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Témoignage d'André Giraud,
" Affaires pétrolières. Chronologie résumée des évènements de mai 1968 ". Extraits

     
     

     Le texte ci-dessous est composé d'extraits d'un court cahier de mémoires d'André Giraud intitulé " affaires pétrolières. Chronologie résumée des évènements de mai 1968 ". Ces mémoires furent sans doute rédigées peu après les faits à partir de notes prises lors des évènements de mai 1968.
     André Giraud, ancien élève de l'École Polytechnique et ingénieur des Mines était, notamment, au moment des faits relatés ci-dessous, directeur des Carburants au ministère de l'Industrie. Ce cahier de mémoires a été déposé par Georges Dominjon, son adjoint à la direction des Carburants à cette époque, lors de l'enregistrement de son témoignage dans le cadre du programme d'archives orales de l'Association Georges Pompidou. Les extraits ont été choisis en étroite collaboration avec Monsieur Dominjon et souhaitent mettre en valeur la gestion quotidienne, par les pouvoirs publics, des problèmes de carburants ainsi que les conditions du retour rapide de l'essence après les négociations de Grenelle.

     

   

 


VENDREDI 24 MAI

     

L'ambiance est toujours indécise. Le Général, rentré de Roumanie doit parler ce soir. Les négociations de Grenelle sont annoncées pour le lendemain et confusément on attend le tournant que vont prendre les choses. Il faut tenir en évitant que la situation ne s'aggrave.
     Je crois que cet état d'esprit, qui était le nôtre, au ministère de l'Industrie, devait être aussi plus ou moins partagé à Matignon. Car depuis la suspension de l'opération de Gennevilliers jusqu'au mardi 28, plus personne ne reparlera de faire intervenir les forces de l'ordre.
     Parallèlement la situation des grèves va incontestablement au durcissement. Dans le domaine pétrolier, les grévistes se méfient, laissent sortir les camions au compte-gouttes. Si nous n'obtenons pas une attitude plus raisonnable de leur part, même nos réseaux prioritaires ne fonctionneront pas. Je crois possible de les convaincre qu'ils ne peuvent pas priver la population au-delà d'une certaine limite et je demande l'autorisation de les rencontrer. Elle m'est donnée par le Ministre à 9h30.
     Il est significatif de l'ambiance dans laquelle on se trouve alors de songer que nous considérions cette affaire comme hasardeuse. Allaient-ils accepter de rencontrer des autorités officielles ? Ne proposeraient-ils pas une rencontre chez eux, que nous ne pourrions évidemment accepter ? Nous prenions des ruses pour aboutir, commençant par un syndicat plus mou, usant de l'acceptation de l'un pour obtenir celle de l'autre, etc... Finalement le rendez-vous est fixé à 16h à la DICA [direction des Carburants].
     Depuis deux ou trois jours notre permanence téléphonique est littéralement assaillie par des demandeurs dont certains présentent des cas parfois tragiques. Nous les réglons tant bien que mal. Nous tenons bon sur la définition restrictive des prioritaires dans les réseaux Croix-Rouge et fourchette, tout en sachant qu'il y a de nombreuses fraudes, pour ne pas donner de mauvais prétextes aux grévistes. Nous décidons de créer un troisième réseau car les deux premiers ne suffisent évidemment pas à satisfaire les besoins essentiels.
     15h - J'enregistre pour les radios, je ne cache pas la gravité de la situation, seuls les réseaux prioritaires pourront être approvisionnés si les sorties de dépôts peuvent se faire. Je recommande la discipline aux automobilistes et déconseille les départs en week-end.
     Lorsque j'ai fini, les journalistes restent muets. Les choses vont-elles si mal ? Ils paraissent atterrés. Cela est significatif. Jusqu'ici les choses ont marché à peu près ; c'est un peu la pénurie fraîche et joyeuse que l'on accepte avec bonne humeur, en s'aidant au besoin des stocks faits au début de la semaine.
16h - Les syndicalistes sont là. Un peu crispés, mais on les détend. Le contraste est frappant avec les Présidents de la matinée (1). Ils paraissent sûrs d'eux, en position de commandement sur leurs troupes.
     Ils deviennent relativement perméables à nos arguments. Ils comprennent que la situation devient trop tendue et qu'il faut la détendre. Je mets les points sur les i. À chacun son rôle. La DICA met en place le dispositif le plus approprié pour s'adapter à la pénurie. Ils portent la responsabilité de la pénurie. Nous désignons les stations pour les catégories prioritaires et nous allons en désigner d'autres. S'ils ne les livrent pas, c'est leur responsabilité vis-à-vis de la Nation. Mais nous pouvons établir une certaine coordination pour éviter les malentendus. Si leur objectif est de ne pas arrêter les services essentiels, comme c'est également le nôtre, ils doivent nous désigner des correspondants à qui nous pourrons signaler ce qui devrait marcher et ne marche pas. On pourra ainsi éviter les initiatives isolées malencontreuses. Je précise aussi que certains de leurs collègues continuant à travailler, il ne faut pas qu'ils s'étonnent si des stations autres que prioritaires continuent à être ravitaillées. Qu'ils ne comptent pas sur nous pour nous y opposer, notre métier n'est pas de réduire le ravitaillement en essence mais de l'améliorer.
     On évoque les catégories qui entreront dans le futur troisième réseau. Je n'accepte pas de suppression, mais l'addition de pompes syndicales à condition qu'il y en ait pour le CNPF. Je propose alors par malignité une pompe pour la DICA ! Interloqués, ils ne croient pas que nous en ayons besoin, puis disent en chœur que s'agissant de la DICA il ne serait pas convenable qu'elle manque de carburant, mais l'un d'eux fait observer que ce serait un dangereux précédent car bientôt ils viendraient " à prêter la main au ravitaillement de l'ensemble du pouvoir gaulliste ". Je mets fin à la plaisanterie rapportée ici comme indication d'ambiance.
     Le soir, nous écoutons chez le Ministre, l'allocution du Général.

