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Mai 1968 |
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Témoignage
d'André Giraud,
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L'ambiance
est toujours indécise. Le Général, rentré
de Roumanie doit parler ce soir. Les négociations de Grenelle
sont annoncées pour le lendemain et confusément on attend
le tournant que vont prendre les choses. Il faut tenir en évitant
que la situation ne s'aggrave.
Je crois que cet état d'esprit, qui était le nôtre, au ministère de l'Industrie, devait être aussi plus ou moins partagé à Matignon. Car depuis la suspension de l'opération de Gennevilliers jusqu'au mardi 28, plus personne ne reparlera de faire intervenir les forces de l'ordre. Parallèlement la situation des grèves va incontestablement au durcissement. Dans le domaine pétrolier, les grévistes se méfient, laissent sortir les camions au compte-gouttes. Si nous n'obtenons pas une attitude plus raisonnable de leur part, même nos réseaux prioritaires ne fonctionneront pas. Je crois possible de les convaincre qu'ils ne peuvent pas priver la population au-delà d'une certaine limite et je demande l'autorisation de les rencontrer. Elle m'est donnée par le Ministre à 9h30. Il est significatif de l'ambiance dans laquelle on se trouve alors de songer que nous considérions cette affaire comme hasardeuse. Allaient-ils accepter de rencontrer des autorités officielles ? Ne proposeraient-ils pas une rencontre chez eux, que nous ne pourrions évidemment accepter ? Nous prenions des ruses pour aboutir, commençant par un syndicat plus mou, usant de l'acceptation de l'un pour obtenir celle de l'autre, etc... Finalement le rendez-vous est fixé à 16h à la DICA [direction des Carburants]. Depuis deux ou trois jours notre permanence téléphonique est littéralement assaillie par des demandeurs dont certains présentent des cas parfois tragiques. Nous les réglons tant bien que mal. Nous tenons bon sur la définition restrictive des prioritaires dans les réseaux Croix-Rouge et fourchette, tout en sachant qu'il y a de nombreuses fraudes, pour ne pas donner de mauvais prétextes aux grévistes. Nous décidons de créer un troisième réseau car les deux premiers ne suffisent évidemment pas à satisfaire les besoins essentiels. 15h - J'enregistre pour les radios, je ne cache pas la gravité de la situation, seuls les réseaux prioritaires pourront être approvisionnés si les sorties de dépôts peuvent se faire. Je recommande la discipline aux automobilistes et déconseille les départs en week-end. Lorsque j'ai fini, les journalistes restent muets. Les choses vont-elles si mal ? Ils paraissent atterrés. Cela est significatif. Jusqu'ici les choses ont marché à peu près ; c'est un peu la pénurie fraîche et joyeuse que l'on accepte avec bonne humeur, en s'aidant au besoin des stocks faits au début de la semaine. 16h - Les syndicalistes sont là. Un peu crispés, mais on les détend. Le contraste est frappant avec les Présidents de la matinée (1). Ils paraissent sûrs d'eux, en position de commandement sur leurs troupes. Ils deviennent relativement perméables à nos arguments. Ils comprennent que la situation devient trop tendue et qu'il faut la détendre. Je mets les points sur les i. À chacun son rôle. La DICA met en place le dispositif le plus approprié pour s'adapter à la pénurie. Ils portent la responsabilité de la pénurie. Nous désignons les stations pour les catégories prioritaires et nous allons en désigner d'autres. S'ils ne les livrent pas, c'est leur responsabilité vis-à-vis de la Nation. Mais nous pouvons établir une certaine coordination pour éviter les malentendus. Si leur objectif est de ne pas arrêter les services essentiels, comme c'est également le nôtre, ils doivent nous désigner des correspondants à qui nous pourrons signaler ce qui devrait marcher et ne marche pas. On pourra ainsi éviter les initiatives isolées malencontreuses. Je précise aussi que certains de leurs collègues continuant à travailler, il ne faut pas qu'ils s'étonnent si des stations autres que prioritaires continuent à être ravitaillées. Qu'ils ne comptent pas sur nous pour nous y opposer, notre métier n'est pas de réduire le ravitaillement en essence mais de l'améliorer. On évoque les catégories qui entreront dans le futur troisième réseau. Je n'accepte pas de suppression, mais l'addition de pompes syndicales à condition qu'il y en ait pour le CNPF. Je propose alors par malignité une pompe pour la DICA ! Interloqués, ils ne croient pas que nous en ayons besoin, puis disent en chur que s'agissant de la DICA il ne serait pas convenable qu'elle manque de carburant, mais l'un d'eux fait observer que ce serait un dangereux précédent car bientôt ils viendraient " à prêter la main au ravitaillement de l'ensemble du pouvoir gaulliste ". Je mets fin à la plaisanterie rapportée ici comme indication d'ambiance. Le soir, nous écoutons chez le Ministre, l'allocution du Général. DIMANCHE 26 MAI Paris
est calme, très calme. Les négociations de Grenelle continuent.
La ville est dans un état de saleté inconcevable. L'atmosphère
est sinistre, tendue. Le téléphone n'arrête pas
de sonner à la permanence ; nous faisons prendre patience avec
la perspective du troisième réseau dont la mise en place
se poursuit. Les syndicats sont les plus impatients ; ils veulent leurs
pompes et croient un moment que nous leur avons affecté volontairement
une station fermée le dimanche. Ils menacent d'en prendre une
autre que nous le voulions ou non. Finalement la nôtre ouvre.
Les journalistes non plus ne cessent de se manifester. Pour la première
fois, ils commencent à se rendre compte que la grève n'est
pas " fraîche et joyeuse ". LUNDI 27 MAI Les
conversations de Grenelle ont abouti ce matin. Est-ce la détente
? Sommes-nous au bout de nos peines ? Cependant dans le courant de la
matinée parvient la nouvelle du refus du personnel de Renault.
Aucun signe tangible de dégel n'intervient. La Chambre syndicale
convient avec les syndicats la constitution d'un comité d'étude
pour l'application des accords de Grenelle. JEUDI 30 MAI Situation
a peu près inchangée sur le plan pétrolier, plutôt
plus dure de la part des grévistes. Depuis que nous connaissons
les intentions du Gouvernement nous évitons tout contact avec
eux. VENDREDI 31 MAI La coordination est cette fois, excellente. |
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