Question : Georges Pompidou et le Massif Central, avec tout d'abord
ce que l'on a appelé les jeunes loups en 1966/67. Qui étaient-ils
? Quels étaient concrètement les départements
ou régions concernés ?
Les jeunes loups c'est d'abord ce que l'on appelait les limousins,
notion très globale. Les Limousins, c'est Chirac, Dannaud,
Mazeau, Chabassier, Limoujoux et Charbonnel. Je me souviens d'une
réunion des six dans le bureau de Pompidou. En fait, c'est
Chirac qui était derrière et qui les amenait. Cela ne
s'est pas trop mal passé surtout dans le contexte des élections
dont nous parlions tout à l'heure. Ils ont tous été
élus députés en 1968 d'ailleurs sauf Limoujoux
et Chabassier.
Question : Les jeunes loups c'étaient vraiment les Limousins
ou la notion a-t-elle été élargie ?
Globalement les jeunes loups c'était les Limousins mais Dannaud
était en Dordogne. On peut appeler jeunes loups tous ceux que
l'on a envoyé conquérir une circonscription pour la
première fois. C'est une expression.
Question : Qui a eu l'idée de cette expression ?
À mon avis, c'est venu de l'équipe du Limousin.
À l'époque on disait ceux du Limousin dont le patron
était Chirac. En 1967, Chirac a conquis une circonscription
qui appartenait à la gauche depuis une éternité
alors que les résultats nationaux n'ont pas été
excellents .
Question : Qu'est-ce qui explique l'intérêt de Georges
Pompidou pour chacun d'entre eux ?
On peut dire que Chirac savait y faire. D'ailleurs Pompidou aimait
bien Chirac qui s'est retrouvé secrétaire d'Etat le
lendemain de son élection. Il aimait bien les autres aussi
mais cela ne se comparait pas avec la complicité qu'il avait
avec Chirac.
Question : Donc l'intérêt qu'il portait aux autres
passait par Jacques Chirac ?
Dans le Limousin, oui. Chirac avait une grande influence sur lui,
sur tous les plans.
Question : Est-ce que l'élection était un moment
important pour Pompidou ? Est-ce qu'il fallait que celui qu'il voulait
promouvoir soit élu ?
Lui a
été Premier ministre sans avoir été élu.
Il connaissait la philosophie du Général et se serait
bien gardé d'avoir une opinion contraire. Il m'a toujours donné
l'impression que cela valait mieux de passer par le suffrage universel.
Par contre, cela l'embêtait que les intéressés
soient battus. Prendre un battu comme ministre, c'est quand même
gênant. Mais cela est arrivé.
Question : Pour revenir un peu sur Jacques Chirac, dans vos notes,
on voit que c'est réellement lui qui s'occupe de ces candidatures
dans le Limousin et dans les départements limitrophes.
Pas seulement en politique, Chirac s'occupe de tout, dans tous
les domaines mais peu dans le secteur Balladur qui n'aime pas que
l'on empiète sur ses attributions.
Question : Justement, j'ai un exemple. Pompidou a choisi un nombre
de candidats et dans une note adressée à Georges Pompidou
vous dites : " Jacques Chirac serait heureux de pouvoir
annoncer officieusement ces candidatures, comme il l'a fait auparavant
pour les autres dont il s'occupe " et Georges Pompidou demande
qu'il attende.
Oui, car Chirac avait un sens inouï de l'exploitation de
l'événement. C'est-à-dire, dans la seconde, il
téléphonait dans tous les sens même s'il apprenait
une décision dans le couloir et qu'il n'avait participé
à rien. S'il apprenait un événement dans le couloir,
il descendait dans son bureau pour téléphoner au gars
que c'était réglé, par lui.
Question : Donc, Georges Pompidou demandait que l'on tempère
un peu cela ?
Oui,
Pompidou calmait Chirac qu'il appelait " le bulldozer ".
Il le trouvait quelque fois un peu trop impétueux, un peu trop
spontané, réagissant quelquefois trop vite sans prendre
le temps de la réflexion. Chirac se méfiait quand même,
il ne faisait pas n'importe quoi.
(...)
Question : Au total, Georges Pompidou était-il content de
ces jeunes loups ?
Oui, il aurait voulu une circonscription de plus en 68. Mais,
on a eu ce que l'on attendait. Chirac a été élu
en Corrèze mais on aurait voulu que Limoujoux et Chabassier
passent. Ils ne sont pas passés même en 68 !
Question : On a beaucoup parlé de la campagne de Jacques
Chirac. Que pouvez-vous me dire à ce sujet ?
Comme vous le savez, c'est lui qui a choisi cette circonscription,
jugée ingagnable - de gauche de tous les temps - de sorte que
Mitterrand l'avait attribué à son frère. Celui-ci,
grand bourgeois parisien, est arrivé à Brive en wagon-lit
de lère classe, en guêtres avec son chien et, dès
le départ, le contact avec les militants socialistes a été
mauvais. Le contraire avec Chirac qui a eu des relations humaine exceptionnelles
avec tous, y compris ses adversaires. Il a gagné des voix sur
sa gauche. Mitterrand en a aussi perdu au profit des communistes,
de sorte qu'il est arrivé 3e et que Chirac a battu le communiste
au 2e tour. Personne ne croyait au succès de Chirac, sauf lui.
D'ailleurs, avec un autre candidat socialiste, puis sur le plan local,
Chirac aurait été battu malgré toute sa fougue.