DIMANCHE 26 MAI

     Paris est calme, très calme. Les négociations de Grenelle continuent. La ville est dans un état de saleté inconcevable. L'atmosphère est sinistre, tendue. Le téléphone n'arrête pas de sonner à la permanence ; nous faisons prendre patience avec la perspective du troisième réseau dont la mise en place se poursuit. Les syndicats sont les plus impatients ; ils veulent leurs pompes et croient un moment que nous leur avons affecté volontairement une station fermée le dimanche. Ils menacent d'en prendre une autre que nous le voulions ou non. Finalement la nôtre ouvre. Les journalistes non plus ne cessent de se manifester. Pour la première fois, ils commencent à se rendre compte que la grève n'est pas " fraîche et joyeuse ".
     En province, la situation se tend aussi progressivement, elle est plutôt pire qu'à Paris à Nantes et Marseille où semble-t-il la désignation des prioritaires est passée à peu près entièrement aux mains des syndicats.
     Un indice de la misère dans laquelle se trouve l'appareil de l'État : après avoir dérangé chez eux plusieurs officiers supérieurs on me signale comme dépôt éventuellement sûr, le dépôt militaire de Beaune la Rolande (Fontainebleau). J'essaie en vain de le joindre par téléphone. Le téléphone ne marche pas. Finalement j'apprends par la gendarmerie qui a envoyé des motards qu'il est gardé par des piquets de grève.

LUNDI 27 MAI

     Les conversations de Grenelle ont abouti ce matin. Est-ce la détente ? Sommes-nous au bout de nos peines ? Cependant dans le courant de la matinée parvient la nouvelle du refus du personnel de Renault. Aucun signe tangible de dégel n'intervient. La Chambre syndicale convient avec les syndicats la constitution d'un comité d'étude pour l'application des accords de Grenelle.
Les Syndicats demandent à nous voir d'urgence. Nous les convoquons pour 11h30 avec l'espoir - qui se réalise - de leur montrer que les pouvoirs publics n'en sont pas à un déjeuner près. Psychologiquement il faut avoir l'air, par tous moyens, de gens résolus. (On en est réduit à de bien petits moyens !).
     La situation n'a fait que s'aggraver. Les sorties pour réseaux prioritaires marchent plus ou moins bien. Les automobilistes qui ont vidé les réservoirs remplis au début de la semaine deviennent de plus en plus nerveux. Des désordres se produisent sur les pompes. Le système D a fabriqué d'innombrables fausses attestations de priorité. Des piquets de grève extérieurs au pétrole crèvent les pneus de camions-citernes. Des colonnes de camions-citernes qui sont allées se remplir en Suisse ou en Italie sont littéralement prises à l'abordage sur les routes et dirigées sur des dépôts en grève. Les raffineries de Marseille, de Nantes, de Bordeaux et de Dunkerque ne laissent plus rien sortir.
     Les Syndicalistes arrivent. Ce ne sont plus des représentants des centrales, mais des gens du pétrole. Ils entament la réunion avec assurance, posent leurs conditions :
- plus de livraisons par des stations prioritaires à des non-prioritaires ;
- plus d'approvisionnement des stations non prioritaires par des dépôts hors Paris ;
- plus de franchissement de la frontière par des camions-citernes ;
Sinon, ils ne serviront plus les prioritaires et emploieront les mêmes voies de fait.

     Un argument qui peut les toucher - et qui les touche quelque peu - : les réseaux prioritaires ne peuvent pas régler tous les cas dignes d'intérêt. Il faut, en plus, des soupapes. Les grévistes doivent faire attention de ne pas exacerber les mécontentements du public. Si leur idée est d'assurer les besoins essentiels des Français ils se trompent lourdement en croyant que les réseaux prioritaires qui écoulent à peine 10% des besoins normaux y suffiront.

