| |
Messieurs
les Premiers ministres,
Monsieur le Président du Jury,
Mesdames, Messieurs, Chers Amis,
Je voudrais d'abord remercier
du fond du cur les membres du Jury qui m'ont fait le très
grand honneur de me décerner un prix prestigieux, et le Président
du Jury pour les très aimables paroles qu'il vient de prononcer.
De plus, j'apprécie tout particulièrement que ce soit un
jury composé en forte majorité d'économistes, qui
ait honoré l'uvre d'un historien économiste. Toutes
proportions gardées, cela évoque pour moi l'attribution,
il y a quelques années, du Prix Nobel d'économie à
Robert Fogel et Douglass North, c'est-à-dire une reconnaissance
de jure de l'histoire économique par les économistes
!
Surtout, je suis ému
de recevoir un prix qui porte le nom de Georges Pompidou, un homme d'État
pour lequel j'ai toujours eu une vive admiration - et pas seulement parce
qu'il fut le seul normalien qui devint Président de la République
!
Je ne l'ai pas connu personnellement.
Cependant, j'ai un souvenir très vif d'avoir siégé
non loin de lui, dans les années 1950, au jury de l'examen de fin
d'année préparatoire, à Sciences Po. C'était
une cérémonie solennelle, présidée par le
Directeur de l'Institut qui prenait sa fonction très au sérieux,
et notamment limitait le plus possible le nombre des candidats malheureux
qui seraient autorisés à repasser l'examen à l'automne.
M. Pompidou s'asseyait toujours au fond de la salle, et de temps en temps
il animait l'interminable délibération par une plaisanterie
sotto ou mezzo voce, accompagnée d'un large sourire.
Il est vrai que j'ai eu ultérieurement
une occasion d'observer -et d'admirer- le Président Pompidou, mais
indirectement, comme il arrive normalement à l'historien pour les
personnages dont il s'occupe, c'est-à-dire à travers des
archives. En effet, lors de la préparation du colloque de novembre
l993 sur Georges Pompidou et l'Europe, M. Michel Woimant et l'ambassadeur
Jean-René Bernard m'ont confié le rôle de "modérateur"
d'une table-ronde consacrée à l'élargissement de
l'Europe des Six en Europe des Neuf, c'est-à-dire essentiellement
à l'entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté,
étant donné que j'ai quelque expertise en histoire anglaise.
Pour me préparer à cette tâche, j'ai été
autorisé à consulter des dossiers du Fonds Georges Pompidou
aux Archives Nationales, et d'autres documents aux archives du Quai d'Orsay.
J'ai pu ainsi dépouiller
des documents passionnants, en particulier les procès-verbaux des
entretiens entre le Président Pompidou et le Premier ministre britannique,
Edward Heath. Les plus importants eurent lieu les 20 et 21 mai 1971, avec
quatre tête-à-tête entre les deux hommes d'Etat, en
présence seulement d'interprètes, pendant 10 heures au total.
L'année suivante, les 18-19 mars 1972, le Président français
alla aux Chequers, et il y eut 7 heures d'horloge de conversations. Très
intéressantes aussi sont les annotations faites par le Président
sur des documents qui lui étaient soumis, ou de brèves notes
de sa part.
En espérant ne pas être
indiscret, je voudrais m'attarder un peu sur la connaissance du Président
Pompidou que m'ont apportée ces divers textes.
Ce qui ressort tout de suite,
en particulier des annotations sur des documents, dont la lecture lui
rappelait peut-être le temps où il corrigeait des copies,
c'est la conscience dans l'exercice de son "métier".
En plus, ces remarques sont claires, directes et souvent teintées
d'humour.
" Drôle de style
", note-t-il, sur un texte venu du Quay d'Orsay.
" Cette idée n'est
pas sotte".
" Les Anglais sont dans
la phase de séduction ".
" M. Debré écrit
trop ".
" Il est temps de montrer
sinon les crocs, du moins les dents ".
