Question:
Pour le déroulement de la campagne électorale, le Premier
ministre est le chef de campagne. Quel type d'interventions, de voyages
étaient prévus par Georges Pompidou pour lui-même
et pour les membres de son gouvernement ?
Le gros problème a été la coordination des voyages
ministériels. Les préfets se plaignaient auprès
des membres du cabinet qui traitaient ce problème, que l'on voyait
quelques fois trois ministres la même semaine et que trop c'est
trop. Ce n'était pas bon politiquement.
Donc, Pompidou avait demandé au secrétariat général
du gouvernement, à son cabinet, d'organiser cela, c'est à
dire que les ministres n'étaient pas autorisés à
aller en province sans prévenir Matignon. Il s'agissait simplement
de mettre un peu d'ordre. Il ne s'agissait pas de dire aux ministres
que c'était inutile. Mais il voulait répondre aux objections
des préfets, objections qu'il avait retenu et qu'il trouvait
valables. Il fallait donc éviter ce genre de coïncidences.
Donc, pas trop de visites ministérielles dans un département,
trop près les unes des autres.
Comme il disait si je me souviens bien : " un ministre
dans le Cantal, cela doit être exceptionnel. Il ne faut pas rendre
" courant " dans un petit département la
visite des ministres.
Il y a 90 départements en France. Donc la visite ministérielle
doit être un événement. "
Alors, les problèmes sont peut-être à gérer
autrement à Lyon, Marseille ou à Lille, mais il avait
un point de vue, une stratégie des déplacements ministériels.
Question : Dans le même ordre d'idée, arrivait-il à
Georges Pompidou de dire : " dans telle et telle région,
tel et tel département ", personne n'y est allé
?
Oui, cela a pu arriver. Ce sont des observations faites par des
amis, des gens de l'U.N.R. ou par l'U.N.R. elle-même qui signalait,
qui se plaignait de ne pas avoir eu un ministre dans tel département
depuis deux ans et on disait, on va en envoyer un. Mais je ne m'occupais
pas de cela directement.
Question : Il y a une note du 25 octobre 1966 où vous évoquez
les voyages de Georges Pompidou, où vous lui dites : " Pouvez-vous
vous déplacer et tenir une quinzaine de réunions dans
les plus grandes villes de France ? Ainsi, la presse parlera plutôt
de vous que des leaders de l'opposition. " Je vais vous lire la
réponse de Georges Pompidou : " Je suis tout à
fait de votre avis et j'ai d'ailleurs prévu de me déplacer.
J'en ai parlé avec Guichard il y a plusieurs mois. Voyez avec
lui mon programme. Je ne suis pas d'accord sur les plus grandes villes
de France. Il doit y en avoir mais je dois aller aussi dans les circonscriptions
marginales où ma présence peut contribuer effectivement
au succès. " Vous souvenez-vous de ce petit débat
?
Pour autant que je m'en souvienne, j'ai écrit cette note
en songeant à la presse régionale. Et la présence
de Georges Pompidou c'était quand-même un événement.
Donc, s'il allait à Rennes, on avait Ouest France qui avait déjà
le plus grand tirage français, c'est tout l'ouest. Mais quelquefois,
il allait plutôt dans une ville moyenne. Et effectivement, à
la suite de sa remarque, je lui avais établi une liste d'une
cinquantaine de circonscriptions dites marginales et il en a choisi
un certain nombre pour ses déplacements.
Question : Certains thèmes forts ont-ils été
envisagés ? J'ai vu une de vos notes où Monsieur Bas proposait
la suppression de la peine de mort par exemple.
Georges Pompidou y était favorable à titre privé.
Effectivement, on a étudié ce que l'on pourrait appeler
un coup politique. On a compris que ce n'était pas dans l'esprit
du Général. Il n'était pas tellement convaincu,
mais surtout sur le plan général, il était contre
les " coups ". On ne gouverne pas comme cela disait-il. Vous
pourrez m'en reparler après les élections. Et les coups
politiques sont faits par le Général, pas par le Premier
Ministre. C'est le genre de décision qui ne pouvait relever que
du Président de la République. Donc a été
abandonnée l'idée même de rechercher un coup à
faire.
Question : Vous évoquiez à un moment de favoriser la
natalité aussi.
Oui, on pensait à une dizaine de choses. Mais, évidemment,
pour faire un coup, il fallait que cela soit sérieux, il fallait
un dossier sérieux, avec des propositions étudiées.
On est tombé sur l'idée que le général de
Gaulle se faisait des élections législatives. Le peuple
se prononce au moment des élections présidentielles. Il
s'est prononcé alors sur un programme. Il n'y a pas lieu d'y
revenir.
