Question :
Je vais reprendre les différentes tendances. Les gaullistes de
gauche tout d'abord. Les 14 et 15 mai 1966 lors de la troisième
convention nationale du front du progrès à Saint-Maur,
Edgard Pisani fût présenté comme, je cite :
" le point de ralliement de la gauche gaulliste ". Vous souvenez-vous
de la réaction de Georges Pompidou ?
Elle n'a pas été mauvaise. Edgard Pisani n'a changé
de camp qu'en 1968. Nous sommes en 1966. Cela étant, pour être
franc, Pompidou avait une considération relativement réduite
pour les gaullistes de gauche. Il les jugeaient trop intellectuels,
trop loin du concret, et surtout intéressés par leur propre
sort.
Question : y avait-il une distinction au sein des différents
courants de cette gauche gaulliste ?
Vous aviez Pisani, Edgar Faure, Dechartre, Léo Hamon, Dauré,
etc. Edgar Faure, lui, était radical. Naturellement, il était
radical de droite. Mais lui disait: " n'oubliez jamais que je suis
radical de gauche. " Il avait deux copains à placer.
Cela n'allait pas plus loin que cela. Il y en a un qui est passé,
l'autre qui n'est pas passé.
Pisani n'a pas joué un rôle fondamental. Il est venu à
un certain nombre de réunions. Je me souviens être allé
chez lui deux fois. Il avait de grandes idées politiques. Il
voulait dégager des lignes de force, que l'on prenne des engagements
sur ceci ou cela, ce qui agaçait un peu Pompidou. Mais Pisani
a plutôt cherché à jouer un rôle dans la politique,
dans la stratégie, la tactique électorale. Et cela le
passionnait. Il défendait un ou deux amis. Mais les gaullistes
de gauche avaient tous leurs candidats et on ne peut pas dire qu'ils
présentaient des candidats en commun. Pompidou a réglé
des problèmes délicats en donnant les investitures. Les
uns et les autres s'en sont contentés. Ils ne pouvaient faire
autrement. On ne pouvait pas faire élire 150 députés
gaullistes de gauche. Le Général aimait bien comme disait
Pompidou "faire joujou avec ses gaullistes de gauche."
Donc, il fallait les prendre au sérieux sans plus, car, dés
qu'ils n'étaient pas contents, ils allaient se plaindre à
l'Élysée.
Question : Que pensait Georges Pompidou de leur tentative de
regroupement ? Vous-même, vous avez exprimé votre
inquiétude. Je pense à une note du 16 mai 1966. Je vous
cite :
" Burin des Roziers m'a demandé si l'option Pisani s'était
faite avec votre accord. Je n'ai pu répondre mais j'ai indiqué
que dans la mesure où Pisani voulait créer un nouveau
groupe de 30 membres, j'en doutais. Tel était, l'objectif de
Pisani. Il voulait jouer sur la gauche un rôle égal à
celui de Valéry Giscard d'Estaing à droite. "
Cela, c'était une ambition de Pisani mais aussi d'Edgar Faure
: avoir suffisamment de députés pour former un groupe.
Je peux vous dire que nous avons toujours fait attention à ce
qu'ils ne puissent pas avoir trente sièges et former un groupe.
Il y avait assez de problèmes avec Giscard d'Estaing sans créer
un autre groupe parlementaire. Mais il est exact que Pisani et Edgar
Faure ambitionnaient l'un et l'autre de créer un groupe parlementaire.
Pisani avait de très grandes ambitions politiques ce qui explique
beaucoup son attitude en 1968.
Question : Est-ce que Georges Pompidou vous suivait complètement
sur ce point ? Etait-il très vigilant lui aussi ?
Il ne voulait pas d'un groupe parlementaire supplémentaire dans
la majorité. Il avait assez avec les républicains indépendants.
Question : Les jugeait-il capables d'avoir ce groupe ou pas
? Est-ce qu 'il les prenait au sérieux ?
Si on leur avait donné 30 sièges, ils auraient fait
leur groupe.
Il n'en était pas question, surtout dans le contexte des élections
de 1967. Mais le problème ne s'est pas posé. lis n'ont
jamais eu trente députés gaullistes de gauche. Même
si la sensibilité existait.
Question : Alors maintenant, les républicains indépendants.