Et le Président demande
un changement dans le "relevé des conclusions" de ses
entretiens avec Heath, parce que le rédacteur du procès-verbal
lui avait fait commettre une faute de latin !
Mais, bien entendu, ce qui compte, c'est la manière magistrale
avec laquelle le Président Pompidou a dirigé - et mené
lui-même lors de ses entretiens avec Heath - une négociation
qui était délicate pour la France, où elle avait
un problème double et contradictoire de crédibilité,
comme l'a souligné M. Jean-René Bernard. D'une part, il
fallait briser la méfiance des Britanniques et des cinq autres
membres de la Communauté, et dire nettement qu'il n'y aurait pas
de nouveau veto, qui eut probablement provoqué l'éclatement
de la Communauté. D'autre part, il ne fallait pas que nos partenaires
interprètent notre bonne volonté comme de la faiblesse et
que les Britanniques croient qu'ils pourraient entrer dans la Communauté
à leurs propres conditions.
Dans les documents que j'ai
lus, on voit le Président Pompidou naviguer entre ces écueils
avec une grande habileté et avec pragmatisme, ténacité,
cohérence. En particulier, avec les Britanniques, il souffle le
froid et le chaud. Dès le 10 octobre 1969, il affirme à
l'ambassadeur Soames : " Je n'ai pas d'idée de veto, je ne
formulerai pas de veto ". Mais il ajoute bientôt que le Marché
Commun est une ville fortifiée. Pour y entrer, il faut passer par
la porte et non pas s'efforcer de faire brèche dans la muraille
ou de dresser les défenseurs les uns contre les autres. Et il conclut : "
Je ne me laisserai pas détourner de la ligne que je vous ai décrite ".
Quelques jours plus tard, le 7 novembre, il note : " Les
Anglais désirent-ils que nous revenions à une attitude négative
? Il faut le leur dire " ; et le 1er décembre,
il déclare à La Haye : " Ce qui a été
fait doit être jalousement préservé ". Le
5 mai 1970, lors d'une audience accordée à Heath, qui n'était
encore que chef de l'opposition, il dit nettement : la négociation
" sera longue et difficile... Elle doit aboutir, toutefois, sinon
ce serait dramatique " ; mais un moment plus tard il ajoute
: " Encore faut-il être certain... que la Grande-Bretagne
ne cherche pas à entrer dans le Marché Commun pour le détruire
". Il est remarquable de voir cette tactique aller progressivement
de succès en succès, même si tout n'a pas été
satisfaisant dans les résultats. Mais le 21 janvier 1974, le Président
devait dire à Maurice Schumann : " Dans les
conditions où la négociation s'était engagée,
nous n'avions pas le choix ".
Si le terme de pragmatisme s'impose,
le Président Pompidou n'apparaît pas adepte d'une Real
politik cynique. Certes, il disait à Soames, le 10 octobre
l969, son souhait que les rapports franco-britanniques " soient aussi
bons que possible sur tous les plans. Ce n'est pas toujours facile, et
les différences tiennent bien souvent à la nature même
des choses " (expression qui me semble proche de la " force
des choses " gaullienne). En mai 1970, il disait à Heath que
la CEE à 10 serait une "puissance économique énorme",
qui inquiéterait l'URSS, les USA, le Japon, l'Amérique Latine.
" Nous aurons tout le monde contre nous ", et un peu plus tard
il prévoyait que les USA feraient " la petite guerre "
à la CEE élargie.
Mais il ne négligeait
pas l'importance du sentiment dans les relations entre nations et disait
qu'entre la France et l'Angleterre " un peu d'affection réciproque
ne serait pas inutile ". Il reconnaissait que pour, les Britanniques,
la question de la Nouvelle-Zélande, de son beurre et de son fromage
était " un peu sentimentale ", et il ajoutait : "
Je ne ferai pas capoter l'Europe à propos de la Nouvelle-Zélande
" (20 mai 1971). A propos d'un projet de voyage en France de la Reine
Elizabeth, il observait : " La Reine devait considérer qu'elle
était en France chez elle ".
