Son époque > Temoignages  > Ses premiers pas dans la vie politique (1944-1946)


Témoignage de Jean Donnedieu de Vabres

    C'est en l'hôtel de Brienne, 14 rue Saint Dominique, siège de l'ancien Ministère de la Guerre où le général de Gaulle s'était installé au lendemain de la libération de Paris, que Georges Pompidou a fait ses premiers pas dans la vie politique.

     Professeur de lettres au lycée Henri IV, il écrit à René Brouillet, son ami et camarade de promotion a l'École Normale Supérieure, qui est directeur adjoint du cabinet du Général : il lui propose de travailler avec lui à la rénovation du pays... Il est accueilli chaleureusement et après deux entretiens, il est nommé chargé de mission au cabinet du général de Gaulle, Président du gouvernement provisoire de la République française.

     Ayant connu moi-même René Brouillet dans la clandestinité, j'accède au même moment à une fonction analogue. Jusqu'à la démission du Général en janvier 1946, nous avons ainsi travaillé côte à côte et partagé la vie de ce cabinet présidentiel qui formait une équipe dont je garderai toujours le souvenir.

     Le général de Gaulle nous impressionnait par son autorité et sa stature. Nous étions en contact avec son entourage immédiat formé principalement de ceux qui l'avaient rejoint à Londres dès juin 1940, tels que Geoffroy de Courcel, Gaston Palewski, qui était directeur de cabinet, Élisabeth de Miribel chargée des relations avec la presse, le lieutenant Claude Guy, aide de camp. Au cabinet militaire, nous découvrions les officiers des armées de terre, de mer et de l'air qui avaient combattu sur tous les fronts du Proche Orient, de Libye, de Tunisie, d'Italie, de Corse et enfin, à la suite des débarquements de Normandie et de Provence, en Métropole. En cet automne 1944, les combats continuaient en Allemagne. Au cours des repas que nous partagions avec ces officiers dans une cantine installée rue de Bourgogne, nous entendions des récits passionnants : c'était une tranche essentielle de I'Histoire de France.

     Le travail de l'équipe formée des cabinets civil et militaire était intense, car la tâche du Général et de son gouvernement était immense. Il fallait être présent dans la victoire finale sur l'Allemagne et remettre la France au niveau des grandes puissances. Dans le pays lui-même, il fallait tout reconstruire ; d'abord assurer l'ordre public et pourvoir au ravitaillement ; accueillir à leur retour les prisonniers de guerre et les déportés ; réprimer la collaboration avec l'ennemi ; mettre en place des institutions démocratiques en donnant aux représentants de la Résistance la place qu'ils avaient méritée, tout en veillant à éviter la mainmise communiste.

     La plupart des membres du cabinet que j'ai cités et qui venaient de rentrer en Métropole étaient peu au fait de la situation politique après quatre années d'occupation ennemie. Il incombait aux membres du cabinet civil qui étaient restés en Métropole d'éclairer le Président du gouvernement provisoire sur la réalité de la situation politique, économique et sociale.

     À cette tâche, Georges Pompidou prit sa part. Trois domaines lui avaient été confiés : l'éducation nationale, l'information et divers problèmes touchant à la politique intérieure. Il sut rapidement étendre au sein du cabinet ses domaines d'activité. Sa carrière d'enseignant lui permettait de conseiller le Général à l'occasion de contacts qu'il avait à prendre avec les universitaires et il l'aida en particulier lors d'une séance inaugurale de l'académie de Paris où De Gaulle prit la parole. Il entretenait avec tous les membres du cabinet d'excellentes relations, grâce à son affabilité, son humour et son optimisme. Nous pouvions ainsi tous ensemble et sans difficulté réunir nos informations et en faire l'analyse.

     Georges Pompidou recevait fréquemment les commissaires de la République, personnalités issues de la Résistance et qui avaient reçu à la Libération la charge des régions. Il pouvait ainsi faire le point de la situation en province et en particulier donner son avis sur l'opportunité et les conditions des déplacements que De Gaulle envisageait. Il eut la joie d'accompagner De Gaulle au cours de son voyage en Auvergne, terre natale de la famille Pompidou. L'accueil de la population fut chaleureux.

     Ses attributions l'amenaient à faire la liaison avec le Ministère de l'Information dont les titulaires furent successivement Pierre-Henri Teitgen, Jacques Soustelle et André Malraux. Grâce à sa culture il eut avec chacune de ces personnalités des contacts faciles et fructueux : il pouvait ainsi, à travers le relais que constituait ce ministère, tout à la fois contribuer à diffuser la pensée du Président du gouvernement, expliquer ses décisions et en même temps recueillir toutes informations sur les réactions de l'opinion au plan national.

     Comment exploitait-il ces informations ? L'accès auprès du Général n'étant pas toujours facile, il prit l'habitude de rédiger régulièrement des notes analysant de façon approfondie l'état de l'opinion. Il les remettait à Palewski qui les transmettait au Général, parfois elles revenaient annotées.

     La note du 23 octobre 1944 qu'il a mise en annexe de son ouvrage publié à la fin de sa vie : " Pour rétablir la vérité " est une remarquable analyse de l'état de l'opinion deux mois après la Libération. Il distingue trois tendances :
- celle des résistants où il voit se profiler la naissance d'un " Front populaire de la résistance " avec une dominante communiste.
- celle de la bourgeoisie qui, sous des formes et à des degrés divers, a accepté la collaboration ; pour sauver leur entreprise des patrons ont du passer des accords avec l'occupant. Dans ces milieux on craint la répression. On craint surtout que le gaullisme se fonde avec le communisme.
- entre les deux, une majorité qui a été vichyste d'abord puis qui, à partir de 1942, a évolué et qui reste attentiste. Elle se tourne vers le Général mais elle est déçue par un gouvernement qu'elle juge incapable de résoudre assez vite le problème du ravitaillement, ce qui est la préoccupation essentielle des Français.

     Dans sa conclusion, Pompidou dénonce l'insuffisance de l'impulsion donnée par le gouvernement dans l'élaboration des programmes et dans la propagande et il termine ainsi : " Ce que tous les Français de bonne foi attendent donc, c'est que le gouvernement gouverne, ait un programme économique et social, le fasse connaître, mobilise la nation pour le réaliser, ait enfin une politique et des hommes pour la défendre qui, dans le cadre régional, départemental et même local, feraient une chaîne entre le Général et chaque Français ".
Il traçait ainsi la piste de ce que pourrait être un futur parti gaulliste.

     De telles notes retenaient l'attention du Général qui, au fur et à mesure, découvrait en leur auteur les qualités d'un véritable conseiller politique. Ce rôle s'accrut au cours de l'année 1945 qui connut au plan de la politique intérieure d'importants événements : en particulier le référendum constitutionnel et les élections du 21 octobre 1945 avec la renaissance au sein de l'Assemblée constituante des partis politiques d'autrefois.

     La démission du Général de Gaulle en janvier 1946 entraîna la dispersion des membres de son cabinet mais il n'oublia pas pour autant les concours qui lui avaient été apportés. C'est ainsi qu'au cours de " la traversée du désert " et après avoir crée le R.P.F. le Général de Gaulle appela auprès de lui en 1948 Georges Pompidou comme son conseiller politique personnel.


 
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