Discours prononcé
par Monsieur Gilles Pécout.
De
Jules Simon à Georges Pompidou : itinéraires normaliens
en politique.
Nous ne manquons pas de témoignages, Mesdames et Messieurs, chères
et chers camarades, pour rappeler que l'École a produit un peu
de tout. Le peu garantissant pour beaucoup la qualité du tout,
évidemment.
Pour le dire en d'autres termes, sobres et explicites, empruntons les
propos d'Édouard Herriot lorsqu'il doit le 26 décembre
1947 prononcer l'éloge de son prédécesseur à
l'Académie française, l'archicube Baudrillart, accessoirement
ancien cardinal recteur de l'Institut catholique de Paris, de la promotion
1878 de Jaurès et Bergson :
« L'École a
fourni des recrues pour toutes les carrières: écrivains,
poètes, auteurs dramatiques, critiques (en abondance), diplomates,
explorateurs, politiques et même des professeurs. Elle a aussi
formé des prêtres…».
Si
le radical Herriot isole les prêtres c'est qu'il en fait pour
la circonstance l'élément le plus éminent de l'énumération.
Par force, puisque c'est de l'éloge d'un homme d'Église
dont il doit s'acquitter pour pénétrer sous la Coupole.
Permettez au caïman de remarquer qu'au second rang de mérite,
en fin de période, figurent les professeurs, pudiquement introduits
par l'adverbe «même», mot outil qui ne doit pas nous
abuser, tant nous sommes bien certain que pour Herriot, ancien professeur
de lycée, créateur de l'Université populaire, lié
par sa famille au monde universitaire le plus reconnu, l'enseignement
et la recherche restaient l'issue normalienne la plus naturelle et la
plus prestigieuse : « Si l'esprit normalien n'était que
l'esprit universitaire, on pourrait déjà l'admirer »
écrit-il en 1932 dans Normale.
Considérons pourtant comme hypothèse d'école, n'en
déplaise au professeur Herriot, qu'on devrait pouvoir aussi admirer
« l'esprit normalien » -ou du moins ce qu'il appelle avec
tant d'autres ainsi - même quand il n'est pas universitaire, ou
,pourquoi pas, que l'on peut voir œuvrer l'esprit universitaire
ailleurs qu'à l'Université. Avec les cinq archicubes dont
nous honorons en cet instant la mémoire, c'est au sommet de l'État
que nous voulons le saisir.
Au sommet de l'État, Georges Pompidou, disparu il y a trente
ans aujourd'hui, le fut plus que tout autre, occupant les deux fonctions
suprêmes de l'exécutif de la Vème République:
premier ministre depuis 1962, il est -après un court intermède-
élu deuxième président de la République
au printemps 1969, enracinant durablement et à sa façon
les institutions du régime dans une période qui à
l'instar de tant de lendemains de crise se dessinera bientôt comme
une embellie.
Les quatre autres normaliens qui accèdent ce 2 avril à
la postérité dans la Salle des Actes furent à la
tête de l'exécutif comme chefs du gouvernement dans des
périodes difficiles ou troublées de la vie politique française
depuis le XIXe siècle. Années difficiles ? Certes les
historiens ont parfois la tentation de donner aux personnages et aux
segments qu'ils observent une ampleur et une singularité surprenantes.
Mais Jules Simon, Paul Painlevé, Léon Blum et Édouard
Herriot ( cités par ordre de promotion) sont entrés en
politique dans des contextes où dire de la vie politique nationale
qu'elle était agitée est encore peu dire.
Jules Simon, littéraire de la promotion 1833, camarade et ami
d'Henri Wallon -de deux ans son aîné à l'École-
appartient à cette « génération de parole
» de la fin du romantisme qui donnera aux idées d'abord
puis au régime de la République ses recrues les plus brillantes
et dévouées : le camarade normalien de Simon, précédemment
cité, est -faut-il le rappeler ?- à l'origine du fameux
amendement qui pérennise la République en janvier 1875.
C'est au lendemain de cette victoire institutionnelle de la République,
à une voix près, que Jules Simon devient président
du Conseil de décembre 1876 à la crise du 16 mai 1877.
Ancien ministre du gouvernement de Défense nationale de 1870,
il représente six ans après Sedan l'aile modérée
du parti républicain dont la mission est claire et nette: installer
la République des républicains malgré l'hostilité
du moins républicain des présidents, Mac-Mahon, malgré
l'opposition de l'ultramontanisme et la défiance de l'extrême-gauche.
Une situation de difficile cohabitation ...qui lui valut d'être
l'une des premières victimes de la crise du 16 mai. Ce qui ne
rend que plus injuste le constat sévère du grand pédagogue
du XIXe siècle, Pierre Larousse qui n'est jamais tendre avec
les modérés :
« comme homme politique,
Jules Simon n'a pas répondu aux exigences qu'avait fondées
sur lui, sous l'Empire, le parti républicain.».