Surtout, au fil des pages, le
Président Pompidou apparaît comme un homme d'État
qui possédait la vision thing, selon une expression du Président
Bush senior. J'entends par là le sens de l'histoire (M. Jean-René
Bernard a signalé qu'il aimait à puiser dans le passé
des références pour l'action, comparant par exemple l'Angleterre
face au Marché Commun des Six, à sa situation face au Blocus
Continental), et aussi l'aptitude à prévoir à long
terme, avec imagination et réalisme à la fois.
Certes, le 1er décembre
l969, il avait affirme la nécessité, face aux deux Grands,
" d'une Europe maîtresse de son destin ". Mais, le l9
mars 1971, il disait à Heath son opinion " d'une simplicité
enfantine : nous autres en Europe, nous sommes hors d'état de résister
à une attaque soviétique réelle et totale ",
si bien qu'il était nécessaire que les Etats-Unis restent
en Europe. Mais il ajoutait qu'un pari sur "le virus de la liberté"
avait des chances d'être gagné peu à peu et il se
disait donc favorable au projet de conférence sur la sécurité
et la coopération en Europe. Par ailleurs, le Président
a rejeté plusieurs fois l'idée qu'il voulait rompre l'alliance
avec les Etats-Unis. Il se refusait à faire la guerre au dollar,
dit-il, car les Américains auraient pu alors abandonner l'Europe,
qui avait besoin de leur force militaire. Il est vrai qu'il s'est toujours
refusé à parler défense avec les Britanniques, car,
comme il l'écrivit en juin 1972, " Il faut d'abord une base
politique à l'Europe et elle est loin d'être en place ".
Il envisageait donc la création d'une Europe polilique, mais, comme
il le dit à Heath le 20 mai 1971, " dans le respect des identités
nationales et des intérêts vitaux de chacun ".
Dans le domaine différent
de l'économique, le Président prévoyait en 1971 qu'il
y aurait bientôt des investissements japonais en Europe. Et on le
voit très préoccupé par la crise du système
monétaire international, ce qui n'étonnera pas ceux qui
ont participé au colloque de novembre 2001 et vu le remarquable
film sur la conférence de presse lors de laquelle le Président
traita de ce problème, avec une totale maîtrise. Dans la
négociation franco-britannique, une pierre d'achoppement fut longtemps
le rôle de la livre sterling comme monnaie de réserve, et
l'endettement de l'Angleterre par les " balances sterling ".
Mais il est remarquable qu'après une longue discussion sur ce problème
avec Heath, le 20 mai 1971, le Président a été convaincu
par les arguments du Premier ministre, qui démontra que la question
des balances sterling n'avait pas la gravité qu'on lui prêtait
du côté français. On voit dans ce cas la rapidité
de compréhension et de décision propre aux grands hommes
d'État. Il est vrai que le Président insista qu'il fallait
mettre les monnaies européennes à l'abri des crises venant
de l'extérieur. Puis le 18 mars 1972, il déclara à
Heath qu'il faudrait "une sorte de zone monétaire européenne
", mais il avoua n'avoir pas encore d'idées précises
à ce sujet (le " serpent " monétaire
européen, qui venait juste d'être créé, ne
correspondait donc pas à cette "zone"). Une note
sur ces entretiens ajoute qu' " une monnaie européenne
ne pourrait être espérée qu'à longue échéance ".
Et lors de la rencontre Pompidou-Heath, en novembre 1973, il y eut accord
sur la nécessité de faire des progrès plus amples
et plus rapides vers l'union économique et monétaire. Est-ce
aller trop loin que de voir l'euro comme concrétisant un projet
à long terme du Président Pompidou ?
