Madame,
Monsieur le Premier Ministre,
Messieurs les Ministres,
Madame le Député-Maire de Caen,
Monsieur le Professeur,
Chers amis,
Je suis vivement ému ce soir et honoré
d’avoir été choisi pour recevoir le prix Georges-Pompidou
2005.
La plus importante décision que j’aie
jamais prise fut de choisir la
musique et de suivre cette vocation. La deuxième fut, sans
conteste, de quitter ma patrie d’origine et de m’installer
en France.
Ce « déménagement » a eu lieu en 1970, deuxième
année de la présidence de Georges Pompidou. Je fus un
peu surpris : l’accueil des Parisiens était chaleureux
et je pus, à ma grande satisfaction, retrouver assez vite un
nouvel équilibre. Dans les milieux intellectuels et culturels
que j’ai alors commencé à fréquenter, j’ai
senti ce vent nouveau qui soufflait suite aux tempêtes de 1968
– même la musique ancienne semblait touchée. Ce
milieu, qui était un peu vétuste et endormi, cherchait
comme d’autres à se rajeunir et il me semblait qu’il
montrait un désir de découvrir et de connaître
des mondes jusqu’alors largement ignorés. À l’image
de son nouveau Président et dans l’esprit d’un
début de règne, toute la France à ce moment-là
me paraissait soucieuse de s’ouvrir et d’être un
rien moins « nombriliste » – si vous me permettez
ce terme.
La formidable Comtesse de Chambure, éminent
collectionneur d’instruments anciens, mécène,
Conservateur en chef du Musée instrumental du Conservatoire
de Paris, montrait le bon exemple de ce renouvellement. Vieille France,
attachée aux traditions, elle en était certes, mais
elle n’était aucunement réactionnaire. Elle forgeait
sans cesse des contacts avec ses confrères anglais américains
et allemands. Elle organisait des colloques et des expositions à
travers le monde. Elle faisait venir en France les spécialistes
comme Frank Hubbard, le facteur de clavecins qui a commencé
les premières restaurations scientifiques des instruments à
clavier dans les collections de l’Etat. Ginette de Chambure
adorait la jeunesse et surtout les jeunes pratiquants de cette musique
ancienne qui était sa passion : Jordi Savall, Judith Nelson,
les frères Kuijken, Kenneth Gilbert – et William Christie,
nous lui devons tous nos premiers pas musicaux à Paris. C’est
elle que j’ai rencontrée à New York lors d’un
congrès Josquin Desprez en 1968 qui me dit quelques minutes
seulement après notre rencontre : « je crois qu’il
faudrait que vous veniez en France, je crois que nous pourrions profiter
mutuellement l’un de l’autre. »
Quel plaisir j’ai à brosser le
deuxième portrait : celui de François
Lesure… Francois Lesure, l’énergique Conservateur
en chef du Département de la Musique de la Bibliothèque
Nationale. Il était en quelque sorte au sommet d’une
vaste pyramide qui représentait la musicologie française.
Malgré ses apparences pince-sans-rire et ses augustes titres,
il n’y avait rien de guindé ou de conservateur chez François.
Au début de mon séjour à Paris, il s’est
révélé le plus cosmopolite et le plus international
de tous mes amis français. Grâce à lui, la musicologie
française a accéléré les échanges
et les rapports fréquents et fructueux avec l’étranger.
Très critique vis-à-vis de l’Amérique,
il adorait pourtant ses collègues américains qui étaient
nombreux – une subtilité d’esprit que j’admirais
et que j’admire toujours.
Pour terminer cette petite galerie, je voudrais
parler de Jacques
Duhamel que j’ai rencontré en compagnie de sa soeur,
Monique Funk-Brentano, chez le pianiste et compositeur Noël Lee
en 1971. J’ai une certaine émotion quand je vous parle
de cette rencontre. Essayez d’imaginer un petit dîner
intime chez Noël Lee, il a fallu toute une soirée pour
que je me rende compte que celui qui était assis en face de
moi était en effet le nouveau ministre de la culture. La simplicité,
l’exquise modestie et la curiosité intellectuelle de
Jacques Duhamel m’ont énormément séduit.