C'est donc dans le régime républicain fondé et
défendu par Wallon, Simon et quelques autres normaliens engagés
que Painlevé, né en 1863, a été éduqué
et que Blum et Herriot tous deux de 1872 sont nés. Tous trois
ont un point commun: ils font leurs armes en politique pendant la Première
Guerre mondiale.
Painlevé, l'aîné comme ministre de l'Instruction
publique et des inventions. Le mathématicien est déjà
célèbre et il figure parmi les promoteurs et théoriciens
de l'aviation. Il devient président du Conseil dès septembre
1917 et c'est lui qui propose le nom de Foch comme commandant suprême
des armées alliées. Herriot entre aussi dans la phalange
des ministres de l'Union sacrée: dans le gouvernement Briand,
il est titulaire du maroquin des Travaux publics en décembre
1916. Quant à Blum, plus tard arrivé aux responsabilités
de premier plan - même si c'est celui des quatre normaliens qui
a le plus tôt voulu abandonner l'École et nourri des ambitions
extra-universitaires- il s'est acquitté de ses fonctions de chef
de cabinet de Marcel Sembat durant les deux premières années
de la Guerre.
De cette entrée en politique pendant les années de guerre
on retiendra d'abord le choix de l'Union sacrée pour ces trois
hommes représentant trois composantes de la gauche républicaine:
du modéré Painlevé au socialiste Blum en passant
par le radical Herriot, déjà maire de Lyon depuis 1905
et plus jeune sénateur de France deux ans avant les débuts
du conflit.
Dans l'entre-deux-guerres, le trinôme est au cœur de deux
des expériences les plus marquantes de la IIIème République:
le cartel des gauches durant lequel Herriot est deux fois président
du Conseil (de 1924 à 1925, puis à l'été
1926) avant de retrouver le grand ministère de la rue de Varenne
(VER) en 1932 alors que Georges Pompidou entame sa deuxième année
d'École. Et c'est en avril 1925 que Painlevé, succédant
à son jeune camarade Herriot, assume la présidence du
Conseil des ministres de la République avant de céder
devant l'opposition des radicaux. L'alternance était alors normalienne.
L'heure de Blum arrive avec la présidence du conseil, sous le
front populaire, de 1936 à 1937, dix ans exactement avant de
retrouver les rênes du gouvernement, à un autre moment
important de transition. Aux lendemains de la guerre, Blum est le sage
en politique, auréolé par son opposition à Pétain
et par sa déportation à Buchenwald.
L'action politique, l'œuvre sociale et sécularisatrice de
ces trois chefs de gouvernement sont bien connues, trop pour qu'on s'y
arrête aujourd'hui, alors qu'il nous faut clore par quelques remarques
générales sur l'itinéraire des normaliens en politique.
Nous savons bien ce qu'il y aurait d'artifice et d'histoire régressive
hâtive, à aller chercher dans la jeunesse normalienne de
Jules Simon, Blum, Painlevé et du président Pompidou l'déal-type
du normalien arrivé au sommet de l'État ou plus encore
l'annonce de leur destin national. Mais ce que l'historien ne se risque
pas à tenter, l'acteur lui n'y renonce pas: ces normaliens en
politique aiment à rattacher leur vocation d'homme politique
à leurs apprentissages normaliens. Esquissons donc quelques éléments
du rapport entre itinéraire politique et itinéraire intellectuel.
Non sans un préalable cependant. Il est banal de rappeler à
cette assemblée que la participation des normaliens et de l'École
à la vie politique de la nation ne se limite évidemment
pas aux plus hautes fonctions de l'exécutif. Si l'on demeure
dans les plus hautes sphères de l'exercice du pouvoir, la liste
des ministres archicubes -dont certains ce soir nous font l'honneur
de leur présence- est longue jusqu'au gouvernement formé
ces jours derniers. Mais il y a plus, si j'ose dire. Il y a la participation
quotidienne à la politique à l'École. Cette politisation
qui depuis le XIXe siècle -et notamment depuis la monarchie de
Juillet- fait souvent passer les élèves et leurs maîtres
pour des électrons libres mais dangereux. On en trouve encore
trace à l'époque ou Georges Pompidou est élève,
lorsque l'Écho de Paris constate en 1933 que « dans cet
établissement l'état d'esprit le plus déplorable
règne, la plupart des élèves y affichant des opinions
subversives ». Cette politisation frondeuse se traduit plus institutionnellement
dans la vie parlementaire, dans les structures de partis, dans la presse.
Jaurès, élu député à 25 ans, Lucien
Herr, de la promotion de Painlevé suffisent à eux seuls
à témoigner de cette autre entrée normalienne en
politique .
Mais c'est de l'opposition, de la critique ou de l'engagement devenus
formes de gouvernement et conception du pouvoir qu'il s'agit de parler
en termes ...normaliens.