Un autre souci du Président,
qui était l'industrialisation de la France, apparaît aussi
dans ces documents. De plus, - avec son don pour la prospective - il dit
à Heath le 21 mai 1971 qu'un des aspects fondamentaux de l'économie
moderne était la puissance de " Sociétés internationales
", qui étaient en majorité américaines. La CEE
devrait accorder des avantages aux sociétés européennes,
c'est-à-dire à celles dont le centre de décision
était en Europe, et favoriser la formation de multinationales européennes,
par accord entre sociétés françaises, britanniques,
allemandes, hollandaises, etc.....
Mais cela ne voulait pas dire
main-mise sur des pans entiers de l'industrie française par des
capitaux étrangers, fussent-ils d'origine communautaire. Le 3 octobre
1972, le Président envoya une note à M. Giscard d'Estaing
: de très nombreuses affaires agro-alimentaires françaises
étaient en train de passer sous contrôle britannique. "
CEE ou pas, il s'agira là d'une agression caractérisée.
Nous sommes pour la libération des investissements internationaux,
mais cela ne doit pas prendre l'aspect d'une action concertée et
concentrée sur un type d'industrie ". Le Président
demandait que le Ministère des Finances s'y opposât par tous
les moyens et en particulier mit au pas une banque qui se conduisait mal.
Donc un libéralisme tempéré
et un attachement aux grands projets volontaristes, qui se manifesta en
mars 1973, quand les Allemands se montrèrent réservés
pour la poursuite du projet Airbus. " C'est une construction commencée
en commun, notait le Président, et un retrait allemand sera considéré
par moi comme une trahison. A partir de là, (et de l'alphajet)
il faudra conclure à la soumission de la RFA aux Etats-Unis, on
n'y pourra rien".
De même, une fois la Grande-Bretagne
entrée dans la Communauté, on entrevoit un certain agacement
du Président, en quelques occasions, devant la politique de Londres.
Le 29 novembre 1972, il notait : " Il n'y a à dire
aux Anglais qu'une chose: la Communauté suppose le respect par
tous des règles communautaires - qu'il s'agisse de monnaie ou du
poids des camions ". Et le 22 mars 1973 ; il annotait une
dépêche selon laquelle l'Angleterre allait remettre en cause
ce qui la gênait dans l'acquis communautaire : " Bien, bien
! Dans ce cas nous réagirons ".
Malgré ces inévitables
tiraillements, l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché
Commun a été un aspect capital de l'uvre du Président
Pompidou. Il a joué alors un rôle décisif, notamment
lors des entretiens décisifs - je dois employer deux fois le même
adjectif - des 20-21 mai 1971 avec le Premier ministre Heath. Survenant
" au moment de vérité " (Hervé Alphand)
d'une négociation qui piétinait, ces dix heures de tête-à-tête
ont été une réussite totale, créant un climat
de confiance dans lequel les problèmes concrets en suspens ont
été ensuite facilement résolus. Quoiqu'on en dise,
le facteur personnel joue en histoire et il peut faire pencher la balance.
Sir Michael Palliser, qui avait été interprète lors
de ces entretiens, déclara lors du colloque de 1993 : " En
tant qu'Européen, je reconnais la gratitude qui est due par nous
tous au Président Pompidou ".
En achevant d'évoquer
les impressions que m'ont laissé mes lectures dans le fonds Georges
Pompidou, je crains que ceux d'entre vous qui ont été les
proches et les collaborateurs du Président, les considèrent
comme des banalités ou comme des à-peu-près. C'est
malheureusement le danger que court l'historien qui travaille a posteriori
d'après des sources écrites. Je ferai un aveu: presque tout
ce que je lis sur une période " historique " que j'ai
vécue, je veux dire les années noires de l'Occupation, me
semble donner des images out of focus, comme on dirait en anglais,
c'est à dire mal au point, quelque peu brouillées, ne restituant
pas l'atmosphère dont je me souviens. Il y a peut- être erreur
de ma part, mais cela me laisse songeur, à propos de ce que nous
autres, historiens, écrivons bon an mal an, sur d'autres périodes
troublées, par exemple la Révolution française. Ne
croyez pas que je tombe dans le pyrrhonisme historique, seulement dans
une attitude critique à l'égard des autres et de moi-même.
