ÉPOQUE > Documentation diverse > Politique Intérieure> Mai 1968


Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, Le départ du Général

Source : Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, 1982, Flammarion, pp. 192-199


  

     Je dormis bien. Le mercredi, je me réveillai prêt à l'action. J'étudiais le dossier du Conseil des ministres quand Jean Donnedieu de Vabres entra dans mon bureau pour m'annoncer que le Général était fatigué, qu'il partait pour Colombey, que le Conseil était renvoyé au jeudi après-midi.
     Mon inquiétude, immédiatement, fut extrême. Je connaissais depuis longtemps les crises psychologiques du Général et la tentation périodique du départ. Je savais à quel point l'atmosphère de Colombey était propice à cette tentation et le Mme de Gaulle souhaitait depuis déjà plusieurs années que le Général se retirât. Bien des fois elle m'avait parlé de santé et du fait qu'il se fatiguait plus qu'il ne le laissait paraître. Or, ce matin du 29 mai, l'hypothèse du départ m'apparaissait comme une catastrophe. Non seulement le prestige du Général restait un élément essentiel du pouvoir, mais juridiquement son retrait me placerait dans une situation inextricable. Allait-on voir M. Monnerville assurer l'intérim ? Certes, il ne pouvait pas changer de gouvernement. Mais je ne pouvais pas non plus dissoudre l'Assemblée, où le climat devenait délétère et où beaucoup de gaullistes, même ministres, parlaient de la nécessité de faire appel à Mendès France ou à Edgar Faure. C'est même ce qui provoqua de la part de l'Association pour la Ve République la publication d'un tract demandant qu'on se ralliât autour du gouvernement Pompidou, tract dont j'ignorais l'existence, mais que je mentionne parce qu'il fut utilisé plus tard par ceux qui prétendirent que j'avais voulu éliminer le Général. Il fallait donc réagir. J'appelai Tricot et lui dis que je demandais à voir aussitôt le Général. Puis je tins la réunion consacrée à l'ordre public et confirmai les instructions pour que les troupes et les chars soient prêts à intervenir si le P.C. s'emparait d'un bâtiment public. A la sortie, je rappelai Tricot pour insister. Là-dessus, on m'annonça que le Général prenait le téléphone. La conversation fut brève et étrange. Je me bornai à insister sur mes inquiétudes relatives à son départ et sur la nécessité absolue de son retour le lendemain. Le Général m'expliqua qu'il ne pouvait pas me recevoir, qu'il partait en ce moment même ; qu'il avait absolument besoin de se refaire par vingt-quatre heures de solitude et de campagne. Mais, alors qu'il parlait d'un ton détaché, m'assurant qu'il rentrerait le jeudi, que retarder le Conseil d'une journée était sans importance, que Colombey n'était pas loin, que j'avais grand tort de m'inquiéter, alors même qu'il affectait de sourire de mes inquiétudes, son ton changeait brusquement pour me dire : " Je suis vieux, vous êtes jeune, c'est vous qui êtes l'avenir. " Et il raccrochait en me disant : " Au revoir, je vous embrasse. "
     J'étais ému, certes, mais combien préoccupé. Après le déjeuner, je vis Chaban-Delmas. Il y avait là aussi, je crois, Frey, Guichard, Foccart. Nous échangions des propos sans gaieté dans mon bureau. Tout à coup - il devait être 2 heures ou 2 h 30 -, on m'annonça Tricot. Je le fis entrer aussitôt. Il était blanc comme un linge. " On a perdu la trace du Général, me dit-il. Il n'est pas arrivé à Colombey. " Je poussai un cri : " Il est parti pour l'étranger ! " On imagine sans peine le trouble qui me saisit. Ceux qui étaient avec moi étaient dans le plus parfait désarroi. Seul Chaban trouvait encore la force de plaisanter. Je rendis sa liberté à Tricot en lui demandant de me tenir au courant de tout ce qu'il apprendrait. J'appelai Messmer au téléphone et lui donnai ordre de rechercher l'itinéraire suivi par les hélicoptères du GLAM qui avaient emmené le Général et sa famille. Et puis, je tâchai de réfléchir. L'important, pour le moment, c'était de donner à l'opinion l'impression qu'il n'y avait rien d'anormal et que les choses allaient leur cours habituel. Je fis donc annoncer qu'à l'issue du Conseil des ministres du jeudi j'irais à l'Assemblée faire une déclaration. Ceci n'avait pour but que d'authentifier en quelque sorte le Conseil du jeudi et de le rendre " crédible ". A tout hasard, je fis alerter la télévision, disant que je serais peut-être amené à parler le soir même, comme je l'avais fait souvent ces dernières semaines. Ayant ainsi pris mes précautions, je n'avais plus qu'à attendre. Peu après, Messmer m'appelait pour me dire que les hélicoptères étaient allés sur Baden-Baden.
     Il se trouvait que j'avais rendez-vous avec les représentants de la majorité à l'Assemblée (U.D.R. et Républicains indépendants). Au cours de cet entretien, je tâchai surtout de dissimuler mes inquiétudes quant au départ du Général et de manifester ma ferme intention de me rendre à l'Assemblée le lendemain, après le Conseil des ministres. J'essayai également de leur faire comprendre mon analyse de la situation, laquelle était renforcée dans le sens de l'optimisme par les nouvelles que j'avais de la manifestation communiste, laquelle démontrait la force du P.C. et sa capacité de mobiliser des masses importantes, mais se déroulait sans incident et sans aucune tentative contre un bâtiment public. A l'un de mes interlocuteurs (M. Boscary-Monsservin) qui avec beaucoup de franchise me dit sa conviction que je devais laisser la place à quelqu'un susceptible de rallier une certaine gauche (il pensait à Edgar Faure), je répondis non moins librement que, si je croyais utile au pays de me retirer, je le ferais aussitôt et avec plaisir, mais qu'à mon sens c'était se tromper complètement que de croire qu'une combinaison ministérielle nouvelle pouvait résoudre le problème. La crise était infiniment plus grave et plus profonde et le régime tiendrait ou serait emporté, mais ne serait pas sauvé par un remaniement gouvernemental. Ce n'était pas moi qui étais en question. C'était le général de Gaulle, la Ve République et, dans une large mesure, la République tout court.
Après leur départ, j'apprenais par Messmer que l'hélicoptère du Général venait de quitter Baden pour Metz, me disait-il. Pour Colombey, me dit-il un peu plus tard, en passant par Metz. En fait, le Général avait quitté Baden pour Colombey directement.
     C'est de là qu'il m'appela vers 18 h 30 si je me souviens bien. Sa voix était ferme, il confirmait son retour, le Conseil des ministres et semblait me dire : " Vous voyez que vous avez eu tort de vous inquiéter. " Il ajoutait qu'il fallait revoir un peu le Gouvernement et que Gorse avait échoué à l'Information.
Ma première impression fut un immense soulagement. La seconde que le Général n'avait pas encore tout à fait perçu la nécessité d'un changement. Quoi qu'il en soit, il ne suffisait évidemment pas, pour reprendre les choses en main, de changer Gorse. Il fallait un remaniement plus profond et il fallait des élections.
     Mes réflexions allaient leur train. Et, au fur et à mesure de mes pensées, je m'irritais de l'attitude du Président de la République à mon endroit. Je ne savais pas l'objet de son voyage à Baden-Baden. Mais je trouvais peu admissible que le Chef de l'État, non seulement se déplaçât, mais quittât le territoire national sans en informer le Premier ministre. Certes, ce départ avait été une réussite. La panique qui s'était emparée de la France à la nouvelle que le général de Gaulle
avait disparu était un véritable référendum qui rendait bien inutile celui, fort inopportun, que le Général avait imaginé. Le fait que le P.C., informé de ce départ au moment même où il déclenchait sa manifestation, n'ait pas bougé prouvait qu'il n'était pas disposé à jouer son va-tout. Dès lors, le succès était acquis. Mais je n'en avais pas moins été traité avec ce qui m'apparaissait à ce moment-là comme une singulière désinvolture. Au terme de la soirée, j'étais décidé à démissionner. Je rédigeai ma lettre I. Et, dès le matin du jeudi 30, je fis venir Tricot pour l'en informer et demander à voir le Général dès son retour.
En fait, je ne pus le voir qu'à 14 h 30 avant le Conseil des ministres. D'emblée, je retrouvais le grand de Gaulle. " Vous restez. Je parle au pays. Voilà ce que je lui dis. " Et il me lut son projet d'allocution.
     Je ne me sentis pas la force de maintenir ma démission. Mais, quelle que fût l'exceptionnelle qualité de cette allocution, il y manquait quelque chose d'essentiel: la dissolution. C'est là-dessus que la discussion s'engagea. Je n'eus pas de peine à démontrer que la majorité, très fragile, était ébranlée, que la victoire électorale était certaine. Le Général, lui, s'obstinait à me dire : " On ne peut pas faire les élections. La preuve, c'est que je n'ai pas pu faire le référendum. " Je répliquai que les deux choses étaient fort différentes, qu'un référendum sur un vague sujet de régionalisation n'intéressait guère et ne répondait ni de loin ni de près aux inquiétudes du pays, que le rendre pratiquement impossible par la grève n'indignait pas l'opinion alors qu'elle n'accepterait pas qu'on empêchât les élections, forme ancienne, enracinée dans les esprits, de la consultation populaire. A la fin, voyant que je ne convainquais pas, je déclarai : " Mon Général, vous me demandez de rester. Je vous demande la dissolution. "
     Le Général me regarda, puis prit une feuille de papier à lettre et rédigea une lettre à Monnerville, président du Sénat. Il se conformait ainsi à la Constitution qui prévoit la " consultation " des présidents des Assemblées. Je lui précisai qu'il était inutile de consulter M. Chaban-Delmas qui partageait entièrement mon avis et m'avait autorisé à en faire état.
     Nous entrâmes en Conseil. On sait le reste.

