Cher Maître,
Cher William Christie,
Cher Bill, si je peux me permettre de m'adresser
à vous avec l'amicale simplicité qui est celle des membres
du groupe des Arts florissants lorsqu'ils parlent de vous,
C'est pour moi un vrai grand plaisir que
de vous remettre aujourd'hui le prix 2005 de l'Association Georges
Pompidou, en présence de Madame Pompidou qui nous fait l'honneur
d'être parmi nous ce soir et au nom du président de l'Association,
Monsieur Pierre Messmer.
Comme vous le savez, le prix Georges Pompidou
a pour objet de couronner tous les ans une personnalité éminente
dans le domaine des Arts, de la Culture et de la Création.
A l'image même de la personnalité de Georges Pompidou
dont il entend maintenir vivants parmi nous le souvenir et la riche
personnalité, notre prix n'entend pas se limiter à tel
ou tel domaine particulier du champ culturel. Il est ainsi arrivé
à notre jury de faire porter ses préférences
sur un écrivain, un critique littéraire, un historien
ou un maître dans ce que l'on appelait à l'époque
du comte de Caylus "les arts du dessin". Un trait cependant,
dans l'esprit même des fondateurs du prix caractérise
tous les lauréats qui, dans la diversité de leurs excellences,
vous ont précédé. Ce trait commun, c'est leur
attachement à l'illustration de la France et au rayonnement
de la culture française ou, pour mieux dire, de la part française
de la culture, de sa langue et des dispositions singulières
de son génie.
C'est dire que, dès que nous avons pensé distinguer
cette année un musicien, notre choix s'est tout de suite porté
sur vous. Il s'est imposé à nous par l'évidente
importance de tout ce que votre œuvre et votre action ont apporté,
depuis plus de trente ans, à l'illustration de la musique française
- singulièrement de notre musique des XVIIe et XVIIIe siècles.
Avec un dynamisme, un enthousiasme, une science et, last but not least,
une capacité d'organisation qu'il est rare de voir ainsi réunies
en une seule personnalité, vous marquez en effet notre temps
avec une générosité que je ne peux ici qu'évoquer
à grands traits en vous priant d'excuser la manière
dont mon propre enthousiasme risque de mettre à mal votre modestie.
Mon enthousiasme est celui d'un vieux passionné
de ce que, pour faire bref, j'appellerai ici notre musique ancienne,
militant modeste mais engagé, dès le début des
années 50 - plus d'un demi-siècle déjà
! - dans ce mouvement actif des J.M.F. Nous étions alors avides
de mieux connaître cette musique, nous en pressentions les richesses
encore secrètes. En même temps, nous étions conscients
des limites qui étaient alors imposées à notre
ardent désir de la mieux connaître. La discographie en
était encore confidentielle, soutenue par de courageuses maisons
parfois petites comme l'Oiseau-Lyre ou parfois promises à un
grand essor comme "Erato" en ses débuts. Nous avions
notre chapelle, rue Saint-Placide, je veux dire notre lieu de rencontre
favori, chez un vieux disquaire un peu fou, Monsieur Ploix en sa célèbre
échoppe de Ploix - Musique disparue depuis longtemps et où
nous étions sûrs, à chaque visite, de découvrir
quelque perle rare. Je me souviens - et garde encore des reliques
que le temps a d'ailleurs rendues inaudibles - de quelques enregistrements
merveilleux ou qui, du moins, me paraissaient tels alors. Je n'en
rappellerai ici que deux dont je crois savoir qu'ils vous ont aussi
frappé en ces temps anciens par leur rare beauté : l'enregistrement
Erato en 1954 des Leçons des Ténèbres de Couperin
avec Jeanine Collard et Nadine Sautereau, interprétation pleine
d'intelligence et d'une grâce contenue ainsi que l'enregistrement,
aujourd'hui bien oublié, de la Diane et Actéon de Rameau
- ou attribué à Rameau - interprétée par
ce chanteur d'exception qu'était le ténor suisse Hugues
Cuénod, à la fois sensible et moins maniéré
que notre Gérard Souzay ou que le germanique Fischer-Diskau.
Je me souviens aussi, comme si c'était
hier, de ma première expérience de l'Opéra de
Paris ou moment où, jeune provincial reçu à l'Ecole
Normale Supérieure de la rue d'Ulm en 1952, j'ai été
ébloui par la résurrection des Indes Galantes de Rameau
revisitées par Paul Dukas !
Mais bien souvent aussi, nous étions
un peu déçus par telles interprétations inutiles
à mieux préciser aujourd'hui, par exemple par telle
version des concerts en sextuor de Rameau exécutés -
à tous les sens du terme - par un quatuor alors fameux. A partir
des décennies 1960-70, les choses ont beaucoup changé.
Les ensembles instrumentaux se sont multipliés, avec un succès
croissant et des mérites divers. Des débats dans l'Europe
du nord-ouest surtout et plus ponctuellement ailleurs, comme en Catalogne,
ont alors animé de grandes questions, comme le choix des cadences
et le recours aux instruments anciens, restaurés ou recréés
à l'instar.