Pour Simon, Painlevé, Herriot et Blum -comme pour Pompidou dont
nos camarades évoqueront la parabole intellectuelle et politique-
les rapports entre identité politique et identité normalienne
relèvent de trois figures dont les contours suivent évidemment
les formes de l'introspection et de l'autobiographie.
C'est d'abord l'importance des amitiés d'École et de khâgne
(telles celles qui lient le président Pompidou au président
de la République d'un autre continent devenu «archicube
d'honneur »). Raisonner en termes d'amitié et de solidarités
d'École deviendrait chez l'historien l'observation froide du
poids des réseaux normaliens. Terme impropre parce que rien ne
fut jamais systématique et organisé dans notre École,
ce qui ne signifie pas inefficace. Quelques exemples suffisent à
le rappeler. Herriot et le scientifique et ministre Jean Perrin sont
de la même promotion, le président Pompidou n'a jamais
caché le rôle joué par son camarade aîné
d'une promotion, l'ambassadeur René Brouillet, lors de son adoubement
politique. Quant au ministre René Billères il a d'abord
été le « camarade de promo. » de Pompidou
en 1931. En retour, ces archicubes ont su et voulu donner à leur
École. C'est sous la direction de Bouglé, philosophe et
responsable de la Ligue des droits de l'homme, camarade de promotion
de Blum, que l'École scientifique achève ses grands travaux
immobiliers alors que l'archicube Perrin est sous-secrétaire
d'État à la recherche scientifique. On trouverait des
exemples plus récents encore de ces liens privilégiés
avec l'homme d'État auxquels l'École doit -ce qui ne diminue
en rien leurs mérites personnels- certains de ses plus illustres
directeurs.
Mais pour ces dirigeants politiques se rappeler l'École c'est
reconnaître qu'on n'y eut de bons maîtres, parfois même
exceptionnels. Le seul exemple de Jules Simon qui fit deux ans de sa
scolarité dans l'École dirigée par Victor Cousin
suffira ici. Il en devint le disciple le plus fidèle. C'est d'ailleurs
à Cousin que les opposants de Simon attribuent les origines de
cette manie d'éclectisme politique du président du Conseil
d'une IIIe République gouvernée par un maréchal
monarchiste. Il est vrai que le philosophe Simon, auteur d'une thèse
sur le Commentaire de Proclus du Timée- doit beaucoup à
son maître, Cousin, lui-même ancien ministre; il lui doit
jusqu'à son nom public puisque la légende veut que le
maître ait approché son suppléant en Sorbonne qui
s'appelait alors Jules François Simon Suisse et lui ait donné
ce conseil un peu abrupt : « Laissez de côté cet
affreux Suisse (c'était pourtant le nom de ses pères).
Est-ce qu'on s'appelle Suisse lorsqu'on veut arriver à quelque
chose ? ».
Enfin, il y a l'anamnèse. Force est de constater l'importance
donnée par ces hommes politiques à leur passé écolier.
Certes, il y a là la nostalgie coutumière des années
de jeunesse. Mais pas seulement; ces grands destins politiques veulent
rappeler qu'ils ont un passé presque communautaire d'intellectuel,
fait de désintéressement culturel et scientifique. Plus
encore, ils montrent leur volonté de ne jamais dissocier une
identité intellectuelle et universitaire -pour certains- des
principes et de la pratique de la politique. Jules Simon a ainsi mobilisé
beaucoup de son énergie à réformer l'école
et l'instruction jusqu'à - horresco referens- imposer aux proviseurs
la suppression du vers latin en 1872...Painlevé, le seul scientifique
de cet aréopage, comme Herriot et Pompidou ont toujours considéré
avec attention l'organisation et la direction des enseignements. On
sait enfin le prix qu'accordaient Blum et Pompidou aux méditations
et réflexions esthétiques, à la critique littéraire
en particulier, dont ils ont fait un exercice métaphorique du
courage et de la modernité en général.
Le normalien en politique pratique sans fard ni fausse modestie l'auto-portrait
en intellectuel responsable, représentation dont on trouverait
sans nul doute des exemples plus actuels hors de nos frontières,
dans une Italie dont le président de la République M.
Ciampi et le représentant du centre-gauche M. D'Alema, sont normaliens
pisans. Cette image de soi reconstruite avec honnêteté
porte d'abord témoignage de la gratitude et de la fidélité
de ces hommes envers leur École.
De grands personnages politiques qui se savent d'abord intellectuels
parce qu'ils se veulent idéalement normaliens. Voilà ce
qui nous semble être la chimie des normaliens à la tête
de l'État que nous célébrons aujourd'hui, 2 avril
1994, en commémorant la disparition du plus illustre d'entre-deux
en présence de ses proches et de plusieurs générations
de ses camarades.
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Discours prononcé par Madame Murielle Montéro.
