Le samedi après-midi,
je me trouvais en présence des organisations professionnelles
et syndicales. Je dois dire que les réunions qui devaient
se dérouler - avec une brève interruption dans la
nuit de samedi à dimanche - jusqu'au lundi matin 8 heures
me donnèrent une impression réconfortante de sérieux.
La démagogie, C.F.D.T. mise à part, en fut presque
absente. Le lundi au petit matin, je sentis que le moment était
venu de conclure. La C.F.D.T. seule cherchait à renvoyer
la suite du débat à une autre séance. Mais
cette attitude était en liaison évidente avec la nouvelle
de la réunion politique de Charléty, convoquée
pour l'après-midi et où devaient se trouver ensemble
MM. Mitterrand et Mendès France qui se préparaient
à se partager les pouvoirs. La C.G.T. réagissait très
mal à cette manuvre. Je profitai d'une interruption
de séance, où je vis successivement MM. Séguy,
Deschamp et Bergeron en tête-à-tête, pour mettre
sur pied mon accord avec la C.G.T. Fin des discriminations, acceptation
de soumettre les ordonnances sur la Sécurité sociale
au Parlement, légère diminution du ticket modérateur,
M. Séguy se montra d'accord. En séance, chacun comprit
que les jeux étaient faits. C'est " un accord fécond
", déclara M. Séguy. Et je pus l'annoncer sous
les caméras de la télévision au pays qui m'avait
beaucoup vu durant ces semaines et qui dut respirer.
Moi-même, rentré à
Matignon, j'allai prendre deux heures de repos, convaincu d'avoir
gagné la partie et de l'avoir gagnée au moindre prix.
Or, tout était à reprendre.
Quand je me retrouvai, en fin de matinée, dans mon bureau,
on m'apprit que les dirigeants de la C.G.T. avaient subi un échec
chez Renault et que l'accord était repoussé par "
la base ". En fait, les dirigeants de la C.G.T. avaient surestimé
leur autorité et négligé de " faire la
salle ". Les gauchistes et le P.S.U., aidés, j'imagine,
par la C.F.D.T. et, peut -être, par des responsables locaux
de la C.G.T. (on a parlé de désaccord entre Séguy
et Krasucki), avaient fait donner leurs troupes.
Dans l'après-midi, se déroulait
la manifestation de Charléty, qui fut un échec pour
les hommes politiques, notamment Mendès France, mais qui
venait compliquer la situation. Le P.C. allait aussitôt en
tirer les conclusions. Il s'agissait, pour lui, de reprendre la
direction du mouvement. Il convoquait donc ses troupes à
une grande manifestation pour le mercredi 29. Dans les couloirs
de l'Assemblée, le trouble était, paraît-il,
à son comble. En province, l'agitation était générale.
Le mardi matin, comme je le faisais
tous les jours, je réunis les responsables du maintien de
l'ordre. En prévision de la manifestation communiste, je
donnai des instructions pour que les chars de Satory soient rapprochés
jusqu'à Issy-Les-Moulineaux. L'après-midi, comme si
de rien n'était, je présidai la première discussion
avec les syndicats de la fonction publique, où je trouvai
une atmosphère un peu plus agitée qu'à Grenelle,
notamment de la part de délégués F.O. que je
dus remettre à leur place sèchement, ce qui réussit
d'ailleurs fort bien.
Le soir, après dîner,
j'avais rendez-vous avec le Général. Je le trouvai
lassé. Il me dit : " Dormez-vous ? " " Oui,
quand j'ai le temps. " " Vous avez de la chance. "
Il me demanda ce que je pensais de la suite. Je lui dis à
peu près ceci : " Le parti communiste va faire une manifestation
importante. Le problème est posé de ses intentions.
Va-t-il tenter une action réellement révolutionnaire
? C'est possible. Le fait que le rassemblement ait lieu derrière
l'Hôtel de Ville peut suggérer qu'il pense à
s'en emparer et à refaire la Commune de Paris. Dans ce cas,
si vous en êtes d'accord, je ferai intervenir les chars, qui
sont prêts. Mais, tout bien pesé, je ne le crois pas.
L'analyse du P.C. reste, selon moi, que la situation n'est pas révolutionnaire.
Je crois donc qu'il se bornera à faire une démonstration
de sa force pour rappeler à tous qu'il est le seul à
détenir les gros bataillons et, par conséquent, le
seul susceptible de prendre le pouvoir si l'État s'écroulait.
Dans ce cas, je pense que c'est la fin de la crise, et que nous
aurons gagné, l'opinion étant excédée.
"
Dans cette perspective, j'avais, la
veille, lundi, donné mon accord en faveur d'une grande manifestation
gaulliste suggérée par le député Krieg
et convoquée pour le jeudi place de la Concorde.
Comme on le voit, cette conversation
ne ressemble en rien à ce qu'on en a rapporté et à
aucun moment je n'ai ni suggéré ni demandé
au Général de se retirer.
" Vous êtes optimiste, me répondit-il. D'ailleurs,
depuis le début, vous êtes trop optimiste. "
" En quoi me suis-je trompé ? "
" Vous m'aviez dit que vous arriveriez à un accord avec
la C.G.T. "
" J'ai eu cet accord. C'est la C.G.T. qui n'a pas pu le faire
approuver et c'est la raison pour laquelle le P.C. fait un effort
pour reprendre la direction. Cela coûtera un peu plus cher,
mais on aboutira. "
Je me retirai sans me rendre compte
à quel point le Général était lassé
et même découragé. Certes, depuis le début,
il n'avait pas " senti " la crise. Il ne comprenait pas
que, dans une France prospère où l'expansion économique
repartait vigoureusement, en bonne situation à tous égards,
il pût y avoir cette espèce de désenchantement
et désir brutal de changement. Il m'avait laissé diriger
la manuvre, parler seul aux Français, mener les négociations,
se contentant de me dire avant Grenelle : " Concluez à
n'importe quel prix. " J'avais pu conclure à un prix
acceptable. La suite serait plus coûteuse. Mais à aucun
moment je n'avais compris à quel degré de découragement
le Général était arrivé. Un incident
- Mme de Gaulle circulant dans Paris aurait été prise
à partie par des passants - avait sûrement aggravé
le climat moral. C'est, en tout cas, ce dont s'aperçut Christian
Fouchet qui avait rendez-vous avec le Général après
moi, sans que j'en sois informé d'ailleurs et sans qu'il
m'en ait rendu compte. J'allai donc me coucher, préoccupé
mais résolu. L'atmosphère était tendue. Ce
soir-là, en effet, exceptionnellement, je restai à
Matignon. Les autres soirs, j'étais rentré quai de
Béthune normalement et sans incident. Je ne parle pas des
nuits blanches du samedi et du dimanche.