- Pouvez-vous
évoquer quelques souvenirs sur mai 1968 ? Quelles ont été
vos réflexions de militaire sur la crise de mai 68 et sa gestion
par Georges Pompidou ?
À
son retour d'Afghanistan, le 11 mai, le Premier ministre a pris les
choses en mains. Des réunions interministérielles se tiennent
à Matignon tous les matins, mais les problèmes deviennent
vite inextricables. Le mouvement de désordre va plus vite que
la remise en ordre. En fin de semaine, au retour du général
de Gaulle de Roumanie le 18, le pays est pratiquement paralysé.
Les Français, médusés, ont assisté à
un débat télévisé entre Cohn-Bendit, Geismar,
Sauvageot et une équipe de journalistes bien pensants, qui a
tourné à la dérision de ces derniers. L'Odéon
est occupé, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud bafoués.
L'ORTF se met en grève. L'absurde triomphe ! On entend des hommes
de bon sens, saisis par on ne sait quel besoin de repentir, faire publiquement
leur mea culpa, s'humilier et accorder leurs encouragements aux porte-drapeaux
de la révolte. Les journalistes les plus connus de la télévision
vont en Sorbonne faire leur cour aux tenants du pouvoir nouveau.
En outre, la machine gouvernementale grippe.
On sent comme des réticences chez certains ministres; les ordres
du Premier ne passent pas ou passent lentement, trop lentement. Au cabinet,
chacun des collaborateurs est chargé de suivre l'exécution
dans son domaine des directives données par M. Pompidou. Par
téléphone, on s'assure que le cabinet du ministre en cause
et les services intéressés sont au courant ; on explicite
ce qui a besoin de l'être. Or, il est clair que nous percevons
dans les administrations sinon de la mauvaise volonté, au moins
des hésitations.
C'est ainsi que l'application des plans
de remplacement du personnel civil par du personnel militaire soulève
des problèmes. L'EDF fait valoir que ses usines de production
d'électricité se sont beaucoup modernisées depuis
les dernières grèves des années cinquante et que
le personnel de la marine nationale prévu pour les faire marcher
ne serait plus capable de le faire. D'autres administrations estiment
que l'apparition des militaires aurait un effet inverse de celui recherché
: les grèves qui ne sont actuellement que ponctuelles s'étendraient
à toutes les installations. Il est difficile de faire la part
du vrai et du faux, mais le résultat final est qu'on ne fait
rien. Nous nous heurtons à une inertie des services contre laquelle
le Premier ministre devient rapidement impuissant. Même la police
commence " à traîner les pieds ". L'idée,
vite lancée par ceux qui estiment que cela va aller de plus en
plus mal et qui souhaiteraient ne pas se mouiller, d'utiliser les armées
pour le maintien de l'ordre n'est pas reçue avec enthousiasme
par le ministre des armées.
Les manifestations reprennent le 22 au
quartier latin pendant que les partis d'opposition accusent le pouvoir
d'avoir reculé et déposent une motion de censure qui ne
sera pas adoptée.
L'insurrection se rallume : on voit sur les barricades des " Marie-Chantal
" et des bourgeois de Neuilly et du 16e arrondissement.
Le cabinet du Premier ministre se constitue
alors en état-major opérationnel pour aider M. Pompidou
dans sa tâche. Comme d'habitude, les militaires sont en première
ligne et participent au dispositif de permanence qui a été
mis en place. Je suis de service de nuit une fois sur deux et couche
sur un lit de camp. Je fais équipe avec M. Somveille, préfet
et conseiller technique, qui grâce à une voiture radio
de la police stationnée dans la cour de Matignon sous ses fenêtres,
peut suivre en direct de son bureau le déroulement des manifestations.
J'assure moi-même dans le bureau voisin la liaison du Premier
ministre avec ses collègues sur le réseau téléphonique
interministériel et l'écoute des radios périphériques
(RTL, Europe N° l).
C'est passionnant de suivre les combats
; à leur paroxysme, M. Pompidou est présent. Très
vite un phénomène d'ingérence se produit. Le conseiller
qui est en liaison directe avec le préfet de police et qui entend
les responsables du maintien de l'ordre demander des instructions dans
les situations délicates va avec l'aval du Premier ministre shunter
le ministre de l'intérieur et commander directement M. Grimaud.
J'ai le rôle ingrat, lorsque M.
Fouchet téléphone, de prendre la communication et de lui
donner de la part du Premier ministre les directives qu'on vient en
fait de passer directement au préfet de police.