De
la rue d’Ulm à la Banque Rothschild, puis à l’Elysée,
le parcours n’est pas banal. C’est celui de Georges Pompidou,
qui entra à l’Ecole normale supérieure en 1931,
après ses années de classes préparatoires passées
à Louis-le-Grand. Il garda de ses trois années passées
à Normale « un souvenir impérissable », ainsi
qu’il le rapporta dans Pour rétablir une vérité.
Il put en effet donner libre cours à son goût du vagabondage
intellectuel, à sa curiosité : « Je ne travaillais
pas beaucoup, juste ce qu’il fallait pour franchir sans encombre
les examens. Mais je me gavai de lecture, de peinture, de cinéma
et, par-dessus tout, d’interminables discussions d’idées
avec mes camarades […] sur tous les sujets : philosophie, art,
littérature ou politique. » Reçu premier à
l’agrégation en 1934, il quitta l’Ecole avec regret
: c’était pour lui la fin d’une époque dorée,
le terme mis aux belles années de la jeunesse et l’entrée
dans la vie active. Il partit enseigner à Marseille, puis ce
fut la guerre.
C’est à la Libération que Georges Pompidou fit sa
première rencontre avec la politique, devenant vite l’un
des plus proches collaborateurs du général de Gaulle.
Le Général quittant le pouvoir en 1946, il entra alors
au Conseil d’Etat, mais poursuivit sa collaboration auprès
de lui, comme chef de cabinet de 1948 à 1953. Puis il se tourna,
pendant quelques années, vers la vie économique et l'entreprise,
une expérience qui sera déterminante pour l'organisation
de l'essor économique de la France lorsqu'il en aura plus tard
la responsabilité.
Mais Georges Pompidou n’avait pas fait ses adieux à la
politique et, quand le général de Gaulle revint au pouvoir
en juin 1958, c’est lui qu’il appela à nouveau auprès
de lui pour diriger son cabinet de dernier Président du Conseil
de la IVe République. Georges Pompidou détint alors, jusqu’en
janvier 1959, des pouvoirs étendus : il tint un rôle primordial
dans l’organisation de la Ve République et la préparation
de la nouvelle Constitution, la remise en ordre de l’économie
et de la monnaie, l’entrée effective de la France dans
la Communauté économique européenne.
Une fois de Gaulle élu président de la République,
Georges Pompidou retourna pour quelque temps vers le monde de l’entreprise,
tout en continuant à accomplir les missions que lui confiait
le nouveau chef de l’Etat. C’est ainsi qu’il fut chargé,
comme porte-parole officieux du Général, de débloquer
les négociations avec le FLN algérien en 1961.
Lui qui n’avait encore jamais exercé un mandat électif
se vit nommé Premier ministre, en avril 1962, jusqu’en
1968, plus longtemps qu’aucun chef de gouvernement ne l’était
resté depuis un siècle. Il ne conçut sans doute
pas une entrée sans retour dans un monde politique dont il redoutait
de devenir prisonnier. Pendant que le Président s’appliquait
aux grands voyages et aux discours prophétiques, Pompidou gérait
les affaires quotidiennes. Dans une société en pleine
mutation, il était attentif au développement industriel,
aux progrès et aux désordres engendrés, soucieux
de réformes pratiques. Pour lui, il s’agissait de permettre
à tous les Français de bénéficier des progrès
techniques et de la croissance économique, mais sans souffrances
sociales insupportables : « il n’était pas imaginable
que la France accomplisse les mutations nécessaires dans les
formes où s’était faite la révolution industrielle
du siècle précédent ». Il mit en œuvre
une politique de rénovation : une industrialisation active, l’aménagement
du territoire avec la création de la DATAR, la modernisation
de l’agriculture…
Georges Pompidou acquit peu à peu sa légitimité
politique ; il la gagna d’abord comme fidèle exécutant
des grands desseins gaulliens, puis comme candidat désigné
à la succession du général de Gaulle.
Pompidou géra la crise de 1968 avec un grand calme et conseilla
à de Gaulle de dissoudre l'Assemblée pour obtenir une
plus large majorité, misant sur la peur des Français face
au désordre. En dépit de cette stratégie gagnante,
la longue collaboration avec de Gaulle s’interrompit alors. Mais
en juin 1969, après le retrait du général de Gaulle
suite à l’échec du référendum, Pompidou
fut élu président de la République.
Succéder à de Gaulle pouvait faire peur aux plus téméraires,
mais Pompidou ne voulait et ne pouvait pas être de Gaulle ; en
même temps, il entendait continuer son œuvre. Ainsi la continuité
n’exclut-elle pas la novation, découlant des circonstances
et de la personnalité du nouveau chef de l’Etat. Georges
Pompidou, second fondateur de la Ve République, enracina le régime
; ce fut l’ouverture et l’esquisse d’un nouveau mode
de coopération entre le gouvernement et le Parlement.
A l’extérieur, Pompidou poursuivit la politique d’indépendance
nationale et relança la politique de construction européenne.
