Je dormis bien. Le mercredi, je
me réveillai prêt à l'action. J'étudiais
le dossier du Conseil des ministres quand Jean Donnedieu de Vabres
entra dans mon bureau pour m'annoncer que le Général
était fatigué, qu'il partait pour Colombey, que
le Conseil était renvoyé au jeudi après-midi.
Mon inquiétude, immédiatement,
fut extrême. Je connaissais depuis longtemps les crises
psychologiques du Général et la tentation périodique
du départ. Je savais à quel point l'atmosphère
de Colombey était propice à cette tentation et le
Mme de Gaulle souhaitait depuis déjà plusieurs années
que le Général se retirât. Bien des fois elle
m'avait parlé de santé et du fait qu'il se fatiguait
plus qu'il ne le laissait paraître. Or, ce matin du 29 mai,
l'hypothèse du départ m'apparaissait comme une catastrophe.
Non seulement le prestige du Général restait un
élément essentiel du pouvoir, mais juridiquement
son retrait me placerait dans une situation inextricable. Allait-on
voir M. Monnerville assurer l'intérim ? Certes, il ne pouvait
pas changer de gouvernement. Mais je ne pouvais pas non plus dissoudre
l'Assemblée, où le climat devenait délétère
et où beaucoup de gaullistes, même ministres, parlaient
de la nécessité de faire appel à Mendès
France ou à Edgar Faure. C'est même ce qui provoqua
de la part de l'Association pour la Ve République la publication
d'un tract demandant qu'on se ralliât autour du gouvernement
Pompidou, tract dont j'ignorais l'existence, mais que je mentionne
parce qu'il fut utilisé plus tard par ceux qui prétendirent
que j'avais voulu éliminer le Général. Il
fallait donc réagir. J'appelai Tricot et lui dis que je
demandais à voir aussitôt le Général.
Puis je tins la réunion consacrée à l'ordre
public et confirmai les instructions pour que les troupes et les
chars soient prêts à intervenir si le P.C. s'emparait
d'un bâtiment public. A la sortie, je rappelai Tricot pour
insister. Là-dessus, on m'annonça que le Général
prenait le téléphone. La conversation fut brève
et étrange. Je me bornai à insister sur mes inquiétudes
relatives à son départ et sur la nécessité
absolue de son retour le lendemain. Le Général m'expliqua
qu'il ne pouvait pas me recevoir, qu'il partait en ce moment même
; qu'il avait absolument besoin de se refaire par vingt-quatre
heures de solitude et de campagne. Mais, alors qu'il parlait d'un
ton détaché, m'assurant qu'il rentrerait le jeudi,
que retarder le Conseil d'une journée était sans
importance, que Colombey n'était pas loin, que j'avais
grand tort de m'inquiéter, alors même qu'il affectait
de sourire de mes inquiétudes, son ton changeait brusquement
pour me dire : " Je suis vieux, vous êtes jeune, c'est
vous qui êtes l'avenir. " Et il raccrochait en me disant
: " Au revoir, je vous embrasse. "
J'étais ému, certes,
mais combien préoccupé. Après le déjeuner,
je vis Chaban-Delmas. Il y avait là aussi, je crois, Frey,
Guichard, Foccart. Nous échangions des propos sans gaieté
dans mon bureau. Tout à coup - il devait être 2 heures
ou 2 h 30 -, on m'annonça Tricot. Je le fis entrer aussitôt.
Il était blanc comme un linge. " On a perdu la trace
du Général, me dit-il. Il n'est pas arrivé
à Colombey. " Je poussai un cri : " Il est parti
pour l'étranger ! " On imagine sans peine le trouble
qui me saisit. Ceux qui étaient avec moi étaient
dans le plus parfait désarroi. Seul Chaban trouvait encore
la force de plaisanter. Je rendis sa liberté à Tricot
en lui demandant de me tenir au courant de tout ce qu'il apprendrait.
