La
nomination de Georges Pompidou le 14 avril 1962 provoqua une grande
surprise dans lopinion publique et je fus moi-même fort
étonné lorsque, quelques jours avant, il me demanda de
me préparer à la direction et à lorganisation
de son cabinet.
Il y avait évidemment un contraste
entre sa personnalité et celle de son prédécesseur
Michel Debré. Je connaissais de longue date ce dernier et avais
eu loccasion de lobserver dans son parcours à Matignon
de 1958 à 1962.
Michel Debré était avant
tout un réformateur. Il ne lui suffisait pas davoir été
lun des bâtisseurs de la Constitution de 1958. Il lui fallait
aussi changer la société : celle des paysans à
travers la loi dorientation agricole ; la médecine et ses
Facultés avec la loi sur les C.H.U. ; les rapports entre lenseignement
public et les établissements privés avec la loi sur les
contrats dassociations. Il avait la passion de la chose publique
et il y consacrait sa vive intelligence et son énergie.
Levé à laube chaque
matin, il rédigeait à ladresse de ses ministres
ou de ses collaborateurs des notes impératives : et à
défaut de suite rapidement donnée, il les complétait
par des remontrances. Il écrivait abondamment au général
de Gaulle pour linformer de ses projets et pour lui faire partager
ses inquiétudes, qui étaient nombreuses.
Il lui arrivait de prendre des positions
trop absolues ; ce fut le cas sur le problème de lAlgérie.
Telle fut la cause de son départ en avril 1962.
Jai suivi de plus près laction
de Georges Pompidou, dabord à loccasion de ma fonction
de directeur de son cabinet puis à partir de 1964 comme secrétaire
général du gouvernement.
Il nhabitait pas à Matignon
et ny arrivait quaprès avoir pris tranquillement
chez lui connaissance de la presse et des émissions de radio.
A 10 h, il réunissait ses plus proches collaborateurs, cest-à-dire
habituellement son directeur de cabinet (François-Xavier Ortoli
puis Michel Jobert qui mont succédé), Olivier Guichard,
Alain Peyrefitte, Ministre de lInformation accompagné de
Jacques Leprette, Simonne Servais, chef du service de presse et le secrétaire
général du gouvernement. Il réfléchissait
à haute voix sur les événements et sur les commentaires
de la presse. Il sen suivait entre nous une conversation à
bâtons rompus. Les conclusions étaient plus des orientations
que des décisions Il éludait aisément
et philosophait comme si la vie quotidienne de la France lui était
extérieure pendant les premières heures de la matinée.
Cest en ces termes que Michel Jobert le décrivait malicieusement
dans ses Mémoires davenir (édition Grasset
p.145).
À partir de 11 h, la journée
était, comme celle de tous les Premiers Ministres, chargée
daudiences, de réunions interministérielles, de
réceptions, de débats publics dans les assemblées
parlementaires ou ailleurs, de conférences de presse etc. En
fin de journée, il accordait quelques minutes dentretiens
à tel ou tel membre de son cabinet ou se contentait demporter
chez lui leurs écrits, quil examinait dans la soirée
et restituait le jour suivant avec ses observations manuscrites, parfois
critiques.
Il était ainsi armé pour
présider des comités interministériels avec une
parfaite maîtrise. Il mettait alors ses ministres et leurs collaborateurs
à lépreuve : il les interrogeait et ne les lâchait
pas. Il réagissait sur leurs propositions dabord avec gentillesse
pour favoriser le dialogue puis, si les réponses nétaient
pas tout à fait convaincantes, son visage se durcissait et son
style devenait mordant. Il savait descendre en flammes les projets de
réforme insuffisamment préparés et Dieu sait si
dans la vie dun gouvernement on voit arriver à Matignon
des projets de cette nature ! Cest grâce à de telles
réunions bien préparées par ses propres collaborateurs
quil a su pendant plus de six ans affirmer son autorité
et assurer la cohésion de quatre gouvernements successifs.
Au fur et à mesure du temps qui
passait, il ne cessa de saffirmer dans ses interventions publiques.
Quant aux débats parlementaires, on ne peut oublier le grand
débat qui eut lieu à lAssemblée nationale
le 24 avril 1964 et au cours duquel il sut avec éloquence expliquer
à François Mitterrand ce que devaient être les rôles
respectifs du président de la République et du Premier
Ministre.
Il sut aussi saccoutumer aux émissions
télévisées. À la veille de ces épreuves,
je le voyais marcher de long en large dans le parc de Matignon : il
ordonnait dans sa pensée les idées force quil défendrait
et quelques formules propres à bien passer à lécran.
Quant au style de lémission, il choisissait volontiers
les conversations au coin du feu : il excluait toute emphase
et toute passion. Cétait toujours simple et clair ; il
parlait comme avait dû parler autrefois son père qui était
instituteur en Auvergne. Le public y a été, je crois,
très sensible.