Il était convaincu que la prospérité du pays et
la possibilité pour la France de continuer à jouer un
rôle dans le monde dépendaient de la réussite de
l’Europe, mais aussi d’une économie en croissance.
Ainsi imprima-t-il sa marque dans le domaine économique : l’«
impératif industriel », la volonté d’adapter
la France aux nouvelles structures et aux nouveaux comportements induits
par la croissance, le modernisme, l’attachement au libéralisme,
accompagné d’une politique sociale. Ce fut alors, pêle-mêle,
le développement des infrastructures de transport, du logement,
une politique sociale visant à diminuer les inégalités
par la politique contractuelle ; la création du ministère
de l’Environnement. Par exemple, le budget de l’Education
nationale dépassa désormais celui de la Défense.
Enfin, une politique ambitieuse de la Culture, symbolisée par
le Centre qui porte aujourd’hui le nom du Président, mais
qui imprégna toutes les activités de l’esprit et
des arts. Amateur éclairé d’art contemporain, Georges
Pompidou a, pour la première fois, incité l’Etat
à s’engager auprès des artistes et des intellectuels
et à soutenir la création contemporaine. Il a permis de
nouveaux rapports entre l’art moderne et les monuments historiques,
et l’émergence de l’idée d’une culture
pluridisciplinaire.
Tout n’avait pas encore abouti à la fin d’un mandat
présidentiel qui s’interrompit brutalement le 2 avril 1974,
alors que Georges Pompidou, malgré sa maladie, continua à
assumer sa charge avec fermeté et lucidité. Il laissa
aux Français le souvenir d’un homme à l’air
bonhomme, à l’œil toujours malicieux, mais aussi empreint
de la gravité et de la hauteur d’un chef d’Etat.
Les « années Pompidou » restèrent dans la
mémoire collective des années heureuses, les dernières
années heureuses, celles d’avant la crise.
De
l’Ecole, Georges Pompidou garda toujours la nostalgie ; c’est
sans doute pourquoi, par fidélité à ses vingt ans,
il prit soin de réunir périodiquement ses anciens condisciples.
Quand, en 1963, il décrivait l’Idée du normalien,
il brossait aussi son autoportrait : « Il croit à tout
et il y croit passionnément. […] Il croit à l’honneur
comme Corneille et à l’amour comme Racine. Il croit à
la France comme Michelet et à l’Humanité aussi comme
Michelet. Il croit à la liberté comme Voltaire et à
l’égalité comme Rousseau. Il croit à la tradition
et au progrès, à la république des philosophes
et au gouvernement des peuples. » Devenu chef de l’Etat
il ressentit le besoin de retourner à sa jeunesse normalienne.
Il garda surtout du milieu normalien le souvenir de « la liberté
de l’esprit » : « nous étions capables de confronter
nos points de vue dans tous les domaines sans jamais sortir des limites
de la camaraderie, avec une franchise, un mépris des contingences,
une volonté de comprendre et de se faire comprendre qui devaient
beaucoup, bien sûr, au fait que nous n’étions pas
dans l’action. Mais j’ai gardé la nostalgie de cette
liberté, même si j’ai compris depuis qu’elle
tenait pour une bonne part à l’absence de responsabilités.
L’action demande plus au caractère qu’à l’intelligence,
mais il faut admettre qu’à bien des égards elle
appauvrit. »
Pour
conclure, laissons la parole à Léopold Sédar Senghor,
qui écrivit cette élégie à la mémoire
de son ami, lors d’un périple en Asie qui le ramena de
Chine à Madras :
« Dans la nuit tamoule, je pense à toi mon plus que frère
Au fond du ciel, les étoiles chavirent sous les madras dénoués.
Comment dormir cette nuit humide, odeur de terre et de jasmin ? Je pense
à toi.
Pour toi, rien que ce poème contre la mort.
J’ai contemplé le Taj Mahal, je l’ai trouvé
splendide
Et je l’ai dédaigné, si froid pour un amour si grand.
Sur l’autel des paroles échangées, je t’offre
ce poème comme une libation
Non pas la bière qui pétille et qui pique, je dis bien
la crème de mil
La sève tabala, que danse élancé le Seigneur Shiva.
Ecoute la noire mélopée bleue, qui monte dans la nuit
dravidienne. »
Georges Pompidou, un normalien à l’Elysée,
par Madame Murielle Montéro.
Normalien
accédant à la responsabilité la plus haute, artisan
d’une mutation décisive de la société française,
il donna la pleine mesure de son dévouement à l’Etat
et au pays, de son courage aussi.
Né dans le Cantal le 5 juillet 1911, fils d’instituteur,
petit-fils de paysans, il fut un élève brillant, collectionnant
les premiers prix au concours général — le cursus
honorum de la méritocratie républicaine. La voie apparaissait
dès lors toute tracée : la khâgne de Louis-le-Grand,
puis l’Ecole normale supérieure, où il entra en
1931.