Quels étaient les rôles respectifs de Valéry Giscard
d'Estaing et de Poniatowski ? Vous évoquez assez souvent ce dernier
dans vos notes. Est-il venu souvent ?
Oui, Poniatowski venait souvent. Il n'y avait pas de problème
entre Giscard et lui. Je n'ai jamais ressenti de problème. Je
m'entendais bien avec Poniatowski qui était un camarade de promotion.
C'est lui qui était toujours là pour ce que l'on appelle
la tactique électorale, la recherche des compromis. Et il n'était
pas excessif, mais très ouvert contrairement à sa réputation.
Question : Et quelle relation Georges Pompidou entretenait-il
avec chacun des deux hommes ?
C'est un problème complexe. On peut dire que les rapports étaient
excellents pour commencer. Mais enfin, Pompidou savait parfaitement
que Giscard voulait devenir Président de la République.
Question : Déjà ?
Oui. Déjà, en 1961. À mon avis, Giscard était
bien décidé à jouer sa chance s'il sentait qu'elle
se présentait.
Question : Je voudrais vous lire encore une de vos notes celle
du 12 mai 1966 où vous faites le compte rendu d'une conversation
que vous avez eu avec Poniatowski et où vous vous adressez à
Georges Pompidou. " Valéry Giscard d'Estaing aurait la conviction
que toute la procédure actuelle a pour objectif de le rouler
et il craint que Poniatowski ne se fasse avoir en entrant dans un mécanisme
trop rigoureux. Mais la méfiance instinctive de Giscard d'Estaing
ne semble pas être partagée par tous ses amis. Poniatowski
insiste sur cet aspect du problème et sur la nécessité
pour vous-même d'avoir des contacts personnels fréquents
avec Giscard d'Estaing. En effet, celui-ci semble revenir de chaque
entretien avec vous avec un peu moins de méfiance. "
Oui, pour en revenir à ce que je disais, ils avaient de bonnes
relations et Pompidou a fait le nécessaire pour qu'il en soit
ainsi. Mais ce sont deux candidats à la présidence de
la République. C'est tout. Les rapports sont bons mais la méfiance
est totale.
Question : Cette note m'a étonnée.
Oui, quand il voyait Pompidou, il obtenait un siège de plus.
Alors on disait à Pompidou qu'il pouvait le voir assez souvent,
mais pas trop car à chaque fois Giscard repartait avec un député
de plus.
Je crois également que c'est à la suite de ma note dont
vous parlez que Pompidou l'a invité à un déjeuner
en tête-à-tête pour le calmer en bavardant avec lui.
Mais Giscard avait dans la tête que l'on voulait le réduire
pour l'empêcher d'être candidat à la présidence.
À l' époque, il ne pouvait pas être candidat contre
Pompidou. Son échec aurait été assuré en
1965 et il le savait. D'ailleurs, il ne s'est pas présenté
en 69. Mais si le Général avait tenu jusqu' en 72, Giscard
se serait présenté contre Pompidou.
Question : Il était important de le souligner car je
ne crois pas qu'après cela leurs relations aient été
aussi bonnes.
Après, c'est autre chose. Pompidou devient Président de
la République et c'est une autre histoire. Il faut voir les choses
à l'époque dont on parle.
Question : Pour conclure sur les républicains indépendants,
avez-vous eu l'impression que leurs prétentions étaient
difficiles à contenir ?
Oui. Giscard cherchait sa route politique fondamentale. Il lui fallait
d'abord ses trente députés, son groupe à lui. Cela
était pour lui non négociable. C'était la déclaration
de guerre la plus complète s'il n'en avait pas reçu l'assurance.
Pour avoir trente députés, il faut avoir quarante circonscriptions
éligibles. D'ailleurs, l'expérience l'a prouvé
puisque les résultats n'ont pas été à la
hauteur des espérances. Tant qu'il n'a pas eu ses quarante sièges
éventuels il a été insupportable mais il les a
eus.
Question : Maintenant l'ouverture au centre. Vous avez évoqué
Edgar Faure. Si je comprends bien, il se souciait surtout de placer
quelques amis mais cela n'allait pas au-delà ?
Au-delà c'était du verbe. Mais il était très
fort dans le verbe. II a pu en laisser des traces .
Question : De quelle manière Georges Pompidou avait-il
obtenu le ralliement des démocrates chrétiens ?