J’eus la possibilité de revoir ce grand personnage à
deux occasions avant sa disparition – beaucoup trop tôt,
d’une cruelle maladie.
Je voudrais croire qu’il a eu pourtant
la satisfaction profonde de voir une France devenir plus musicienne.
Depuis une quarantaine d’années, nos jeunes musiciens
reçoivent une meilleure formation musicale dans les écoles
de musique et dans les conservatoires grâce à lui et
grâce aux réformes de Marcel Landowski, son génial
directeur de musique. C’est Duhamel qui disait qu’il ne
pouvait pas imaginer une seule journée de son existence sans
musique, une qualité qu’il partage avec nos meilleurs
ministres de la culture.
La Comtesse de Chambure est également
décédée trop tôt, en 1975. Elle n’a
malheureusement pas vu ses grands rêves se réaliser :
son nouveau musée instrumental réunissant ses instruments
à elle et les collections d’Etat s’est fait bien
après sa mort. Elle n’aura pas assisté non plus
à l’immense essor de la musique ancienne qui était
sa passion dévorante. François Lesure, contrairement
à Ginette de Chambure et à Jacques Duhamel a pu suivre
un phénomène qui commence à être reconnu
aujourd’hui comme l’un des plus importants dans l’histoire
culturelle de la France à la fin du
XXe siècle, à savoir le regain d’importance du
répertoire musical français des XVIIe et XVIIIe siècles,
la formation des jeunes spécialistes, interprètes de
cette musique et sa diffusion dans le monde entier.
Un historien de la musique, qui ferait l’inventaire
de la musique
européenne jouée et chantée entre les deux grandes
guerres, pourrait faire un résumé du répertoire
français joué dans les salles d’opéras
et les salles de concert d’une façon assez succincte.
Sur le plan lyrique, il pourrait citer le chevalier Gluck et ses quelques
opéras écrits en français. Il mentionnerait peut-être
les petits maîtres comme Grétry, Méhul, Hérold
ou Cherubini joués de temps à autre. Berlioz ferait
une apparition, quoique rare. Il dirait de Meyerbeer et de ses confrères
qu’ils étaient rarement entendus en France et presque
jamais ailleurs. Pendant cette période d’entre-deux-guerres,
on écoutait surtout Massenet, Bizet et Debussy. Pourtant le
répertoire lyrique demeurait essentiellement italien ou allemand.
Dans la salle de concert, c’était plus ou moins la même
chose : une prépondérance de musique italienne et allemande
et un nombre très restreint d’oeuvres françaises.
En 1930, à Vienne, New York, Londres ou Paris, on écoutait
Debussy, Frank, Fauré, Ravel et une poignée de petits
maîtres français. Depuis cette époque, on peut
ajouter avec bonheur, l’heureuse arrivée des compositeurs
tels Honegger, Milhaud, surtout Poulenc auxquels se joindront un peu
plus tard et avec fierté Messian, Dutilleux Boulez pour n’en
citer que trois. Mais il est incontestable que les répertoires
lyrique et symphonique ainsi que le répertoire de la musique
de chambre, partout dans le monde, furent entièrement bouleversés
depuis la date charnière de 1968 par l’arrivée
d’un autre répertoire. Je parle évidemment de
celui de la musique baroque.
De quoi s’agit-il ? Nous pouvons citer
des douzaines de noms de
compositeurs allemands, anglais, italiens ressuscités des XVIIe
et XVIIIe siècle : Bach et Handel, bien sûr, mais aussi
Monteverdi, Cavalli, Cesti, Vivaldi, Scarlatti, Hasse, Purcell….