Néanmoins, le fait que
votre jury ait bien voulu distinguer le présent livre me rassure
et me permet de penser qu'il résistera courageusement à
la critique. Pourtant, des circonstances particulières ont entouré
sa naissance. Au départ, on trouve un de mes anciens étudiants
de Nanterre, Olivier Zunz, qui a fait carrière aux États-Unis
; il est professeur à l'Université de Virginie, à
Charlottesville, cette université fondée par le Président
Jefferson, dont la résidence de Monticello se trouve à quelques
kilomètres, et qui dressa les plans des premiers bâtiments.
Grâce à Zunz, j'ai été invité à
passer quelques semaines à Charlottesville, à l'automne
l969, et à faire quatre conférences sur l'histoire économique
de l'Europe. J'aurais probablement dû me limiter aux périodes
modernes, que je connais un peu, mais imprudemment j'ai voulu remonter
à l'émergence d'une économie européenne, ce
qui m'a conduit en plein Moyen-Age. Pari téméraire, étant
donné que je n'avais pas travaillé sur cette haute époque
depuis mon mémoire de maîtrise, il y a plus d'un demi siècle.
En tout cas, j'ai préparé ces quatre conférences
- ce chiffre est à l'origine de la division de mon livre en quatre
chapitres ; et je les ai faites dans la " Rotonde"- c'est le
terme qui désigne le bâtiment central de l'Université
de Virginie, imposant édifice pour lequel Jefferson s'inspira du
Panthéon de Rome. Elles plurent, semble-t-il, à l'auditoire
d'étudiants et de professeurs, et aussi à un observateur
des Presses de l'Université de Virginie, si bien que ces dernières
me proposèrent d'en faire un livre. J'ai accepté, et j'ai
entrepris de développer mes 80 pages initiales en un manuscrit
de plus de 400. Donc de nouvelles lectures - étendues, mais non-exhaustives,
bien entendu, vu l'ampleur du sujet, et tout un travail de ré-écriture,
de découpage, de collage
Je dois aussi faire un aveu :
ce livre, je l'ai d'abord écrit en anglais, et ensuite je me suis
traduit moi-même en français pour l'édition française,
ce qui ne fut pas toujours facile, et il est possible que des anglicismes
m'aient échappé. En revanche, grâce à Hélène
Monsacré et à l'admirable célérité
d'Albin Michel, l'édition française, sur laquelle il avait
été décidé de ne pas indiquer "traduit
de l'américain", a paru six mois avant la version anglaise.
J'ai tout à fait conscience que ce livre est trop rapide et je
regrette de n'avoir pas écrit une trilogie monumentale ,comme celle
de Fernand Braudel. Mais j'avais les épées de deux éditeurs
dans les reins.
En tout cas, puisque je traitais
de l'Europe, j'avais à en arrêter les limites successives,
car l'Europe a été et reste à géométrie
variable. En fait, et si l'on peut s'en étonner, puisque je traite
d'économie, j'ai choisi une définition culturelle, car il
existe bien, quoiqu'on en dise, une culture européenne. L'Europe,
c'est l'espace où ont déferlé les grandes vagues
qui ont été l'art roman et l'art gothique, la Renaissance,
les Lumières, le Romantisme, le libéralisme, et aussi -hélas
!- le socialisme. Tous ces mouvements ont été pan-européens
; et dans le même espace - en gros la Chrétienté latine
-, une économie-monde au sens braudélien s'est développée.