     Ils sont d'accord pour maintenir le contact sur toute difficulté. Il s'est avéré jusqu'à la fin de la crise que dans les dépôts, si l'autorité des directions générales était souvent fortement battue en brèche ou avait même, dans certains cas, complètement disparue, celle de l'administration, dont nous n'usions qu'avec précaution, a toujours été admise.

JEUDI 30 MAI

     Situation a peu près inchangée sur le plan pétrolier, plutôt plus dure de la part des grévistes. Depuis que nous connaissons les intentions du Gouvernement nous évitons tout contact avec eux.
Sur le plan général, l'attente accroît la tension d'heure en heure. On apprend vers 11h le retour du général de Gaulle. Il est clair qu'il va se passer quelque chose, mais quoi ?

    Par la fenêtre du bureau où nous étions réunis, nous avions entendu la Marseillaise qui signalait la fin du discours du Général. Rentrant rue de Grenelle, pour rendre compte, je trouvai Camous(2) et ses collaborateurs écoutant à la radio les nouvelles de la manifestation des Champs-Élysées.
     Tout est brusquement changé. À la lourde attente où seuls les plus énergiques tenaient bon, paraissait s'amorcer un réveil d'une masse de population. Le sortilège qui paralysait les non-grévistes paraissait pouvoir être rompu.
     Je convoque sur l'heure, pour consultation, les présidents d'Elf et de Shell qui depuis le début de la crise ont montré la meilleure appréciation des situations. Autant ils étaient opposés quelques heures auparavant à l'épreuve de force, autant ils croient possible, comme je le crois aussi, de renverser la vapeur avec un peu d'énergie si la police assure la liberté du travail.

     Je retourne chez Camous(2), la décision est prise de lancer la contre-attaque. De son bureau, j'appelle un à un les Présidents pour leurs donner la consigne : " Par tous moyens possibles, faire converger dès cette nuit, le maximum d'essence sur les pompes de Paris et de sa région. La police, au besoin, débarrassera les oppositions ". Je les trouve tous, ou à peu près, prêts à agir. Camous se met aussi d'accord avec la préfecture de Police. On décide que la police interviendra seulement sur demande du Ministère, ou sur la requête des chefs de dépôts, ceci afin de prévenir les incohérences…

VENDREDI 31 MAI

     La coordination est cette fois, excellente.
     C'est Shell, dont les dépôts n'ont jamais été réellement en grève, qui sort les premiers camions à Nanterre et Juvisy. La police libère sans grande difficulté les dépôts Esso de Saint-Ouen et de Villeneuve, Shell de Choisy, Total de Saint-denis. À Gennevilliers, la matinée se passe en négociations diverses. Un membre de la direction d'Elf sort lui-même le premier camion. Voyant que la distribution reprend peu à peu, les dépôts de Gennevilliers se remettent en marche. De notre PC nous suivons la situation minute par minute. La police doit ouvrir les derniers dépôts de Gennevilliers. À Colombes (Total) la chose prend une tournure plus aiguë car les grévistes des usines avoisinantes commencent à édifier une barricade. Les CRS attendent d'avoir des renforts - ce qui leur prend une heure ou deux - pour agir plus facilement et plutôt par dissuasion que par engagement. À Grigny, il faut que je secoue le président de la CIM pour qu'il consente à faire ouvrir son dépôt sous la protection des forces de l'ordre. Simultanément, les camions affrétés pendant la nuit arrivent des endroits plus éloignés y compris des dépôts de l'OTAN ou de l'étranger.
     Le dispositif des grévistes était visiblement débordé par la convergence de cet ensemble d'initiatives, appuyée par l'ardeur qui avait remplacé chez certains de leurs collègues non-grévistes l'apathie de la veille. Dès 10h30, nous pouvions décrire les mesures prises et annoncer à la réunion de Matignon (présidence d'Edouard Balladur) que le travail paraissait reprendre. Edouard Balladur, attentif, demande qu'on lui donne des nouvelles en début d'après-midi.
     À mon retour à la DICA, nous faisons le pointage. À la cadence à laquelle tournent les camions, nous aurons distribué à la fin de la journée plus que la consommation journalière normale. Parallèlement la commission paritaire a repris ce matin et les nouvelles parviennent en séance aux Présidents et aux syndicats ; tout change. Mercredi, les syndicats parlaient en maître ; au fil des heures ils cherchent surtout à consolider au mieux ce qu'ils ont obtenu. Vers midi, l'Intérieur nous annonce que les préfets de province ont reçu l'ordre d'assurer, avec les forces à leur disposition, la protection du travail.

(1) Dans la matinée, André Giraud avait rencontré les présidents des grandes compagnies pétrolières installées en France.
(2) Paul Camous est, au moment des événements de Mai 1968, directeur de cabinet d'Olviier Guichard, minsitre délégué à l'Aménagement du territoire.



 
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