La moitié des centristes étaient gaullistes. Dienesch
était gaulliste comme beaucoup d'autres. Pleven était
gaulliste aussi. Maurice Schumann était galliste. Il y a eu l'incident
Europe, parce que finalement tout a tourné autour. Mais les contacts
ont toujours été nombreux, notamment avec Duhamel avec
qui j'avais un contact permanent à cette époque. Maurice
Schumann que j'avais connu à Londres aussi et que je voyais de
temps en temps. Ils sont rentrés au gouvernement après
l'élection mais cela a abouti à de mauvais rapports avec
ceux qui sont restés en dehors. Duhamel soutiendra la candidature
de Pompidou à la présidence de la République.
Question : Le ralliement de certains démocrates chrétiens
a-t-il causé des difficultés avec l'U .N.R ? Dans vos
notes, j'ai trouvé une conversation avec Madame Dienesch où
elle vous dit avoir rencontré des diflicultés avec M.
Colin, président de son groupe parlementaire. Elle a même
été menacée d'exclusion.
Évidemment. Colin, Teitgen, Lecanuet et d'autres étaient
anti-gaullistes ou non-gaullistes, prenez-le sous l'angle que vous voulez.
Ils étaient coupés en deux. Finalement, cela s'est terminé
par une scission avec la création du groupe démocrate.
Ce que vous dites, ce sont les prémices de cette scission.
Question : Il y a un petit incident amusant dans vos notes.
Madame Dienesch a décidé de révéler elle-même
qu'elle participerait aux travaux du comité d'action et les raisons
pour lesquelles elle s'inscrirait dans la prochaine assemblée
au groupe U.N.R. Georges Pompidou répond dans la marge :
" très bien "
Puis vous continuez : " Schumann aurait voulu le faire avec
elle, mais attendre le 15 décembre " Et vous, vous conseillez
à Georges Pompidou d'annoncer lui-même officiellement le
ralliement de Schumann et vous ajoutez : " je doute qu'il
puisse vous démentir " à quoi Georges Pompidou vous
répond : " je le ferai à coup sûr
! ! ! ". Schumann était donc un peu frileux dans cette
affaire ?
Schumann voulait être ministre. Il voulait revenir au gouvernement
dont il était parti en 1962. Cette envie d'être ministre
a conditionné son comportement. Et il n'était pas le seul
à être motivé par cette envie d'être Ministre.
Question : Par rapport à Lecanuet, qu'attendait Georges
Pompidou des ralliés ? Est-ce qu'il espérait qu'ils constituent
une force de pression sur Lecanuet ? Est-ce que Lecanuet inquiétait
Georges Pompidou d'un point de vue électoral ?
Non. C'était Giscard.
Question : Alors, face à l'opposition que préconisiez-vous
pour souder l'unité de la majorité ? Dans de nombreuses
notes on voit que vous avez un souci à cet égard. Quelles
étaient les mesures que vous envisagiez ? Que pensait Georges
Pompidou de ce problème ?
Dans mon esprit, l'unité tournait autour de deux idées.
La première était, que toute candidature sauvage devait
être désavouée. Pour moi, c'était un candidat
et un seul dans chaque circonscription. Sauf quelques très rares
exceptions, auquel cas je préconisais que l'on donne l'investiture
à deux candidats, donc que l'on accepte une primaire. Puis à
la grâce de Dieu car théoriquement, il n'en restait qu'un
au deuxième tour. Pour moi, au niveau de Giscard d'Estaing, d'Edgar
Faure, Pisani, Baumel, la condamnation violente des candidatures sauvages
devait être claire. Et cela, nous l'avons obtenu officiellement
mais rien ne pouvait empêcher Baumel ou Giscard de dire : Bon,
monsieur le candidat, je n'y puis rien, c'est comme ça je ne
puis rien pour vous mais si les militants vous soutiennent, on verra
bien etc. Donc en fait, ils ne désapprouvent pas. Ils le désavouent
mais ils le soutiennent.
Pour moi, l'uniité c'était d'éviter ce double jeu
et je crois d'ailleurs que l'on y est à peu près arrivé.
La 2e idée était d'avoir une tactique de campagne
électorale à peu près cohérente sur le plan
de quelques grands principes ; d'où les fiches dont je parlais
tout à l'heure que l'on a préparé pour les candidats
de quelque parti de la majorité qu'ils soient. Tous les candidats
de la majorité ont eu ce dossier, ce qui devait donner une certaine
cohésion à la manière de s'exprimer.