     Dans ce récit des événements tels que je les ai vécus, je n'ai pas mentionné la conférence de presse de M. Mitterrand annonçant à la France qu'il était prêt à prendre le pouvoir en liaison avec M. Mendès France. Je n'y ai pas assisté et ne l'ai pas vue à la télévision. Mais les échos que j'en eus durant la campagne électorale me permettent de penser qu'elle aurait contribué à l'exaspération qui s'empara du pays et se manifesta d'abord le 30 mai à Paris, puis dans de nombreuses villes et enfin dans les élections. En politique, il ne faut pas se tromper sur ce que veut le peuple. Le peuple était, désormais, avec nous. Les grèves allaient au fil des jours se diluer, les instituteurs rencontraient l'hostilité parfois violente des villageois et se terraient. La France répondait massivement à l'appel du Général et la campagne électorale que j'allais diriger devait se terminer en triomphe.
     Tout cela est connu. Mais, derrière l'action politique que je menais de mon mieux, se dissimulait en moi un certain découragement. Car, si la manifestation du 30 mai et celles qui suivirent avaient quelque chose d'exaltant, elles n'en succédaient pas moins à une période destructrice où Paris, la bourgeoisie parisienne et beaucoup de Français s'étaient montrés complices souvent actifs de quelques révolutionnaires et de beaucoup de farceurs dans une entreprise qui d'un seul coup compromettait l'effort de redressement national.

 



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