Question : J'ai noté dans vos archives que de nombreuses notes
émanent des préfets, que vous les rencontriez souvent.
Qu'attendait Georges Pompidou d'eux ?
Les préfets c'était d'abord pour Georges Pompidou un moyen
de se renseigner sur les candidats, sur les sortants. Sans obliger les
préfets à fournir des documents ou des rapports écrits,
il s'agissait de savoir comment ils voyaient les choses. L'essentiel
de ces conversations avec le préfet était de savoir la
stature politique, l'aura électorale bref, l'influence de tel
ou tel.
Question : y compris les adversaires ?
Oui, évidemment, cela allait un peu ensemble. Pour être
clair, c'était surtout dans notre camp. Il s'agissait de voir
parmi les candidats quel était celui qui avait la meilleure réputation,
qui avait la plus grande efficacité électorale, s'il fallait
écarter un sortant parce qu'il était battu d'avance. Ce
sont des renseignements dont je faisais peu état. J'évitais
des documents écrits qui se promènent partout de sorte
que les préfets puissent parler librement. Cela s'arrêtait
à des entretiens oraux.
Question : Maintenant, je voudrais évoquer " Services
et méthodes ". Pour quelle raison avez-vous eu recours
à cet organisme et qui avait pris la décision d'engager
Monsieur Bongrand ?
À l'époque, le milieu politique était vraiment
tétanisé par les sondages. Mes conversations avec les
préfets, avec telle ou telle personne me suffisaient amplement
pour prendre une décision. Mais tout le monde voulait des sondages.
Baumel, puis le Premier ministre se sont laissés embarquer. Et
nous faisions des sondages pour savoir quel était le meilleur
candidat. Nous avons recruté Bongrand parce que c'était
son métier. Il est venu par le parti.
Question : Il avait notamment organisé la campagne de
Lecanuet en 65 ?
Oui, il travaillait bien. Je suis toujours resté un peu sceptique
sur l'utilité de ces enquêtes. Mais ce n'est pas Bongrand
qui est en cause, c'est une exagération dans le milieu politique
de l'utilité de tous ces sondages.
Question : Je n'avais pas compris que services et méthodes
c'était surtout les sondages. J'avais cru comprendre que c'était
surtout des espèces d'émissaires qui étaient envoyés
sur place pour enquêter.
Non, il y a deux choses. La première dont on vient de parler.
Ensuite, une assistance technique payée par nous, assistance
technique aux candidats. Et Bongrand avait monté une organisation
valable à ce sujet.
Question : Donc, Bongrand était l'assistant technique de Monsieur
Dupont, candidat dans tel endroit.
Oui, et il avait un livre qu 'il avait fait en accord avec nous. À
partir de là, il appliquait le général au particulier.
Ce sont deux choses, mais s'il ne faut pas sous-estimer les enquêtes,
à mon avis on les a surestimées.
Question : Est-ce que Georges Pompidou accordait une grande importance
à ces sondages ?
À mon avis, c'est " moitié moitié ".
Il se servait de ces sondages quand cela convenait à sa décision
personnelle. Mais, nous sommes passés outre à certains
sondages.
Question : Vos archives montrent que l'action de services et méthodes
a été très contestée au sein du parti. Qu'en
pensiez-vous au fil des mois pendant la campagne ?
D'abord, Baumel c'est-à-dire le parti est à l'origine
de cette pratique. Moi, je conteste sinon l'utilité, du moins
l'importance accordée à cette activité. Les sommes
qui ont été dépensées valaient elles cela
? Je ne le crois pas.
Question : Mais il y a eu quelques incidents ? Notamment une affaire
à Dijon en avril 66 ou un employé de services et méthodes
s'est présenté à la banque en indiquant qu'il avait
un contrat de 5.000 francs par mois pour assurer la propagande gouvernementale
dans plusieurs départements, et de ce fait, a sollicité
un prêt pour l'achat d'une voiture.
Oui, il y a eu des petits incidents. Il était payé par
Bongrand. Cet homme faisait parti de l'assistance technique dont nous
venons de nous entretenir. Il a menti car il était au service
d'une entreprise privée. Bongrand a réglé la question.
Question : Poujade vous a même fait une note en disant que
tant qu'à faire il aurait préféré cette
somme pour son journal.
5.000 francs par mois en 1964, cela n'était pas insignifiant,
mais ce n' est pas nous qui les donnions. C'était Bongrand qui
appliquait son contrat. Bon, mais cela fait parti de la vie et si mes
souvenirs sont exacts, il a été " vidé "
.