J'appelai Messmer au téléphone et lui donnai ordre
de rechercher l'itinéraire suivi par les hélicoptères
du GLAM qui avaient emmené le Général et
sa famille. Et puis, je tâchai de réfléchir.
L'important, pour le moment, c'était de donner à
l'opinion l'impression qu'il n'y avait rien d'anormal et que les
choses allaient leur cours habituel. Je fis donc annoncer qu'à
l'issue du Conseil des ministres du jeudi j'irais à l'Assemblée
faire une déclaration. Ceci n'avait pour but que d'authentifier
en quelque sorte le Conseil du jeudi et de le rendre " crédible
". A tout hasard, je fis alerter la télévision,
disant que je serais peut-être amené à parler
le soir même, comme je l'avais fait souvent ces dernières
semaines. Ayant ainsi pris mes précautions, je n'avais
plus qu'à attendre. Peu après, Messmer m'appelait
pour me dire que les hélicoptères étaient
allés sur Baden-Baden.
Il se trouvait que j'avais rendez-vous
avec les représentants de la majorité à l'Assemblée
(U.D.R. et Républicains indépendants). Au cours
de cet entretien, je tâchai surtout de dissimuler mes inquiétudes
quant au départ du Général et de manifester
ma ferme intention de me rendre à l'Assemblée le
lendemain, après le Conseil des ministres. J'essayai également
de leur faire comprendre mon analyse de la situation, laquelle
était renforcée dans le sens de l'optimisme par
les nouvelles que j'avais de la manifestation communiste, laquelle
démontrait la force du P.C. et sa capacité de mobiliser
des masses importantes, mais se déroulait sans incident
et sans aucune tentative contre un bâtiment public. A l'un
de mes interlocuteurs (M. Boscary-Monsservin) qui avec beaucoup
de franchise me dit sa conviction que je devais laisser la place
à quelqu'un susceptible de rallier une certaine gauche
(il pensait à Edgar Faure), je répondis non moins
librement que, si je croyais utile au pays de me retirer, je le
ferais aussitôt et avec plaisir, mais qu'à mon sens
c'était se tromper complètement que de croire qu'une
combinaison ministérielle nouvelle pouvait résoudre
le problème. La crise était infiniment plus grave
et plus profonde et le régime tiendrait ou serait emporté,
mais ne serait pas sauvé par un remaniement gouvernemental.
Ce n'était pas moi qui étais en question. C'était
le général de Gaulle, la Ve République et,
dans une large mesure, la République tout court.
Après leur départ, j'apprenais par Messmer que l'hélicoptère
du Général venait de quitter Baden pour Metz, me
disait-il. Pour Colombey, me dit-il un peu plus tard, en passant
par Metz. En fait, le Général avait quitté
Baden pour Colombey directement.
C'est de là qu'il m'appela
vers 18 h 30 si je me souviens bien. Sa voix était ferme,
il confirmait son retour, le Conseil des ministres et semblait
me dire : " Vous voyez que vous avez eu tort de
vous inquiéter. " Il ajoutait qu'il fallait revoir
un peu le Gouvernement et que Gorse avait échoué
à l'Information.
Ma première impression fut un immense soulagement. La seconde
que le Général n'avait pas encore tout à
fait perçu la nécessité d'un changement.
Quoi qu'il en soit, il ne suffisait évidemment pas, pour
reprendre les choses en main, de changer Gorse. Il fallait un
remaniement plus profond et il fallait des élections.
Mes réflexions allaient leur
train. Et, au fur et à mesure de mes pensées, je
m'irritais de l'attitude du Président de la République
à mon endroit. Je ne savais pas l'objet de son voyage à
Baden-Baden. Mais je trouvais peu admissible que le Chef de l'État,
non seulement se déplaçât, mais quittât
le territoire national sans en informer le Premier ministre. Certes,
ce départ avait été une réussite.