Question : Georges Pompidou était-il comme vous favorable
à un programme commun, voir à un engagement écrit
des candidats de la majorité ?
Là, vous parlez de choses différentes. Le programme, il
est mort-né et s'est terminé par le résumé
de notre projet de programme. Le programme en 50 pages, n'avait pas
plu à l'Élysée non pas dans son contenu, mais dans
le principe même de son existence. Donc, on a fait ce petit programme
et l'idée était de demander au candidat de s'engager et
de respecter la discipline de vote à l'Assemblée.
Question : Comment Georges Pompidou voyait-il cela ?
Comme je viens de le dire, c'était son opinion sauf qu'il aurait
été partisan d'un vrai programme.
Question : Avez-vous obtenu l'engagement des candidats ?
Oui. Et les choses se sont bien passées après l'élection,
d'autant mieux que la majorité était très faible.
Plus les majorités sont faibles, plus elles sont cohérentes.
Question : Parfois dans vos notes, on voit des propositions
qui consistent à récupérer d'anciens socialistes.
Vous souvenez-vous de cela ?
Il y en a eu deux ou trois. C'est eux qui sont venus. Un exemple, c'est
Hersant. Il y en avait deux ou trois autres aussi. On ne les a pas retenus,
pas plus que l'on a retenu Hersant, pour des raisons morales a dit Pompidou.
Question : Parce qu'ils étaient socialistes ?
Non, ils n'étaient pas socialistes. Ils étaient d'anciens
socialistes.
Non, parce qu'ils n'étaient pas de bons candidats, à l'exception
de Hersant, finalement élu socialiste comme je l'ai rappelé
plus haut.
Vous savez, ce n'est pas évident dans une circonscription d'aller
présenter un ancien du parti d'en face. Ce sont des petits jeux
qui ne sont pas toujours payants.
Question : Quelle attitude le Général et Georges Pompidou
souhaitaient-ils voir adopter face à l'opposition et à
François Mitterand en particulier ?
À cette époque, on m'a donné le dossier de Mitterrand.
Un jour, Pompidou m'a donné ce dossier et rn'a demandé
ce que l'on pouvait en tirer. J'ai regardé. Il y avait surtout
les pièces de justice de l'affaire de l'Observatoire. J'avais
conclu qu'on ne pouvait rien tirer de ce dossier. On pouvait bâtir
des romans feuilletons avec les déclarations des uns et des autres,
dans un sens ou dans l' autre, on pouvait aussi bien dire qu'il avait
tout inventé, qu'il était tombé dans un piège,
qu'il avait dit la vérité, ou qu'il avait menti. Bon,
- de la bouillie pour les chats. Et j'ai dit à Pompidou que c'était
inexploitable à mon avis.
Alors il m'a dit de le classer et c'est là qu'il m'a raconté
l'épisode de la photo avec Pétain que Roger Frey lui a
donnée et qui n'était pas dans le dossier. La photo avec
Pétain, Roger Frey l'avait montrée. Je sais que le Général
s'était refusé à sa publication. Pas d'attaque
personnelle avait-il dit et il avait ajouté qu'il ne fallait
jamais injurier l'avenir !
Question : D'un point de vue plus idéologique, quelle
était la stratégie adoptée vis-à-vis de
Mitterand et de sa politique, indépendamment de sa personne ?
Pour l'Élysée, c'était de l'ignorer. Pour Georges
Pompidou, c'était un peu plus complexe. Il fallait quand même
qu'il réponde. Cela consistait essentiellement à répondre
aux attaques des secrétaires nationaux du parti socialiste. Cela
consistait à répondre à la télévision,
aux attaques contre la politique du moment. Mais, Pompidou pensait qu'il
ne fallait jamais en rajouter .
Question : Donc finalement, on reprend l'idée du Général
?
Tout à fait. Le Général ne s'était pas forcé
en disant qu'il ne fallait rien faire. C'était instinctif. Et
pour Georges Pompidou, plus on parle, plus on grossit l'adversaire.
Et ce n'est pas entièrement faux. Plus vous prenez votre adversaire
au sérieux, plus vous en parlez, plus vous le condamnez, plus
vous lui rentrez dedans, plus sa stature monte. Ce n'est pas compliqué.
C'est la gauche qui a fabriqué Le Pen. On fabrique les gens.