Son époque > Témoignages  > La campagne électorale de 1967



Témoignage d'Olivier Philip

Ce document est un extrait du témoignage qu'Olivier Philip a bien voulu accorder à l'Association Georges Pompidou. Il a été réalisé en 1998 par Noëlline Castagnez-Ruggiu et Véronique Pradier.


Question: Pour le déroulement de la campagne électorale, le Premier ministre est le chef de campagne. Quel type d'interventions, de voyages étaient prévus par Georges Pompidou pour lui-même et pour les membres de son gouvernement ?

Le gros problème a été la coordination des voyages ministériels. Les préfets se plaignaient auprès des membres du cabinet qui traitaient ce problème, que l'on voyait quelques fois trois ministres la même semaine et que trop c'est trop. Ce n'était pas bon politiquement.
Donc, Pompidou avait demandé au secrétariat général du gouvernement, à son cabinet, d'organiser cela, c'est à dire que les ministres n'étaient pas autorisés à aller en province sans prévenir Matignon. Il s'agissait simplement de mettre un peu d'ordre. Il ne s'agissait pas de dire aux ministres que c'était inutile. Mais il voulait répondre aux objections des préfets, objections qu'il avait retenu et qu'il trouvait valables. Il fallait donc éviter ce genre de coïncidences. Donc, pas trop de visites ministérielles dans un département, trop près les unes des autres.
Comme il disait si je me souviens bien : " un ministre dans le Cantal, cela doit être exceptionnel. Il ne faut pas rendre " courant " dans un petit département la visite des ministres.
Il y a 90 départements en France. Donc la visite ministérielle doit être un événement. "
Alors, les problèmes sont peut-être à gérer autrement à Lyon, Marseille ou à Lille, mais il avait un point de vue, une stratégie des déplacements ministériels.

Question : Dans le même ordre d'idée, arrivait-il à Georges Pompidou de dire : " dans telle et telle région, tel et tel département ", personne n'y est allé ?

Oui, cela a pu arriver. Ce sont des observations faites par des amis, des gens de l'U.N.R. ou par l'U.N.R. elle-même qui signalait, qui se plaignait de ne pas avoir eu un ministre dans tel département depuis deux ans et on disait, on va en envoyer un. Mais je ne m'occupais pas de cela directement.

Question : Il y a une note du 25 octobre 1966 où vous évoquez les voyages de Georges Pompidou, où vous lui dites : " Pouvez-vous vous déplacer et tenir une quinzaine de réunions dans les plus grandes villes de France ? Ainsi, la presse parlera plutôt de vous que des leaders de l'opposition. " Je vais vous lire la réponse de Georges Pompidou : " Je suis tout à fait de votre avis et j'ai d'ailleurs prévu de me déplacer. J'en ai parlé avec Guichard il y a plusieurs mois. Voyez avec lui mon programme. Je ne suis pas d'accord sur les plus grandes villes de France. Il doit y en avoir mais je dois aller aussi dans les circonscriptions marginales où ma présence peut contribuer effectivement au succès. " Vous souvenez-vous de ce petit débat ?

Pour autant que je m'en souvienne, j'ai écrit cette note en songeant à la presse régionale. Et la présence de Georges Pompidou c'était quand-même un événement. Donc, s'il allait à Rennes, on avait Ouest France qui avait déjà le plus grand tirage français, c'est tout l'ouest. Mais quelquefois, il allait plutôt dans une ville moyenne. Et effectivement, à la suite de sa remarque, je lui avais établi une liste d'une cinquantaine de circonscriptions dites marginales et il en a choisi un certain nombre pour ses déplacements.

Question : Certains thèmes forts ont-ils été envisagés ? J'ai vu une de vos notes où Monsieur Bas proposait la suppression de la peine de mort par exemple.

Georges Pompidou y était favorable à titre privé. Effectivement, on a étudié ce que l'on pourrait appeler un coup politique. On a compris que ce n'était pas dans l'esprit du Général. Il n'était pas tellement convaincu, mais surtout sur le plan général, il était contre les " coups ". On ne gouverne pas comme cela disait-il. Vous pourrez m'en reparler après les élections. Et les coups politiques sont faits par le Général, pas par le Premier Ministre. C'est le genre de décision qui ne pouvait relever que du Président de la République. Donc a été abandonnée l'idée même de rechercher un coup à faire.

Question : Vous évoquiez à un moment de favoriser la natalité aussi.

