Son époque > Temoignages  > Mai 1968


Témoignage d'Émile Chaline

     Extrait de l'entretien accordé à l'Association Georges Pompidou et réalisé par Frédéric Turpin le 20 décembre 2000.

     Né le 22 février 1922 à Brest, Émile Chaline s'engage en 1940 dans les Forces navales françaises libres. Élève au Royal collège de Dormouth (1940) il poursuit après guerre une solide carrière dans la Marine nationale. De 1967 à 1969, il est adjoint au chef du cabinet militaire du Premier ministre puis adjoint au chef de l'État-major particulier du Président de la République (1969-1971).

   


- Pouvez-vous évoquer quelques souvenirs sur mai 1968 ? Quelles ont été vos réflexions de militaire sur la crise de mai 68 et sa gestion par Georges Pompidou ?

     À son retour d'Afghanistan, le 11 mai, le Premier ministre a pris les choses en mains. Des réunions interministérielles se tiennent à Matignon tous les matins, mais les problèmes deviennent vite inextricables. Le mouvement de désordre va plus vite que la remise en ordre. En fin de semaine, au retour du général de Gaulle de Roumanie le 18, le pays est pratiquement paralysé. Les Français, médusés, ont assisté à un débat télévisé entre Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot et une équipe de journalistes bien pensants, qui a tourné à la dérision de ces derniers. L'Odéon est occupé, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud bafoués. L'ORTF se met en grève. L'absurde triomphe ! On entend des hommes de bon sens, saisis par on ne sait quel besoin de repentir, faire publiquement leur mea culpa, s'humilier et accorder leurs encouragements aux porte-drapeaux de la révolte. Les journalistes les plus connus de la télévision vont en Sorbonne faire leur cour aux tenants du pouvoir nouveau.
     En outre, la machine gouvernementale grippe. On sent comme des réticences chez certains ministres; les ordres du Premier ne passent pas ou passent lentement, trop lentement. Au cabinet, chacun des collaborateurs est chargé de suivre l'exécution dans son domaine des directives données par M. Pompidou. Par téléphone, on s'assure que le cabinet du ministre en cause et les services intéressés sont au courant ; on explicite ce qui a besoin de l'être. Or, il est clair que nous percevons dans les administrations sinon de la mauvaise volonté, au moins des hésitations.
     C'est ainsi que l'application des plans de remplacement du personnel civil par du personnel militaire soulève des problèmes. L'EDF fait valoir que ses usines de production d'électricité se sont beaucoup modernisées depuis les dernières grèves des années cinquante et que le personnel de la marine nationale prévu pour les faire marcher ne serait plus capable de le faire. D'autres administrations estiment que l'apparition des militaires aurait un effet inverse de celui recherché : les grèves qui ne sont actuellement que ponctuelles s'étendraient à toutes les installations. Il est difficile de faire la part du vrai et du faux, mais le résultat final est qu'on ne fait rien. Nous nous heurtons à une inertie des services contre laquelle le Premier ministre devient rapidement impuissant. Même la police commence " à traîner les pieds ". L'idée, vite lancée par ceux qui estiment que cela va aller de plus en plus mal et qui souhaiteraient ne pas se mouiller, d'utiliser les armées pour le maintien de l'ordre n'est pas reçue avec enthousiasme par le ministre des armées.
     Les manifestations reprennent le 22 au quartier latin pendant que les partis d'opposition accusent le pouvoir d'avoir reculé et déposent une motion de censure qui ne sera pas adoptée.
L'insurrection se rallume : on voit sur les barricades des " Marie-Chantal " et des bourgeois de Neuilly et du 16e arrondissement.