L'écoute des radios périphériques
prouve que certains reporters dramatisent à plaisir les évènements
et exacerbent l'agitation dans les rues. Les directeurs de stations
sont invités à rendre les compte-rendus de leurs journalistes
plus sincères.
On est vite pris à ce jeu ! La
réalité du pouvoir va être désormais à
Matignon, les attributions de certains ministres, qui paraissent d'ailleurs
s'en accommoder, passant insensiblement aux mains des conseillers techniques
du Premier. On ne peut pas dire pour autant que nous reprenons la situation
en mains. Nous réalisons mal combien elle s'est dégradée
tant dans la capitale qu'en province.
J'apprendrai ultérieurement, par
la lecture d'un remarquable rapport du préfet de région
des pays de Loire, qu'à Nantes les syndicats ouvriers ne se sont
pas contentés comme ailleurs de paralyser l'action des autorités
légales, mais ont effectivement mis en place une administration
parallèle.
Le préfet et ses cadres sont dans
l'impossibilité de commander, les téléphones étant
coupés. Les stations-service ne délivrent de carburant
que sur tickets établis par les syndicats. Les magasins n'ouvrent
que sur permission, ne délivrent de denrées que sur ordre
et aux prix fixés par ces mêmes syndicats. Les employés
de mairie, réquisitionnés par les comités de grève,
assurent le fonctionnement de tous les services jugés indispensables,
l'État-civil et la voirie notamment. Les mariages sont célébrés
par le président du comité de grève. Le syndicat
du Livre impose sa loi aux journalistes et ne laisse paraître
dans les journaux locaux que les informations qui lui conviennent, ne
comportant aucune critique des mouvements de grève. Ce qui peut
paraître étonnant, sauf à admettre que les Français
sont des " veaux ", c'est la passivité avec laquelle
ces brimades sont acceptées par la population et la faillite
du pouvoir légal en place.
Le 24, le général de Gaulle
parle à la télévision : les Français sont
navrés. Le président a non seulement " mis à
côté de la plaque ", mais il a rompu le charme sous
lequel il tenait le pays. C'est le signal de la débandade. Les
cortèges d'étudiants scandent sur l'air de " Formez
le monôme " : Adieu de Gaulle.
Mitterrand et Mendés France vont
se déclarer prêts " à ramasser le pouvoir ".
Les gaullistes sont atterrés, les Français commencent
à prendre peur. Aux yeux de tous, un homme garde la tête
froide et commence a apparaître comme le dernier recours: c'est
le Premier ministre, M. Pompidou. Le général lui donne
d'ailleurs totale liberté de manuvre pour engager des négociations
avec les syndicats, l'objectif étant la reprise du travail. Elles
sont menées tambour battant les 25 et 26 mai pour le secteur
privé, le 28 pour les fonctionnaires, en l'absence du ministre
des finances, ce qui était hier encore impensable.
M. Debré se plaindra amèrement
d'avoir été écarté des discussions et fera
savoir que l'économie du pays est mise en péril. Pour
les syndicats, c'est en effet une véritable manne qui tombe du
ciel. Le salaire minimum augmente d'un tiers. Les ouvriers des arsenaux
sont particulièrement gâtés. Avec le pactole qui
leur est offert (en moyenne plusieurs centaines de milliers d'anciens
francs par ouvrier) les magasins de Cherbourg, Brest, Lorient, Toulon
sont dévalisés: c'est la razzia sur les machines à
laver, les télés couleur. Les marins, qui évidemment
n'ont pas fait grève, en ont gros sur le cur, car ils n'ont
reçu aucune part du gâteau. Je m'en ouvrirai au Premier
ministre quelque temps après.
- " Messmer les a sucrés ! " me répondra-t-il
en hochant la tête et ajoutant après un temps :
-" Il va falloir faire quelque chose pour les militaires ! "
Malgré toutes les concessions de
Grenelle, le travail ne reprend pas. Séguy, venu à Billancourt
rendre compte de sa victoire aux ouvriers de chez Renault, se fait conspuer.
La capitale tombe dans le chaos : le métro, la SNCF, Air France
sont en grève, les ordures ne sont plus ramassées, les
approvisionnements (farine, essence) commencent à manquer, l'EDF
inaugure les coupures surprises, certains bureaux de banque ferment,
les transmissions gouvernementales ne sont plus sûres. L'ORTF
aurait échappé au contrôle de l'État s'il
n'y avait eu une poignée de journalistes et de techniciens fidèles,
assurant dans des conditions exceptionnellement difficiles un minimum
d'informations libres ou officielles. Le mardi 28, le rassemblement
de Charléty organisé par les étudiants, les socialistes
et la CFDT surprend par son ampleur et les mots d'ordre qui y sont lancés.