Il garda de ses trois années passées à Normale
« un souvenir impérissable », ainsi qu’il le
rapporta dans Pour rétablir une vérité. Il put
en effet donner libre cours à son goût du vagabondage intellectuel,
à sa curiosité : « Je ne travaillais pas beaucoup,
juste ce qu’il fallait pour franchir sans encombre les examens.
Mais je me gavai de lecture, de peinture, de cinéma et, par-dessus
tout, d’interminables discussions d’idées avec mes
camarades […] sur tous les sujets : philosophie, art, littérature
ou politique. » Il eut alors comme condisciple Julien Gracq. Un
air détaché, un peu dilettante, élégant,
il faisait figure de « mondain » dans un milieu qui, il
est vrai, ne se souciait guère d’élégance.
Il voyageait beaucoup, visitant la Belgique, l’Autriche, l’Italie,
l’Allemagne. Pompidou garda surtout du milieu normalien le souvenir
de « la liberté de l’esprit » : « nous
étions capables de confronter nos points de vue dans tous les
domaines sans jamais sortir des limites de la camaraderie, avec une
franchise, un mépris des contingences, une volonté de
comprendre et de se faire comprendre qui devaient beaucoup, bien sûr,
au fait que nous n’étions pas dans l’action. Mais
j’ai gardé la nostalgie de cette liberté, même
si j’ai compris depuis qu’elle tenait pour une bonne part
à l’absence de responsabilités. L’action demande
plus au caractère qu’à l’intelligence, mais
il faut admettre qu’à bien des égards elle appauvrit.
»
Diplômé de l’Ecole libre des Sciences politiques,
reçu premier à l’agrégation en 1934, il quitta
l’Ecole avec regret : c’était pour lui la fin d’une
époque dorée, un terme mis aux belles années de
la jeunesse et l’entrée dans la vie active. Il partit enseigner
à Marseille, puis revint vite à Paris, au lycée
Henri-IV. Il fit la campagne de 1940, où il obtint la croix de
guerre, puis retourna enseigner au lycée.
Après la guerre, débuta pour lui une carrière fort
différente de sa jeunesse. A la Libération, l’idée
de rentrer à Henri-IV alors que la France ressuscitait ne lui
venait pas à l’esprit. Par l’intermédiaire
de son ancien condisciple René Brouillet, il entra comme chargé
de mission au cabinet du général de Gaulle dans le Gouvernement
provisoire, et il s’y fit remarquer par ses qualités intellectuelles
— un esprit synthétique et pragmatique, du bon sens, une
attention au concret. Il quitta le cercle du pouvoir au moment de la
retraite du Général et entra comme Maître des requêtes
au Conseil d’Etat. Il resta fidèle à de Gaulle pendant
la « traversée du désert », dirigea son cabinet
de 1948, à l’époque du RPF, jusqu’en 1953,
puis commença une brillante carrière à la banque
Rothschild, dont il fut directeur général en 1956. Quand
de Gaulle revint au pouvoir, en 1958, ce fut lui qu’il appela
comme directeur de cabinet, de juin à décembre 1958. Plus
proche que quiconque du général de Gaulle, il adhéra
à une conception de la « grandeur » de la nation
et de la force de l’Etat. Nommé en janvier 1959 membre
du Conseil constitutionnel, il fut chargé par le Président
de diverses missions secrètes (concernant en particulier la guerre
d’Algérie). Ce fut à l’instigation de Pompidou
et de René Brouillet que, en février 1959, de Gaulle accepta
de présider le bal de l’Ecole, où plusieurs normaliens
refusèrent ostensiblement de lui serrer la main ; de Gaulle,
froissé, ne retourna jamais dans un établissement universitaire
en France, tout en demandant instamment à en visiter lors de
chaque voyage à l’étranger, et veilla à s’entourer
de normaliens et d’universitaires qui manifestaient, par leur
présence à ses côtés, que tous les normaliens
ne participaient pas à cette rébellion.
La carrière politique ne paraissait toujours pas tenter Pompidou.
De retour dans le monde des finances, il put s’ouvrir aux réalités
économiques de la France moderne ; il en tira la conviction que
la puissance d’une nation était liée à la
prospérité économique, dont l’industrialisation
était la clef. Initié dans la haute société,
il s’intéressa à l’art, publia une anthologie
de la poésie française… Il n’oubliait pas
ses amis de toujours, camarades de khâgne et de l’Ecole,
avec lesquels il déjeunait régulièrement : Julien
Gracq, Roger Ikor, Jean Stoetzel, Raoul Audibert, Antoine Bonifacio,
Henri Queffélec, Louis Chevalier, Jean Bousquet…. Ils évoquaient
ensemble le passé, leurs années de jeunesse à l’Ecole.
Pompidou resta profondément attaché à la famille
normalienne.