La panique qui s'était emparée de la France à
la nouvelle que le général de Gaulle
avait disparu était un véritable référendum
qui rendait bien inutile celui, fort inopportun, que le Général
avait imaginé. Le fait que le P.C., informé de ce
départ au moment même où il déclenchait
sa manifestation, n'ait pas bougé prouvait qu'il n'était
pas disposé à jouer son va-tout. Dès lors,
le succès était acquis. Mais je n'en avais pas moins
été traité avec ce qui m'apparaissait à
ce moment-là comme une singulière désinvolture.
Au terme de la soirée, j'étais décidé
à démissionner. Je rédigeai ma lettre I.
Et, dès le matin du jeudi 30, je fis venir Tricot pour
l'en informer et demander à voir le Général
dès son retour.
En fait, je ne pus le voir qu'à 14 h 30 avant le Conseil
des ministres. D'emblée, je retrouvais le grand de Gaulle.
" Vous restez. Je parle au pays. Voilà ce que je lui
dis. " Et il me lut son projet d'allocution.
Je ne me sentis pas la force de
maintenir ma démission. Mais, quelle que fût l'exceptionnelle
qualité de cette allocution, il y manquait quelque chose
d'essentiel: la dissolution. C'est là-dessus que la discussion
s'engagea. Je n'eus pas de peine à démontrer que
la majorité, très fragile, était ébranlée,
que la victoire électorale était certaine. Le Général,
lui, s'obstinait à me dire : " On ne peut pas faire
les élections. La preuve, c'est que je n'ai pas pu faire
le référendum. " Je répliquai que les
deux choses étaient fort différentes, qu'un référendum
sur un vague sujet de régionalisation n'intéressait
guère et ne répondait ni de loin ni de près
aux inquiétudes du pays, que le rendre pratiquement impossible
par la grève n'indignait pas l'opinion alors qu'elle n'accepterait
pas qu'on empêchât les élections, forme ancienne,
enracinée dans les esprits, de la consultation populaire.
A la fin, voyant que je ne convainquais pas, je déclarai
: " Mon Général, vous me demandez de rester.
Je vous demande la dissolution. "
Le Général me regarda,
puis prit une feuille de papier à lettre et rédigea
une lettre à Monnerville, président du Sénat.
Il se conformait ainsi à la Constitution qui prévoit
la " consultation " des présidents des Assemblées.
Je lui précisai qu'il était inutile de consulter
M. Chaban-Delmas qui partageait entièrement mon avis et
m'avait autorisé à en faire état.
Nous entrâmes en Conseil.
On sait le reste.
Dans ce récit des événements
tels que je les ai vécus, je n'ai pas mentionné
la conférence de presse de M. Mitterrand annonçant
à la France qu'il était prêt à prendre
le pouvoir en liaison avec M. Mendès France. Je n'y ai
pas assisté et ne l'ai pas vue à la télévision.
Mais les échos que j'en eus durant la campagne électorale
me permettent de penser qu'elle aurait contribué à
l'exaspération qui s'empara du pays et se manifesta d'abord
le 30 mai à Paris, puis dans de nombreuses villes et enfin
dans les élections. En politique, il ne faut pas se tromper
sur ce que veut le peuple. Le peuple était, désormais,
avec nous. Les grèves allaient au fil des jours se diluer,
les instituteurs rencontraient l'hostilité parfois violente
des villageois et se terraient. La France répondait massivement
à l'appel du Général et la campagne électorale
que j'allais diriger devait se terminer en triomphe.
Tout cela est connu. Mais, derrière
l'action politique que je menais de mon mieux, se dissimulait
en moi un certain découragement. Car, si la manifestation
du 30 mai et celles qui suivirent avaient quelque chose d'exaltant,
elles n'en succédaient pas moins à une période
destructrice où Paris, la bourgeoisie parisienne et beaucoup
de Français s'étaient montrés complices souvent
actifs de quelques révolutionnaires et de beaucoup de farceurs
dans une entreprise qui d'un seul coup compromettait l'effort
de redressement national.