Il n'est plus question de salaires, de revendications sociales et ouvrières
mais de changement de régime. Le parti communiste et la CGT ne
veulent pas être en reste et annoncent pour le lendemain mercredi
29 un défilé de la Bastille à Saint Lazare "
pour un gouvernement populaire ".
L'État est soudain pris par la
fièvre : on imagine que l'Élysée, Matignon vont
être envahis par les émeutiers. Le Premier ministre a demandé
au général Deguil d'étudier ce qui peut être
fait par l'armée pour protéger l'Élysée
dans l'éventualité où la manifestation du 29 déborderait
au-delà de Saint-Lazare : le palais présidentiel n'est
tout de même qu'à quelques centaines de mètres de
la gare. À défaut d'une police dont on est plus très
sûr, l'armée sera le rempart de la légalité.
Le chef du cabinet militaire fait valoir,
ce que tout le monde sait mais feint de ne pas savoir, que les forces
armées sont classées en trois catégories : la première
comprend la gendarmerie départementale et la garde républicaine
de Paris, la seconde la gendarmerie mobile et la dernière les
forces armées de terre, de mer et de l'air. Les forces de troisième
catégorie ne doivent légalement intervenir pour le maintien
ou le rétablissement de l'ordre qu'en renfort des deux autres
catégories et sur réquisition légale. Le général
Deguil rappelle que depuis que la paralysie du pays est totale, un grand
nombre d'unités des trois armées sont utilisées
pour la garde statique de " points-clés ", émetteurs,
stations-relais radio/télévision, dépôts
d'essence en application des mesures dites " de crise ".
Les blindés de la réserve gouvernementale de la gendarmerie
à Satory sont mis en alerte. La deuxième brigade blindée
normalement stationnée à Saint-Germain-en-Laye et actuellement
en manuvres au camp de Mourmelon est rappelée. Comme la
SNCF est en grève, le retour s'effectue par la route via le Petit-Clamart,
ce qui ne manque pas de donner l'impression aux Parisiens que "
l'armée va intervenir ". Deux unités de parachutistes
quittent leurs casernements du sud-ouest pour le camp de Frileuse.
Le mercredi 29, en début d'après-midi,
le général Deguil m'appelle et me murmure : - " Le
général de Gaulle a disparu ! "
J'apprends qu'il est parti vers midi de l'héliport d'Issy pour
Colombey et aurait du se poser avant 13h. Or, il n'est pas arrivé
!
Est-ce un accident ? Je vais me renseigner.
Un coup de téléphone me confirme que le Général
est parti pour Colombey.
Lorsque je retourne dans son bureau, le
général Deguil est appelé sur la ligne directe
qui le relie avec M. Jobert. Je suis surpris par les éclats de
voix inhabituels de la part du directeur du cabinet du Premier ministre.
Sur un signe du général, je prends l'écouteur et
j'entends :
- " Où est le Général
?
Ce n'est pas possible que vous ne le sachiez pas
C'est
un complot
Les armées l'ont enlevé ! "
Dans les heures tragiques, les réactions
instinctives ne trompent pas. Ainsi les civils pensent d'abord à
un putsch ! Il faut reconnaître que, quand la confiance a été
trompée une fois, on a vite fait de croire à une nouvelle
trahison. Les réticences dont on accuse les armées depuis
quelques jours n'ont pas d'autre fondement. Sont-elles fidèles
?
Suit alors une cascade de communications
avec le cabinet militaire du ministre des armées, avec le chef
d'état-major des armées, la défense aérienne
du territoire, les bases aériennes ; devant l'affolement des
cabinets civils, les militaires prennent le temps de réfléchir.
Après une phase d'interrogations discrètes, car il ne
faut pas semer la panique, il ressort que :
- l'accident n'est pas plausible,
- l'hélicoptère s'est posé à St-Didiez.
Lorsque nous apprenons u peu avant 16h,
qu'il s'est posé à Baden-Oos, c'est à nouveau le
saisissement ! Que fait-il là-bas ?
Mais les supputations obscures auxquelles
se livrent les penseurs n'aboutiront pas, car le suspense est définitivement
levé avec le retour du Général à la Boiserie
à 17h.
