandis qu'il écrivait ce qui devait être
publié sous le titre du Nud gordien, nous nous sommes
interrogés sur la vraie dimension de mai 1968. Déjà
à l'Assemblée nationale, il avait parlé d'une
crise de civilisation, en appelant quelques semaines plus tard à
" une nouvelle Renaissance ". Mon interprétation
était plus prosaïque et finalement plus mesurée.
Gouverner est d'abord un compromis entre des tendances contradictoires.
Mais l'équilibre étant peu ou prou obtenu, il faut
que l'édifice penche quand même dans la bonne direction.
Sans doute depuis 1958, pris par des tâches urgentes pour
préserver l'État, tendus vers l'effort économique
indispensable à la nation, les gouvernements de la Ve
République n'ont pas marché avec le temps des esprits.
Eux-mêmes esclaves, d'ailleurs, des poisons sécrétés
par une civilisation industrielle et matérialiste, qui vient
seulement - ô bienheureux retard français - de toucher
notre pays de plein fouet.
En somme mon analyse me portait à
réclamer plus d'attention et d'inspiration dans l'action
gouvernementale, plus de détermination aussi pour que l'État
soit celui des citoyens. Je croyais plus à la résolution
quotidienne qu'à la fresque d'une civilisation nouvelle.
De toute façon, celle-ci viendra d'elle-même : l'essentiel
est de ne pas en être trop surpris.
Une remarque de Georges Pompidou avait
davantage retenu mon attention, quand il me fit lire, dans les premiers
mois de 1969, le manuscrit du Nud gordien. Après ces
épreuves imprévues, qui devaient en quelque sorte
le faire émerger sur la scène politique, alors qu'il
avait côtoyé le naufrage, après avoir vu le
pays hésiter entre la contestation, puis la révolution
et la récupération, il affirmait quand même
que le véritable danger était l'aventure fasciste,
la tentative autoritaire.
" Nous sommes arrivés
à un point extrême où il faudra, n'en doutons
pas, mettre fin aux spéculations et recréer un ordre
social. Quelqu'un tranchera le nud gordien. La question est
de savoir si ce sera en imposant une discipline démocratique
garante des libertés ou si quelque homme fort et casqué
tirera l'épée comme Alexandre.
" Le fascisme n'est pas si improbable,
il est même, je crois, plus près de nous que le totalitarisme
communiste. A nous de savoir si nous sommes prêts, pour l'éviter,
à résister aux utopies et aux démons de la
destruction. "
Je crois qu'il donnait là une
belle preuve de sang-froid et de lucidité, comme de fidélité
à ses pensées d'homme jeune et d'homme mûr.
Il donnait aussi un avertissement à ceux qui, s'évadant
de la légalité, avaient voulu, dans la faiblesse de
l'État, tenter leur aventure et canaliser à leur profit
le mécontentement populaire. Il leur prédisait, s'ils
avaient le désir de récidiver, les plus grandes déconvenues,
le pendule repartant bien vite à l'opposé, et au prix
de quels drames !