ÉPOQUE > Documentation diverse > Politique Intérieure> Mai 1968

Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, Les négociations de Grenelle


Source : Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, 1982, Flammarion, pp. 188-192

 
     Le samedi après-midi, je me trouvais en présence des organisations professionnelles et syndicales. Je dois dire que les réunions qui devaient se dérouler - avec une brève interruption dans la nuit de samedi à dimanche - jusqu'au lundi matin 8 heures me donnèrent une impression réconfortante de sérieux. La démagogie, C.F.D.T. mise à part, en fut presque absente. Le lundi au petit matin, je sentis que le moment était venu de conclure. La C.F.D.T. seule cherchait à renvoyer la suite du débat à une autre séance. Mais cette attitude était en liaison évidente avec la nouvelle de la réunion politique de Charléty, convoquée pour l'après-midi et où devaient se trouver ensemble MM. Mitterrand et Mendès France qui se préparaient à se partager les pouvoirs. La C.G.T. réagissait très mal à cette manœuvre. Je profitai d'une interruption de séance, où je vis successivement MM. Séguy, Deschamp et Bergeron en tête-à-tête, pour mettre sur pied mon accord avec la C.G.T. Fin des discriminations, acceptation de soumettre les ordonnances sur la Sécurité sociale au Parlement, légère diminution du ticket modérateur, M. Séguy se montra d'accord. En séance, chacun comprit que les jeux étaient faits. C'est " un accord fécond ", déclara M. Séguy. Et je pus l'annoncer sous les caméras de la télévision au pays qui m'avait beaucoup vu durant ces semaines et qui dut respirer.
     Moi-même, rentré à Matignon, j'allai prendre deux heures de repos, convaincu d'avoir gagné la partie et de l'avoir gagnée au moindre prix.
     Or, tout était à reprendre. Quand je me retrouvai, en fin de matinée, dans mon bureau, on m'apprit que les dirigeants de la C.G.T. avaient subi un échec chez Renault et que l'accord était repoussé par " la base ". En fait, les dirigeants de la C.G.T. avaient surestimé leur autorité et négligé de " faire la salle ". Les gauchistes et le P.S.U., aidés, j'imagine, par la C.F.D.T. et, peut -être, par des responsables locaux de la C.G.T. (on a parlé de désaccord entre Séguy et Krasucki), avaient fait donner leurs troupes.
     Dans l'après-midi, se déroulait la manifestation de Charléty, qui fut un échec pour les hommes politiques, notamment Mendès France, mais qui venait compliquer la situation. Le P.C. allait aussitôt en tirer les conclusions. Il s'agissait, pour lui, de reprendre la direction du mouvement. Il convoquait donc ses troupes à une grande manifestation pour le mercredi 29. Dans les couloirs de l'Assemblée, le trouble était, paraît-il, à son comble. En province, l'agitation était générale.
     Le mardi matin, comme je le faisais tous les jours, je réunis les responsables du maintien de l'ordre. En prévision de la manifestation communiste, je donnai des instructions pour que les chars de Satory soient rapprochés jusqu'à Issy-Les-Moulineaux. L'après-midi, comme si de rien n'était, je présidai la première discussion avec les syndicats de la fonction publique, où je trouvai une atmosphère un peu plus agitée qu'à Grenelle, notamment de la part de délégués F.O. que je dus remettre à leur place sèchement, ce qui réussit d'ailleurs fort bien.
     Le soir, après dîner, j'avais rendez-vous avec le Général. Je le trouvai lassé. Il me dit : " Dormez-vous ? " " Oui, quand j'ai le temps. " " Vous avez de la chance. " Il me demanda ce que je pensais de la suite. Je lui dis à peu près ceci : " Le parti communiste va faire une manifestation importante. Le problème est posé de ses intentions. Va-t-il tenter une action réellement révolutionnaire ? C'est possible. Le fait que le rassemblement ait lieu derrière l'Hôtel de Ville peut suggérer qu'il pense à s'en emparer et à refaire la Commune de Paris. Dans ce cas, si vous en êtes d'accord, je ferai intervenir les chars, qui sont prêts. Mais, tout bien pesé, je ne le crois pas. L'analyse du P.C. reste, selon moi, que la situation n'est pas révolutionnaire. Je crois donc qu'il se bornera à faire une démonstration de sa force pour rappeler à tous qu'il est le seul à détenir les gros bataillons et, par conséquent, le seul susceptible de prendre le pouvoir si l'État s'écroulait. Dans ce cas, je pense que c'est la fin de la crise, et que nous aurons gagné, l'opinion étant excédée. "
     Dans cette perspective, j'avais, la veille, lundi, donné mon accord en faveur d'une grande manifestation gaulliste suggérée par le député Krieg et convoquée pour le jeudi place de la Concorde.
     Comme on le voit, cette conversation ne ressemble en rien à ce qu'on en a rapporté et à aucun moment je n'ai ni suggéré ni demandé au Général de se retirer.
" Vous êtes optimiste, me répondit-il. D'ailleurs, depuis le début, vous êtes trop optimiste. "
" En quoi me suis-je trompé ? "
" Vous m'aviez dit que vous arriveriez à un accord avec la C.G.T. "
" J'ai eu cet accord. C'est la C.G.T. qui n'a pas pu le faire approuver et c'est la raison pour laquelle le P.C. fait un effort pour reprendre la direction. Cela coûtera un peu plus cher, mais on aboutira. "
     Je me retirai sans me rendre compte à quel point le Général était lassé et même découragé. Certes, depuis le début, il n'avait pas " senti " la crise. Il ne comprenait pas que, dans une France prospère où l'expansion économique repartait vigoureusement, en bonne situation à tous égards, il pût y avoir cette espèce de désenchantement et désir brutal de changement. Il m'avait laissé diriger la manœuvre, parler seul aux Français, mener les négociations, se contentant de me dire avant Grenelle : " Concluez à n'importe quel prix. " J'avais pu conclure à un prix acceptable. La suite serait plus coûteuse. Mais à aucun moment je n'avais compris à quel degré de découragement le Général était arrivé. Un incident - Mme de Gaulle circulant dans Paris aurait été prise à partie par des passants - avait sûrement aggravé le climat moral. C'est, en tout cas, ce dont s'aperçut Christian Fouchet qui avait rendez-vous avec le Général après moi, sans que j'en sois informé d'ailleurs et sans qu'il m'en ait rendu compte. J'allai donc me coucher, préoccupé mais résolu. L'atmosphère était tendue. Ce soir-là, en effet, exceptionnellement, je restai à Matignon. Les autres soirs, j'étais rentré quai de Béthune normalement et sans incident. Je ne parle pas des nuits blanches du samedi et du dimanche.



     
 



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