     Le cabinet du Premier ministre se constitue alors en état-major opérationnel pour aider M. Pompidou dans sa tâche. Comme d'habitude, les militaires sont en première ligne et participent au dispositif de permanence qui a été mis en place. Je suis de service de nuit une fois sur deux et couche sur un lit de camp. Je fais équipe avec M. Somveille, préfet et conseiller technique, qui grâce à une voiture radio de la police stationnée dans la cour de Matignon sous ses fenêtres, peut suivre en direct de son bureau le déroulement des manifestations. J'assure moi-même dans le bureau voisin la liaison du Premier ministre avec ses collègues sur le réseau téléphonique interministériel et l'écoute des radios périphériques (RTL, Europe N° l).
     C'est passionnant de suivre les combats ; à leur paroxysme, M. Pompidou est présent. Très vite un phénomène d'ingérence se produit. Le conseiller qui est en liaison directe avec le préfet de police et qui entend les responsables du maintien de l'ordre demander des instructions dans les situations délicates va avec l'aval du Premier ministre shunter le ministre de l'intérieur et commander directement M. Grimaud.
     J'ai le rôle ingrat, lorsque M. Fouchet téléphone, de prendre la communication et de lui donner de la part du Premier ministre les directives qu'on vient en fait de passer directement au préfet de police.
     L'écoute des radios périphériques prouve que certains reporters dramatisent à plaisir les évènements et exacerbent l'agitation dans les rues. Les directeurs de stations sont invités à rendre les compte-rendus de leurs journalistes plus sincères.
     On est vite pris à ce jeu ! La réalité du pouvoir va être désormais à Matignon, les attributions de certains ministres, qui paraissent d'ailleurs s'en accommoder, passant insensiblement aux mains des conseillers techniques du Premier. On ne peut pas dire pour autant que nous reprenons la situation en mains. Nous réalisons mal combien elle s'est dégradée tant dans la capitale qu'en province.
     J'apprendrai ultérieurement, par la lecture d'un remarquable rapport du préfet de région des pays de Loire, qu'à Nantes les syndicats ouvriers ne se sont pas contentés comme ailleurs de paralyser l'action des autorités légales, mais ont effectivement mis en place une administration parallèle.
     Le préfet et ses cadres sont dans l'impossibilité de commander, les téléphones étant coupés. Les stations-service ne délivrent de carburant que sur tickets établis par les syndicats. Les magasins n'ouvrent que sur permission, ne délivrent de denrées que sur ordre et aux prix fixés par ces mêmes syndicats. Les employés de mairie, réquisitionnés par les comités de grève, assurent le fonctionnement de tous les services jugés indispensables, l'État-civil et la voirie notamment. Les mariages sont célébrés par le président du comité de grève. Le syndicat du Livre impose sa loi aux journalistes et ne laisse paraître dans les journaux locaux que les informations qui lui conviennent, ne comportant aucune critique des mouvements de grève. Ce qui peut paraître étonnant, sauf à admettre que les Français sont des " veaux ", c'est la passivité avec laquelle ces brimades sont acceptées par la population et la faillite du pouvoir légal en place.
     Le 24, le général de Gaulle parle à la télévision : les Français sont navrés. Le président a non seulement " mis à côté de la plaque ", mais il a rompu le charme sous lequel il tenait le pays. C'est le signal de la débandade. Les cortèges d'étudiants scandent sur l'air de " Formez le monôme " : Adieu de Gaulle.
     Mitterrand et Mendés France vont se déclarer prêts " à ramasser le pouvoir ". Les gaullistes sont atterrés, les Français commencent à prendre peur. Aux yeux de tous, un homme garde la tête froide et commence a apparaître comme le dernier recours: c'est le Premier ministre, M. Pompidou. Le général lui donne d'ailleurs totale liberté de manœuvre pour engager des négociations avec les syndicats, l'objectif étant la reprise du travail. Elles sont menées tambour battant les 25 et 26 mai pour le secteur privé, le 28 pour les fonctionnaires, en l'absence du ministre des finances, ce qui était hier encore impensable.
