Son époque > Témoignages  > Les législatives de 1967 : l'opération des Jeunes Loups



Témoignage d'Olivier Philip

Ce document est un extrait du témoignage qu'Olivier Philip a bien voulu accorder à l'Association Georges Pompidou. Il a été réalisé en 1998 par Noëlline Castagnez-Ruggiu et Véronique Pradier.



Question : Georges Pompidou et le Massif Central, avec tout d'abord ce que l'on a appelé les jeunes loups en 1966/67. Qui étaient-ils ? Quels étaient concrètement les départements ou régions concernés ?

Les jeunes loups c'est d'abord ce que l'on appelait les limousins, notion très globale. Les Limousins, c'est Chirac, Dannaud, Mazeau, Chabassier, Limoujoux et Charbonnel. Je me souviens d'une réunion des six dans le bureau de Pompidou. En fait, c'est Chirac qui était derrière et qui les amenait. Cela ne s'est pas trop mal passé surtout dans le contexte des élections dont nous parlions tout à l'heure. Ils ont tous été élus députés en 1968 d'ailleurs sauf Limoujoux et Chabassier.

Question : Les jeunes loups c'étaient vraiment les Limousins ou la notion a-t-elle été élargie ?

Globalement les jeunes loups c'était les Limousins mais Dannaud était en Dordogne. On peut appeler jeunes loups tous ceux que l'on a envoyé conquérir une circonscription pour la première fois. C'est une expression.

Question : Qui a eu l'idée de cette expression ?

À mon avis, c'est venu de l'équipe du Limousin. À l'époque on disait ceux du Limousin dont le patron était Chirac. En 1967, Chirac a conquis une circonscription qui appartenait à la gauche depuis une éternité alors que les résultats nationaux n'ont pas été excellents .

Question : Qu'est-ce qui explique l'intérêt de Georges Pompidou pour chacun d'entre eux ?

On peut dire que Chirac savait y faire. D'ailleurs Pompidou aimait bien Chirac qui s'est retrouvé secrétaire d'Etat le lendemain de son élection. Il aimait bien les autres aussi mais cela ne se comparait pas avec la complicité qu'il avait avec Chirac.

Question : Donc l'intérêt qu'il portait aux autres passait par Jacques Chirac ?

Dans le Limousin, oui. Chirac avait une grande influence sur lui, sur tous les plans.

Question : Est-ce que l'élection était un moment important pour Pompidou ? Est-ce qu'il fallait que celui qu'il voulait promouvoir soit élu ?

Lui a été Premier ministre sans avoir été élu. Il connaissait la philosophie du Général et se serait bien gardé d'avoir une opinion contraire. Il m'a toujours donné l'impression que cela valait mieux de passer par le suffrage universel. Par contre, cela l'embêtait que les intéressés soient battus. Prendre un battu comme ministre, c'est quand même gênant. Mais cela est arrivé.

Question : Pour revenir un peu sur Jacques Chirac, dans vos notes, on voit que c'est réellement lui qui s'occupe de ces candidatures dans le Limousin et dans les départements limitrophes.

Pas seulement en politique, Chirac s'occupe de tout, dans tous les domaines mais peu dans le secteur Balladur qui n'aime pas que l'on empiète sur ses attributions.

Question : Justement, j'ai un exemple. Pompidou a choisi un nombre de candidats et dans une note adressée à Georges Pompidou vous dites : " Jacques Chirac serait heureux de pouvoir annoncer officieusement ces candidatures, comme il l'a fait auparavant pour les autres dont il s'occupe " et Georges Pompidou demande qu'il attende.

Oui, car Chirac avait un sens inouï de l'exploitation de l'événement. C'est-à-dire, dans la seconde, il téléphonait dans tous les sens même s'il apprenait une décision dans le couloir et qu'il n'avait participé à rien. S'il apprenait un événement dans le couloir, il descendait dans son bureau pour téléphoner au gars que c'était réglé, par lui.

Question : Donc, Georges Pompidou demandait que l'on tempère un peu cela ?

Oui, Pompidou calmait Chirac qu'il appelait " le bulldozer ". Il le trouvait quelque fois un peu trop impétueux, un peu trop spontané, réagissant quelquefois trop vite sans prendre le temps de la réflexion. Chirac se méfiait quand même, il ne faisait pas n'importe quoi.
(...)

Question : Au total, Georges Pompidou était-il content de ces jeunes loups ?

Oui, il aurait voulu une circonscription de plus en 68. Mais, on a eu ce que l'on attendait. Chirac a été élu en Corrèze mais on aurait voulu que Limoujoux et Chabassier passent. Ils ne sont pas passés même en 68 !

Question : On a beaucoup parlé de la campagne de Jacques Chirac. Que pouvez-vous me dire à ce sujet ?

Comme vous le savez, c'est lui qui a choisi cette circonscription, jugée ingagnable - de gauche de tous les temps - de sorte que Mitterrand l'avait attribué à son frère. Celui-ci, grand bourgeois parisien, est arrivé à Brive en wagon-lit de lère classe, en guêtres avec son chien et, dès le départ, le contact avec les militants socialistes a été mauvais. Le contraire avec Chirac qui a eu des relations humaine exceptionnelles avec tous, y compris ses adversaires. Il a gagné des voix sur sa gauche. Mitterrand en a aussi perdu au profit des communistes, de sorte qu'il est arrivé 3e et que Chirac a battu le communiste au 2e tour. Personne ne croyait au succès de Chirac, sauf lui. D'ailleurs, avec un autre candidat socialiste, puis sur le plan local, Chirac aurait été battu malgré toute sa fougue.



 
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