Sa carrière politique débuta réellement en avril
1962, quand il fut nommé Premier ministre, lui qui n’avait
jamais encore exercé de fonction publique éligible ; il
ne conçut sans doute pas une entrée sans retour dans un
monde politique dont il redoutait de devenir prisonnier. Collaborateur
du général de Gaulle pendant vingt-cinq ans — «
Premier ministre le plus long » de la Cinquième République,
comme il aimait à le dire —, il n’était pas
un baron du gaullisme. Celui qui n’avait gagné ses galons
ni dans la Résistance ni dans la France libre, ni par le suffrage
populaire, dut acquérir sa légitimité politique
; il la gagna d’abord comme fidèle exécutant des
grands desseins gaulliens, puis comme candidat désigné
à la succession du général de Gaulle. Le contexte
socio-politique était délicat : les conséquences
des accords d'Evian, le projet controversé de l'élection
du président de la République au suffrage universel, la
grève des mineurs en 1963... jusqu'à la crise de mai 1968.
Peu à peu, le « dauphin » s’imposa. Pendant
que le Président s’appliquait aux grands voyages et aux
discours prophétiques, Pompidou gérait les affaires quotidiennes.
Dans une société en pleine mutation, il était attentif
au développement industriel, aux progrès et aux désordres
engendrés, soucieux de réformes pratiques. Il prit alors
une autonomie accrue, plaçait ses hommes. Pompidou conseilla
alors à de Gaulle de dissoudre l'Assemblée pour obtenir
une plus large majorité, misant sur la peur des Français
face au désordre. En dépit de cette stratégie gagnante,
Maurice Couve de Murville lui succéda à la tête
du gouvernement. Pour peu de temps : après le retrait du général
de Gaulle suite à l’échec du référendum
d’avril 1969, Pompidou fut élu président de la République.
Succéder à de Gaulle pouvait faire peur aux plus téméraires,
mais Pompidou ne voulait et ne pouvait pas être de Gaulle ; en
même temps, il entendait continuer son œuvre. Second fondateur
de la Ve République, il enracina le régime. A l’extérieur,
il poursuivit la politique d’indépendance nationale et
relança la politique de construction européenne. Dans
le domaine économique en particulier, Georges Pompidou imprima
sa marque : l’« impératif industriel », la
volonté d’adapter la France aux nouvelles structures et
aux nouveaux comportements induits par la croissance, le modernisme,
l’attachement au libéralisme, accompagné d’une
politique sociale. Tandis que le début des années 1970
était marqué par la contestation gauchiste et féministe,
Pompidou refusait la société permissive post-soixante-huitarde.
Les remous qui agitèrent l’Ecole en 1971 l’agacèrent
; il n’admettait pas ces chahuts ; le directeur Robert Flacelière
fut alors remplacé par Jean Bousquet, vieil ami du président.
Malgré
la maladie qui le minait, Georges Pompidou continua à assumer
sa charge. Il mourut à son poste, le 2 avril 1974, laissant aux
Français le souvenir d’un homme à l’air bonhomme,
à l’œil toujours malicieux, mais aussi empreint de
la gravité et de la hauteur d’un chef d’Etat. Les
« années Pompidou » restèrent dans la mémoire
collective des années heureuses, les dernières années
heureuses, celles d’avant la crise.
Pur produit de la culture républicaine de la première
moitié du XXe siècle, partie prenante de l’idéal
républicain de promotion par le diplôme, littéraire
entré dans le monde de la finance, il incarnait la complexité
de la nation française, non seulement attaché à
ses racines rurales, aux vertus paysannes de bon sens, de solidité,
de travail, mais aussi ouvert au modernisme et amateur éclairé
d’art contemporain.
De
l’Ecole, Georges Pompidou garda toujours la nostalgie ; c’est
sans doute pourquoi, par fidélité à ses vingt ans,
il prit soin de réunir périodiquement ses anciens condisciples.
Quelques-uns d’entre eux, dont l’écrivain Roger Ikor,
approfondirent leurs relations avec lui à partir du moment où,
chef de l’Etat, il ressentit davantage encore le besoin de retourner
à sa jeunesse normalienne.
Bien des années après son passage à l’Ecole,
en 1963, Georges Pompidou décrivait ainsi « l’Idée
» du normalien : « son royaume n’est pas de ce monde.
De naissance, il appartient, comme l’a confessé Giraudoux,
à une société d’ombres. Ses relations ne
lui sont d’aucune utilité, qu’elles s’appellent
Homère, Platon, Virgile, ou bien Descartes, Racine ou Baudelaire.
[…] Il croit à tout et il y croit passionnément.