Mais il y a également l’apparition du répertoire
le plus délaissé, abandonné, mal-aimé
et dans les rares occasions où il était joué
:mal interprété, à savoir le patrimoine français
de l’âge baroque. À l’exception de quelques
rares représentations comme une très remarquée
Indes galantes de 1952 et quelques essais au début du XXe siècle,
le public parisien dans les salles lyriques de la capitale, depuis
vingt ans, peut se délecter en écoutant Atys, Alceste,
Roland, Armide, Phaeton, Psyché, Acis et Galatée, Persée
de Lully, Les Indes galantes, Castor et Pollux, Les Fêtes d’Hébé,
Zoroastre, Platée, Les Paladins de Rameau – pour ne citer
que les oeuvres lyriques. Si j’ajoute la musique de chambre,
la musique du clavecin et la musique sacrée, motets, messes
oratorios écrits en France à l’âge baroque
qui sont joués toutes les semaines de l’année
en concert, c’est un véritable déluge.
Mais ce phénomène
est aussi important ailleurs : nous écoutons Atys à
New York, Les Indes galantes à Zurich, Les Paladins à
Shanghai, Médée à Toronto, Platée à
Essen. Être une maison d’opéra sérieuse
aujourd’hui, c’est programmer les oeuvres de Monteverdi
et de Handel, mais programmer également les chefs-d’oeuvre
de Rameau, Lully et leurs contemporains.
C’est évident : pour que ce répertoire
retrouve son éloquence, sa beauté et sa raison d’être
aujourd’hui, il faut des spécialistes. Je suis ici ce
soir car je fais partie de ceux qui ont oeuvré dans ce sens.
Je suis surtout à la tête des Arts Florissants qui est
reconnu par le monde entier pour avoir contribué plus que tout
autre ensemble à cet extraordinaire renouvellement. Notre passion
commune est pour Lully, Rameau, Charpentier ou Couperin. En l’espace
d’une génération, nous avons contribué
à ce que ces compositeurs reprennent leur place dans le panthéon
des compositeurs les plus grands. Il y a toujours eu pour moi, et
mes collègues, une fascination particulière pour cette
musique française
d’autrefois qui, peut-être plus que tout autre musique,
est intimement liée à la langue française. Il
est important de se rendre compte que toute l’Europe, à
l’âge baroque, dansait et chantait au rythme et aux cadences
françaises. Tout récemment la Comédie-Française,
gardienne du temple de notre langue, a redécouvert une partie
de son patrimoine avec la collaboration des Arts Florissants ; nous
avons ensemble restitué la musique et les livrets de Lully
et Molière à deux comédies-ballets – redonnant
à ces deux oeuvres la forme voulue à l’origine
par Molière lui-même et montrant au public d’aujourd’hui
combien la musique naît de la langue elle-même.
Je termine sur cette note linguistique : certains
parmi nous se
lamentent sur le sort de la francophonie dans un monde de plus en
plus envahi par l’anglais. On peut trouver plus d’un petit
peu de réconfort dans l’idée que depuis quelques
années, on chante le Français plus souvent et plus loin
de la France que jamais. J’ai eu le plaisir, il y a trois mois,
dans le cadre du Festival d’Ambronay de travailler L’Europe
galante de Campra avec quatre-vingt stagiaires venant de 17 pays différents,
élèves de huit conservatoires européens –
et non seulement en français, mais en ancien français
! J’ai également eu une grande satisfaction, il y a juste
quelques semaines, lorsque j’ai travaillé la reprise
des Indes galantes à Zurich avec des solistes slovènes,
allemands, autrichiens, portugais, espagnols et suédois –
tous conquis par la beauté et la nouveauté des harmonies,
des rythmes et des mélodies de Rameau.
La culture française musicale se trouve actuellement en très
bonne
santé sur un plan mondial. Certes, c’est grâce
aux représentations de Pelléas et Mélisande,
Carmen, ou Manon, grâce également aux symphonies de Frank
ou Berlioz, aux oeuvres de Boulez ou Dusapin ou d’autres jeunes
compositeurs d’aujourd’hui, mais c’est également
maintenant – et il était grand temps – grâce
à leurs prédécesseurs des XVIIe et XVIIIe siècles.
Imaginez 26 ans de bonheur à la tête
de mes chers Arts Florissants – j’attends les 26 années
suivantes avec délectation.
Je vous remercie.