     M. Debré se plaindra amèrement d'avoir été écarté des discussions et fera savoir que l'économie du pays est mise en péril. Pour les syndicats, c'est en effet une véritable manne qui tombe du ciel. Le salaire minimum augmente d'un tiers. Les ouvriers des arsenaux sont particulièrement gâtés. Avec le pactole qui leur est offert (en moyenne plusieurs centaines de milliers d'anciens francs par ouvrier) les magasins de Cherbourg, Brest, Lorient, Toulon sont dévalisés: c'est la razzia sur les machines à laver, les télés couleur. Les marins, qui évidemment n'ont pas fait grève, en ont gros sur le cœur, car ils n'ont reçu aucune part du gâteau. Je m'en ouvrirai au Premier ministre quelque temps après.
- " Messmer les a sucrés ! " me répondra-t-il en hochant la tête et ajoutant après un temps :
-" Il va falloir faire quelque chose pour les militaires ! "
     Malgré toutes les concessions de Grenelle, le travail ne reprend pas. Séguy, venu à Billancourt rendre compte de sa victoire aux ouvriers de chez Renault, se fait conspuer. La capitale tombe dans le chaos : le métro, la SNCF, Air France sont en grève, les ordures ne sont plus ramassées, les approvisionnements (farine, essence) commencent à manquer, l'EDF inaugure les coupures surprises, certains bureaux de banque ferment, les transmissions gouvernementales ne sont plus sûres. L'ORTF aurait échappé au contrôle de l'État s'il n'y avait eu une poignée de journalistes et de techniciens fidèles, assurant dans des conditions exceptionnellement difficiles un minimum d'informations libres ou officielles. Le mardi 28, le rassemblement de Charléty organisé par les étudiants, les socialistes et la CFDT surprend par son ampleur et les mots d'ordre qui y sont lancés. Il n'est plus question de salaires, de revendications sociales et ouvrières mais de changement de régime. Le parti communiste et la CGT ne veulent pas être en reste et annoncent pour le lendemain mercredi 29 un défilé de la Bastille à Saint Lazare " pour un gouvernement populaire ".
     L'État est soudain pris par la fièvre : on imagine que l'Élysée, Matignon vont être envahis par les émeutiers. Le Premier ministre a demandé au général Deguil d'étudier ce qui peut être fait par l'armée pour protéger l'Élysée dans l'éventualité où la manifestation du 29 déborderait au-delà de Saint-Lazare : le palais présidentiel n'est tout de même qu'à quelques centaines de mètres de la gare. À défaut d'une police dont on est plus très sûr, l'armée sera le rempart de la légalité.
     Le chef du cabinet militaire fait valoir, ce que tout le monde sait mais feint de ne pas savoir, que les forces armées sont classées en trois catégories : la première comprend la gendarmerie départementale et la garde républicaine de Paris, la seconde la gendarmerie mobile et la dernière les forces armées de terre, de mer et de l'air. Les forces de troisième catégorie ne doivent légalement intervenir pour le maintien ou le rétablissement de l'ordre qu'en renfort des deux autres catégories et sur réquisition légale. Le général Deguil rappelle que depuis que la paralysie du pays est totale, un grand nombre d'unités des trois armées sont utilisées pour la garde statique de " points-clés ", émetteurs, stations-relais radio/télévision, dépôts d'essence en application des mesures dites " de crise ".
Les blindés de la réserve gouvernementale de la gendarmerie à Satory sont mis en alerte. La deuxième brigade blindée normalement stationnée à Saint-Germain-en-Laye et actuellement en manœuvres au camp de Mourmelon est rappelée. Comme la SNCF est en grève, le retour s'effectue par la route via le Petit-Clamart, ce qui ne manque pas de donner l'impression aux Parisiens que " l'armée va intervenir ". Deux unités de parachutistes quittent leurs casernements du sud-ouest pour le camp de Frileuse.