Oui, on pensait à une dizaine de choses. Mais, évidemment, pour faire un coup, il fallait que cela soit sérieux, il fallait un dossier sérieux, avec des propositions étudiées. On est tombé sur l'idée que le général de Gaulle se faisait des élections législatives. Le peuple se prononce au moment des élections présidentielles. Il s'est prononcé alors sur un programme. Il n'y a pas lieu d'y revenir.

Question : J'ai noté dans vos archives que de nombreuses notes émanent des préfets, que vous les rencontriez souvent. Qu'attendait Georges Pompidou d'eux ?

Les préfets c'était d'abord pour Georges Pompidou un moyen de se renseigner sur les candidats, sur les sortants. Sans obliger les préfets à fournir des documents ou des rapports écrits, il s'agissait de savoir comment ils voyaient les choses. L'essentiel de ces conversations avec le préfet était de savoir la stature politique, l'aura électorale bref, l'influence de tel ou tel.

Question : y compris les adversaires ?

Oui, évidemment, cela allait un peu ensemble. Pour être clair, c'était surtout dans notre camp. Il s'agissait de voir parmi les candidats quel était celui qui avait la meilleure réputation, qui avait la plus grande efficacité électorale, s'il fallait écarter un sortant parce qu'il était battu d'avance. Ce sont des renseignements dont je faisais peu état. J'évitais des documents écrits qui se promènent partout de sorte que les préfets puissent parler librement. Cela s'arrêtait à des entretiens oraux.

Question : Maintenant, je voudrais évoquer " Services et méthodes ". Pour quelle raison avez-vous eu recours à cet organisme et qui avait pris la décision d'engager Monsieur Bongrand ?

À l'époque, le milieu politique était vraiment tétanisé par les sondages. Mes conversations avec les préfets, avec telle ou telle personne me suffisaient amplement pour prendre une décision. Mais tout le monde voulait des sondages.
Baumel, puis le Premier ministre se sont laissés embarquer. Et nous faisions des sondages pour savoir quel était le meilleur candidat. Nous avons recruté Bongrand parce que c'était son métier. Il est venu par le parti.

Question : Il avait notamment organisé la campagne de Lecanuet en 65 ?

Oui, il travaillait bien. Je suis toujours resté un peu sceptique sur l'utilité de ces enquêtes. Mais ce n'est pas Bongrand qui est en cause, c'est une exagération dans le milieu politique de l'utilité de tous ces sondages.

Question : Je n'avais pas compris que services et méthodes c'était surtout les sondages. J'avais cru comprendre que c'était surtout des espèces d'émissaires qui étaient envoyés sur place pour enquêter.

Non, il y a deux choses. La première dont on vient de parler. Ensuite, une assistance technique payée par nous, assistance technique aux candidats. Et Bongrand avait monté une organisation valable à ce sujet.

Question : Donc, Bongrand était l'assistant technique de Monsieur Dupont, candidat dans tel endroit.

Oui, et il avait un livre qu 'il avait fait en accord avec nous. À partir de là, il appliquait le général au particulier. Ce sont deux choses, mais s'il ne faut pas sous-estimer les enquêtes, à mon avis on les a surestimées.

Question : Est-ce que Georges Pompidou accordait une grande importance à ces sondages ?

À mon avis, c'est " moitié moitié ". Il se servait de ces sondages quand cela convenait à sa décision personnelle. Mais, nous sommes passés outre à certains sondages.

Question : Vos archives montrent que l'action de services et méthodes a été très contestée au sein du parti. Qu'en pensiez-vous au fil des mois pendant la campagne ?

D'abord, Baumel c'est-à-dire le parti est à l'origine de cette pratique. Moi, je conteste sinon l'utilité, du moins l'importance accordée à cette activité. Les sommes qui ont été dépensées valaient elles cela ? Je ne le crois pas.

Question : Mais il y a eu quelques incidents ? Notamment une affaire à Dijon en avril 66 ou un employé de services et méthodes s'est présenté à la banque en indiquant qu'il avait un contrat de 5.000 francs par mois pour assurer la propagande gouvernementale dans plusieurs départements, et de ce fait, a sollicité un prêt pour l'achat d'une voiture.

Oui, il y a eu des petits incidents. Il était payé par Bongrand. Cet homme faisait parti de l'assistance technique dont nous venons de nous entretenir. Il a menti car il était au service d'une entreprise privée. Bongrand a réglé la question.

Question : Poujade vous a même fait une note en disant que tant qu'à faire il aurait préféré cette somme pour son journal.

5.000 francs par mois en 1964, cela n'était pas insignifiant, mais ce n' est pas nous qui les donnions. C'était Bongrand qui appliquait son contrat. Bon, mais cela fait parti de la vie et si mes souvenirs sont exacts, il a été " vidé " .



 
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