Ces débats et ces ensembles musicaux
ont certes grandement contribué à la fois à élargir
la sensibilité du public, à mieux l'informer de la nature
des enjeux musicologiques et à l'ouvrir à de nouveaux
horizons de réception. Mais, sans entrer plus avant dans l'évocation
de ces renouvellements des années 60-70, il me semble cependant
toujours, à moi et sans doute à bien d'autres vieux
militants des J.M.F. modèle 1950, qu'il manquait encore souvent
quelque chose d'essentiel à ces entreprises, si méritoires
qu'elles aient alors été. Au fond, dans cette période
transitoire de retour à la musique ancienne, l'accent était
mis, avant tout autre chose, sur une restitution je dirais quasi archéologique
de cette musique et sur un primat, sans doute historiquement inévitable
et plus ou moins avoué, de la musique instrumentale restituée
sur la musique vocale. De même, me semble-t-il aujourd'hui,
ce mouvement de retour à la musique ancienne, - qu'on la qualifie
de baroque ou de classique -, s'accompagnait aussi bien souvent, dans
le cas de la musique française, du postulat somme toute un
peu étrange selon lequel une musique dite "classique"
ou "ancienne" dûment restituée se devait d'observer
une retenue dans l'interprétation qui aboutissait finalement
à une sorte de refus de l'expressivité.
Ce refus était d'autant plus paradoxal
que la musique ancienne était précisément celle
qui, en raison même des conditions de sa création et
de sa tradition (manuscrite ou gravée) offrait le plus de champ
libre aux capacités re-créatives des interprètes.
Mais le fait est là. Cette assimilation alors fréquente
entre classicisme et retenue dans l'expressivité faisait que
la musique dite ancienne, dans les années 60-70 risquait tout
simplement de devenir à la fois terriblement ennuyeuse et pompeuse,
aussi pompeuse que le célèbre "indicatif tiré
du Te Deum de Marc Antoine Charpentier que les écrans de télévision
de l'O.R.T.F. de l'époque étaient si fiers de nous asséner
en guise de bande-annonce musicale des émissions dites en "Mondiovision".
Bref, il était temps que les choses
changent, que la musique ancienne reconnaisse enfin l'urgence d'allier
la rigueur dans les restitutions et la reconnaissance d'une libre
expressivité interprétative du mouvement, de la vie,
du plaisir d'écouter et de voir. Vous voyez où je veux
en venir : il était grand temps, que vous veniez, Cher William
Christie, changer tout cela et, avec vos Arts Florissants, que vous
donniez un nouvel élan à notre musique ancienne, à
sa vitalité, c'est-à-dire à sa vivacité.
Arrivé à ce point de mon éloge,
je n'évoquerai que par prétérition ce qui est
en réalité l'essentiel, cher Bill, mais qui est aussi
déjà le plus connu de tous par les livres et les catalogues
discographiques : votre très solide formation musicologique
dans les années 60, acquise dans plusieurs départements
- et pas seulement de musicologie - de deux grandes universités
de l’Ivy League à Harvard et à Yale, parallèle
à votre maîtrise du clavecin sous la redoutable férule
de Ralph Kirkpatrick, votre année sabbatique en Europe que
vous avez décidé de prendre en 1971 et qui, sauf erreur
de ma part, dure toujours. Vous pensez : une année sabbatique
de trente-cinq ans ! Quel rêve fascinant pour le professeur
d'Université que je suis et qui n'a jamais connu dans sa vie
qu'une année sabbatique de six mois !
Et puis, dès 1979, c'est la fondation
des Arts Florissants dont l'immense succès inscrit les mérites
singuliers du chef dans la réussite sans cesse affirmée
de l'ensemble qu'il anime, au sens le plus fort du terme, car les
Arts Florissants, depuis leur formation n'ont jamais cessé
d'être un ensemble vivant, c'est-à-dire, constamment
renouvelé au rythme des créations, des entrées
et des sorties de ses membres et de l'enrichissement de chacun. Au
sein de cette équipe et dans une constante remise en question
de soi-même, au contact d'un maître tel que vous, tous
les anciens devenus à leur tour des maîtres autant que
les jeunes d'aujourd'hui reconnaissent à la fois votre extraordinaire
talent directif et votre capacité d'allier ce pouvoir à
celui, plus rare, de respecter l'espace de liberté que revendique
tout artiste qui entend s'exprimer, comme c'est le cas pour les Arts
Florissants, en tant qu'interprète et non en simple exécutant.
Votre rôle éminent, depuis plus
de trente ans maintenant, dans le paysage musical français
me semble ainsi pouvoir sans artifice être ordonné selon
trois grandes rubriques, ou, pour mieux dire, trois ordres d'activités
harmonieusement dominées par votre maîtrise.
l/ Vous êtes tout d'abord, (mais cet ordre d'énoncé
n'est en rien une hiérarchie d'importances), vous êtes
tout d'abord un musicologue, c'est-à-dire un homme de savoir.