     Le mercredi 29, en début d'après-midi, le général Deguil m'appelle et me murmure : - " Le général de Gaulle a disparu ! "
J'apprends qu'il est parti vers midi de l'héliport d'Issy pour Colombey et aurait du se poser avant 13h. Or, il n'est pas arrivé !
     Est-ce un accident ? Je vais me renseigner. Un coup de téléphone me confirme que le Général est parti pour Colombey.
     Lorsque je retourne dans son bureau, le général Deguil est appelé sur la ligne directe qui le relie avec M. Jobert. Je suis surpris par les éclats de voix inhabituels de la part du directeur du cabinet du Premier ministre. Sur un signe du général, je prends l'écouteur et j'entends :
     - " Où est le Général ? … Ce n'est pas possible que vous ne le sachiez pas… C'est un complot… Les armées l'ont enlevé ! "
     Dans les heures tragiques, les réactions instinctives ne trompent pas. Ainsi les civils pensent d'abord à un putsch ! Il faut reconnaître que, quand la confiance a été trompée une fois, on a vite fait de croire à une nouvelle trahison. Les réticences dont on accuse les armées depuis quelques jours n'ont pas d'autre fondement. Sont-elles fidèles ?
     Suit alors une cascade de communications avec le cabinet militaire du ministre des armées, avec le chef d'état-major des armées, la défense aérienne du territoire, les bases aériennes ; devant l'affolement des cabinets civils, les militaires prennent le temps de réfléchir. Après une phase d'interrogations discrètes, car il ne faut pas semer la panique, il ressort que :
- l'accident n'est pas plausible,
- l'hélicoptère s'est posé à St-Didiez.
     Lorsque nous apprenons u peu avant 16h, qu'il s'est posé à Baden-Oos, c'est à nouveau le saisissement ! Que fait-il là-bas ?
     Mais les supputations obscures auxquelles se livrent les penseurs n'aboutiront pas, car le suspense est définitivement levé avec le retour du Général à la Boiserie à 17h.
     C'est à la fois un soulagement et le malaise. Nous venons de vivre des heures où ce qui ressort de plus clair est la méfiance. Méfiance du Général envers ceux qu'il n'a pas mis dans la confidence. Méfiance de ceux-ci envers ceux qu'ils soupçonnent d'en savoir plus qu'eux ou de les tromper. Inquiétude de ceux qui ne savent rien. Mon sentiment intime est que personne ne sort grandi de cette affaire !
     Le jeudi 30, la vie a repris comme avant. Personnellement je m'intéresse au rassemblement que les gaullistes organisent l'après-midi place de la Concorde. Les locomotives de cette manifestations sont l'association des Français Libres, les anciens de la 2e DB et les sympathisants. Les organisateurs, les membres de l'UDR de l'Assemblée n'y croient guère depuis que les services de police leur on dit que pour garnir la place de la Concorde, il fallait deux cent cuinquante mille personnes. Je tente de battre le rappel autour de moi, parmi mes amis, mes camarades ; mais les volontaires ne se pressent pas au portillon. À midi, je vais déjeuner aux " Vieux de la veille ", rue des Saint-pères. J'y retrouve quelques actifs du SAC et des comités de défense de la République qui ne cachent pas leur pessimisme, car ils craignent que le rassemblement ne dépasse par 50 000 personnes.
     De retour à Matignon, je fais le tour des bureaux pour tenter d'entraîner avec moi quelques membres du cabinet, mais je n'ai aucun succès. Toutefois, vers 16h, au moment où je me mets en toute, M. Juillet me téléphone pour me demander de prendre avec moi ses deux jeunes fils, Dominique et Michel, ce que je fais volontiers.
     La place de la Concorde est, je le constate en arrivant, bien vaste et plutôt déserte. J'ai vite fait de retrouver les fidèles : des commandos de la France libre, des compagnons de la Libération, des anciens de la 2e DB. On se congratule en s'interrogeant sur les renforts possibles… Quelqu'un a ouvert son transistor à 16h30 ; après quelques notes de Mozart, nous écoutons avec la même ferveur que pendant les années quarante la voix de Londres :
     La France est menacée de dictature…
     On veut la contraindre…
     La République n'abdiquera pas…
     Le peuple se ressaisira…
     Il faut croire à la magie du verbe, car soudain, c'est un déferlement vers la place de la Concorde. Tous les parisiens devaient être à l'écoute… subjugués par l'orateur, ils se sont mis en marche. Drapeaux tricolores, banderoles, élus du peuple ceints de leurs écharpes, anciens combattants de 14-18, de Rhin et Danube, d'Indochine, d'AFN, mais aussi midinettes, étudiants, ouvriers, oui… ouvriers, employés de bureau, cadres, vieilles dames, vieux messieurs, bourgeois, jeunes, tout-jeunes, bref, c'est la France entière qui accourt comme un seul homme et c'est une marée humaine qui se met à remonter les Champs-Élysées.
     En passant devant Le Figaro, la foule, forte de sa multitude, manifeste bruyamment sa réprobation à l'égard d'un journal qui au lieu d'exprimer dans ses colonnes l'inquiétude de la majorité des Français a pris le parti des opportunistes… Les occupants de l'immeuble du Rond-Point se rendent compte immédiatement que le vent tourne et en un tournemain les drapeaux tricolores sortent sur les balcons. Les voitures de reportage des radios périphériques qui persistent à faire état d'un cortège ne dépassant pas vingt mille manifestants, alors que nous sommes déjà plus de cent mille sont entourés par des groupes décidés à faire entendre enfin la vérité. Comme par enchantement, les reporters deviennent soudait objectifs.
     En quelques heures, la situation est complètement retournée. La révolution va s'éteindre d'elle même. Evidemment, la remise en route n'est pas facile. Des fonctionnaires se complaisant dans les atermoiements hésitent à affronter les piquets de grève. Mais le Premier ministre se sent confortés par le succès de la manifestation du 30 mai, la dissolution de l'Assemblée nationale et la constitution d'un nouveau gouvernement.
     Les dépôts d'essence sont parmi les premiers à rentre dans l'ordre puis le travail reprendra dans les usines, aux PTT, à la SNCF, à l'ORTF. Après quelques soubresauts, notamment une troisième nuit de barricades au quartier latin, l'Odéon est enfin évacué le 14 juin et la Sorbonne un peu plus tard.


 
Association | Prix | Recherche | L'homme | Époque | Art |Actu
FAQ | Contact | Plan | Rechercher | Liens | Crédits
© Association Georges Pompidou 2001