C'est à la fois un soulagement
et le malaise. Nous venons de vivre des heures où ce qui ressort
de plus clair est la méfiance. Méfiance du Général
envers ceux qu'il n'a pas mis dans la confidence. Méfiance de
ceux-ci envers ceux qu'ils soupçonnent d'en savoir plus qu'eux
ou de les tromper. Inquiétude de ceux qui ne savent rien. Mon
sentiment intime est que personne ne sort grandi de cette affaire !
Le jeudi 30, la vie a repris comme avant.
Personnellement je m'intéresse au rassemblement que les gaullistes
organisent l'après-midi place de la Concorde. Les locomotives
de cette manifestations sont l'association des Français Libres,
les anciens de la 2e DB et les sympathisants. Les organisateurs, les
membres de l'UDR de l'Assemblée n'y croient guère depuis
que les services de police leur on dit que pour garnir la place de la
Concorde, il fallait deux cent cuinquante mille personnes. Je tente
de battre le rappel autour de moi, parmi mes amis, mes camarades ; mais
les volontaires ne se pressent pas au portillon. À midi, je vais
déjeuner aux " Vieux de la veille ", rue des Saint-pères.
J'y retrouve quelques actifs du SAC et des comités de défense
de la République qui ne cachent pas leur pessimisme, car ils
craignent que le rassemblement ne dépasse par 50 000 personnes.
De retour à Matignon, je fais le
tour des bureaux pour tenter d'entraîner avec moi quelques membres
du cabinet, mais je n'ai aucun succès. Toutefois, vers 16h, au
moment où je me mets en toute, M. Juillet me téléphone
pour me demander de prendre avec moi ses deux jeunes fils, Dominique
et Michel, ce que je fais volontiers.
La place de la Concorde est, je le constate
en arrivant, bien vaste et plutôt déserte. J'ai vite fait
de retrouver les fidèles : des commandos de la France libre,
des compagnons de la Libération, des anciens de la 2e
DB. On se congratule en s'interrogeant sur les renforts possibles
Quelqu'un a ouvert son transistor à 16h30 ; après quelques
notes de Mozart, nous écoutons avec la même ferveur que
pendant les années quarante la voix de Londres :
La France est menacée de dictature
On veut la contraindre
La République n'abdiquera pas
Le peuple se ressaisira
Il faut croire à la magie du verbe,
car soudain, c'est un déferlement vers la place de la Concorde.
Tous les parisiens devaient être à l'écoute
subjugués par l'orateur, ils se sont mis en marche. Drapeaux
tricolores, banderoles, élus du peuple ceints de leurs écharpes,
anciens combattants de 14-18, de Rhin et Danube, d'Indochine, d'AFN,
mais aussi midinettes, étudiants, ouvriers, oui
ouvriers,
employés de bureau, cadres, vieilles dames, vieux messieurs,
bourgeois, jeunes, tout-jeunes, bref, c'est la France entière
qui accourt comme un seul homme et c'est une marée humaine qui
se met à remonter les Champs-Élysées.
En passant devant Le Figaro, la foule,
forte de sa multitude, manifeste bruyamment sa réprobation à
l'égard d'un journal qui au lieu d'exprimer dans ses colonnes
l'inquiétude de la majorité des Français a pris
le parti des opportunistes
Les occupants de l'immeuble du Rond-Point
se rendent compte immédiatement que le vent tourne et en un tournemain
les drapeaux tricolores sortent sur les balcons. Les voitures de reportage
des radios périphériques qui persistent à faire
état d'un cortège ne dépassant pas vingt mille
manifestants, alors que nous sommes déjà plus de cent
mille sont entourés par des groupes décidés à
faire entendre enfin la vérité. Comme par enchantement,
les reporters deviennent soudait objectifs.
En quelques heures, la situation est complètement
retournée. La révolution va s'éteindre d'elle même.
Evidemment, la remise en route n'est pas facile. Des fonctionnaires
se complaisant dans les atermoiements hésitent à affronter
les piquets de grève. Mais le Premier ministre se sent confortés
par le succès de la manifestation du 30 mai, la dissolution de
l'Assemblée nationale et la constitution d'un nouveau gouvernement.
Les dépôts d'essence sont
parmi les premiers à rentre dans l'ordre puis le travail reprendra
dans les usines, aux PTT, à la SNCF, à l'ORTF. Après
quelques soubresauts, notamment une troisième nuit de barricades
au quartier latin, l'Odéon est enfin évacué le
14 juin et la Sorbonne un peu plus tard.