Sans cette science musicologique primordiale, il n'est point de découverte
possible, point de création nouvelle permise, point d'interprétation
digne d'être proposée. Dans cette activité de
recherches, quelques-uns avant vous avaient certes brillé,
depuis deux ou trois décennies. Mais leurs efforts avaient
surtout porté, c'est bien clair, sur la musique instrumentale,
ses supports matériels que sont les instruments anciens restitués
à la pratique, sur ses rythmes et sur ses cadences. Il vous
appartient en propre, sans négliger en rien ces domaines où
votre maîtrise du clavecin vous plaçait de plain pied,
d'avoir porté une attention toute particulière à
la musique vocale. Vous nous avez ainsi merveilleusement rendu sensibles
aux subtiles inflexions et modulations qu'exigent des supports linguistiques
- l'italien, le français, l'anglais, le latin - qui ne sont
que les frontières apparentes des goûts musicaux.
2/ Le second volet de votre action, que je viens déjà
d'ailleurs d'évoquer, c'est la direction et l'animation d'un
ensemble aussi vivant et complexe que les Arts Florissants. Vous avez
par là fait ressurgir dans notre culture et dans ce qu'il est
convenu d'appeler notre "paysage musical" un immense répertoire
inconnu ou méconnu. Son inventaire discographique est imposant.
Rassurez-vous, je n'imposerai pas ce soir à notre auditoire,
tel un nouveau Figaro, la lecture de ce "catalogo questo"
où vos conquêtes musicales ne sont pas loin, comme celles
de don Giovanni d'être "mille tre", de l'Atys de Lulli
aux Indes Galantes et aux Boréades de Rameau, à la Médée
de Marc Antoine Charpentier et à l'Idoménée d'André
Campra. Votre talent et votre dynamisme créatif sont sans limites
: Monteverdi, Purcell, Haendel et Mozart vous doivent aussi de magnifiques
créations. Mais il est clair pour tous que c'est votre résurrection
du répertoire français des XVIIe - XVIIIe siècles
qui méritent de notre part certes autant d'admiration que le
reste, mais beaucoup plus de gratitude encore. Plus conscient que
quiconque du caractère complet d'une création musicale
faite d'un accord vigilant entre l'instrumental et le vocal, entre
la musique et la chorégraphie, la vie et les couleurs de la
mise en scène, vous avez réussi dans les productions
des Arts Florissants à trouver un terrain d'entente (que j'imagine
pas toujours facile) avec de grands noms de la mise en scène
et avec des personnalités elles-mêmes aussi fortes que
Jean-Marie Villégier, Alfredo Arias ou Jorge Lavelli. Je renonce
à la tâche d'enumerer ici l'ampleur et le succès
de vos tournées en Europe ou en Amérique. Qu'il me suffise
de rappeler ce que nous savons tous bien, c'est que vous êtes
partout un grand ambassadeur de notre culture, de la tradition de
son génie musical propre mais aussi de sa modernité
et de son extrême plasticité scénographique.
3/ Je m'en voudrais de ne pas évoquer d'un mot, enfin, vos
mérites d'organisateur sans lesquels il n'est pas de succès
aussi fort et durable que le vôtre. Vous êtes aussi, cher
Bill, quevous le vouliez ou non, un grand "manager" mais
aussi et j'insiste sur ce point, un manager conscient non seulement
de l'offre de vos talents éminents mais aussi de la demande
sociale dont vous avez tant contribué vous-même à
accentuer la pression. Au nombre de vos mérites j'inscris en
effet votre désir d'avoir répondu de manière
positive et naturelle aux directives exprimées d'en haut en
faveur de la décentralisation culturelle. A votre longue activité
au Conservatoire National de Musique de Paris, à vos participations
à des masters classes et académies aussi importantes
que celle d'Aix-en-Provence et d'Ambronay, vous avez ajouté
la fondation à Caen il y a peu d'années d'une Académie
pour les jeunes chanteurs, ce Jardin des Voix, qui, assure au XXIe
siècle, la permanence de votre action en France et affirme
l'attrait qu'elle offre aux jeunes talents d'Europe et des Etats-Unis.
Je terminerai ce menu propos, cher William Christie, en disant que,
vous êtes l'un de ces très rares créateurs qui
nous rappellent chaque jour qu'en matière de musique, le mot
même de partition ne veut rien dire d'autre, en son sens premier,
que participation et partage. Vous êtes avant tout un merveilleux
"partageux". Vous savez nous faire partager votre science,
vos enthousiasmes et vos choix musicaux. Vous les partagez avec tous
ceux qui, au fil des ans et des renouvellements nécessaires,
ont vécu et vivent avec vous l'aventure toujours ouverte des
Arts Florissants. Vous les partagez encore avec ce public dont vous
avez tant contribué à former le goût. J'ai en
effet eu le privilège, lors de vos conférences-concerts
du Collège de France, de mesurer le plaisir avec lequel on
s'abandonne au charme de votre parole et à la joyeuse harmonie
de l'ensemble que vous dirigez. Si je puis pour finir reprendre à
mon compte le titre même d'une des œuvres les plus fameuses
de François Couperin, je dirai que vous êtes pour moi
le parfait symbole de ces "goûts réunis" qui
font l'essence de la musique française dont vous avez si bien
servi la défense et l'illustration.