Cette économie européenne
a connu un étonnant destin : elle a été la seule
qui a su rompre le cercle vicieux dans lequel étaient enfermées
les économies traditionnelles, et donc soustraire les hommes à
leur misère ancestrale, la seule à s'engager d'elle-même
dans la voie de la croissance économique moderne, croissance qu'elle
a en somme inventée. Bien entendu, à notre époque
de relativisme multi-culturel, on ne peut plus dire, sur le plan culturel
au sens restreint, qu'une civilisation est supérieure à
une autre, qu'une statue de Michel Ange est supérieure à
un bronze du Bénin. Mais, en matière économique,
il existe des données quantifiables et incontournables, qui s'appellent,
entre autres, productivité, PIB per capita. Sur ce plan,
on ne peut nier qu'à partir d'une période sur laquelle on
peut discuter, mais qui est certainement antérieure au milieu du
XVIIIe siècle, l'Europe occidentale a pris la tête
et a devancé les grandes civilisations de l'Asie, notamment celle
de la Chine, qui avaient été longtemps beaucoup plus avancées.
Le pourquoi de ce dépassement est peut-être le plus passionnant
des problèmes qui se posent en histoire économique et je
regrette de n'avoir pu le traiter en profondeur ; mais il m'aurait
fallu d'immenses lectures, et de plus mon ami David Landes en avait excellemment
écrit peu auparavant. En revanche, je me suis attardé sur
les origines de la Révolution industrielle, ce tournant décisif
de l'histoire humaine, qui n'a d'équivalent que la révolution
du néolithique, qui vit l'invention de l'agriculture et de l'élevage.
Mais, comme beaucoup de mes prédécesseurs, je suis finalement
resté perplexe, devant cette explosion d'innovations : si l'Angleterre
était le pays où il était le plus vraisemblable qu'une
révolution technologique éclatât, le mécanisme
même de son déclenchement reste à certains égards
énigmatique.
Un autre grand problème,
qui domine le dernier chapitre, est celui du déclassement de l'Europe:
celle-ci a inventé la modernité économique, mais
elle n'a pas su la pousser aussi loin que les Etats-Unis, si bien que
le niveau de vie des Européens est médiocre par rapport
à celui des Américains : le PIB par tête moyen des
Quinze de l'Union Européenne n'est que 65% de celui des Etats-Unis.
Bien entendu, la guerre civile européenne de trente ans a contribué
à creuser cet écart, mais il était apparu avant 1914,
et il a été réduit, non pas éliminé,
par le rattrapage remarquable, mais incomplet, des Trente Glorieuses.
Dans le cas de notre pays, ce rattrapage a été, pour une
grande part, réalisé alors que Georges Pompidou était
Premier Ministre puis Président ; par sa sage gouvernance, il en
a été l'un des agents. Il est remarquable qu'un "littéraire",
qu'un agrégé des lettres ait si parfaitement compris l'impératif
de l'industrialisation et de la modernisation. Même si le volontarisme,
l'intervention étatique ne sont plus dans le "main stream"
de la pensée économique, il y a un abîme entre la
politique économique du Président Pompidou et celle qui
récemment a multiplié les obstacles à la croissance,
à l'esprit d'entreprise et à la compétitivité,
fait de la France un des pays les plus pauvres de l'Union Européenne.
C'est au temps du Président Pompidou que, pour la première
fois depuis des siècles, le revenu par tête des Français
avait dépassé celui des Britanniques. Vous savez tous que
depuis deux ans nos voisins d'Outre-Manche ont repris l'avantage.
Achevé au début
de 2000, mon livre se termine sur une note de pessimisme et d'espoir à
la fois, quant à l'avenir économique de l'Europe et de la
France. Mais j'avais supprimé au dernier moment une phrase sur
la situation dangereusement exposée de l'Europe, en première
ligne pour le conflit qui s'annonçait entre l'Occident et l'Islamisme.
Une pitié, comme on dit en anglais, car j'apparaîtrais maintenant
comme un prophète, ou au moins un petit prophète dans la
lignée de Samuel Huntington
Mais chacun sait que l'historien
est prophète du passé, et il vaut mieux qu'il ne se lance
pas dans la prospective
C'est une raison de plus pour terminer maintenant
ce trop long discours, en ajoutant seulement un grand "merci",
à vous tous, pour votre attention, et au Jury pour sa décision.
|