S’il croit en Dieu, c’est avec la foi de Pascal, et s’il
croit en la science, c’est avec la candeur de Renan. Il croit
à l’honneur comme Corneille et à l’amour comme
Racine. Il croit à la France comme Michelet et à l’Humanité
aussi comme Michelet. Il croit à la liberté comme Voltaire
et à l’égalité comme Rousseau. Il croit à
la tradition et au progrès, à al république des
philosophes et au gouvernement des peuples. Plus que tout, il croit
à la réalité des Idées. Le normalien est
platonicien. » Le normalien sait éviter l’écueil
du pédantisme, « s’il a su recueillir le don le plus
précieux qu’aient pu lui transmettre ses maîtres,
je veux dire le don de ne pas se prendre au sérieux. […]
Normale est sans doute l’endroit du monde où l’on
se regarde le moins dans la glace — et si parfois on a la tentation
de s’écouter parler, tout y est prévu pour vous
ramener rapidement à une appréciation plus saine des réalités.
»
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Georges Pompidou vu de l'Ecole,
par Monsieur Pierre Petitmengin.
C'est en tant que spectateur attentif, mais un peu marginal, que je
voudrais dire quelques mots sur la relation privilégiée
que, pendant une douzaine d'années, l'Ecole a entretenue avec
son ancien élève Georges Pompidou, devenu chef du gouvernement,
puis de l'Etat.
Lorsqu'à
l'automne 1964, après cinq ans passés à l'étranger,
je suis revenu rue d'Ulm pour y prendre en charge la bibliothèque,
notre vieille maison était métamorphosée.
Les
façades étaient ravalées, les escaliers enfin construits
en dur, les derniers dortoirs transformés en des monothurnes
dont le luxe surprenait dans une institution qui avait mérité
le surnom d'« Oxford crasseux ».
La
vocation de l'Ecole à la recherche avait été reconnue
par un décret du 3 octobre 62, signé par Georges Pompidou,
premier ministre. Concrètement, cela voulait dire que les élèves
qui le souhaitaient, essentiellement des physiciens, pouvaient être
dispensés de passer l'agrégation.
On
le sait par les souvenirs de Michel Bruguière : l'ancien professeur
agrégé des lettres au Lycée Henri IV n'était
pas enthousiaste, car il voyait dans l'agrégation, comme dans
les autres concours, « la forme la plus juste de l'injustice »,
et reconnaissait à sa préparation « le mérite
de contraindre à une ascèse » : ce qui (notait son
ancien chargé de mission), « convient assez au moralisme
rugueux qui anime paradoxalement ce bon vivant ».
L'Ecole
était sortie de la disgrâce où l'avait plongée
le bal de 59, lorsque certains Normaliens avaient refusé ostensiblement
de serrer la main du Général de Gaulle (de bons éléments,
dont j'étais, s'étaient mieux conduits dans les salons
du Directeur).
Pompidou
aimait l'Ecole, et ses élèves : il le montrait en préfaçant
la nouvelle édition du Rue d'Ulm de l'archicube Alain Peyrefitte,
et en prêtant son image au dessinateur Jean Effel, à qui
l'on doit les affiches des bals de 64 et 65, exposées ici (on
restait en famille : F. L., c'est François Lejeune, le frère
du linguiste Michel Lejeune). La vue du Premier ministre enlaçant
Marianne dans une danse fougueuse avait été jugée
offensante par certains, qui pensaient même à des poursuites
: la réponse de Matignon fut : « Que non, que non ! ».
L'Ecole disposait alors d'un réseau d'influence, comme elle n'en
avait sans doute jamais connu. Les cabinets étaient peuplés
de jeunes Normaliens (parfois, mais pas toujours, passés par
l'ENA), qui pouvaient faire entendre le point de vue de la rue d'Ulm
: Sébastien Lhoste chez le Général ; Philippe Moret
à l'Education nationale ; Jean-Bernard Raymond aux Affaires étrangères
; Bruno Foucart à la culture, et bien sûr Michel Bruguière
à Matignon.
A
leurs débuts, ils avaient parfois encore à apprendre:
en tête d'un « Note pour le premier ministre » sur
Les classes préparatoires aux Ecoles normales supérieures
(5 pages bien compactes), que m'a communiquée Madame Bastid-Bruguière,
on lit, de la main de Michel Jobert, cet avertissement : « Quel
que soit l'intérêt particulier porté par le Premier
Ministre à l'Ecole normale, cette note me paraît trop longue,
compte tenu des autres questions qui sont soumises à son examen.
Je vous serais reconnaissant d'établir des notes plus concises
et de croire que ce conseil vous est donné dans un sentiment
d'amitié ».
A
l'Ecole, nous étions loin de nous douter qu'on veillait sur nous
avec tant de soin dans les hautes sphères de l'Etat. Ce que nous
attendions, c'était la venue de l'archicube Pompidou pour l'inauguration
du bâtiment construit de l'autre côté de la rue d'Ulm,
après une dizaine d'années de tractations et d'efforts.
L'architecte avait aménagé un superbe vestibule en marbre
vert, orné d'une statue énigmatique de François
Stahly ; cet espace majestueux, et peu fonctionnel, n'était conçu
que pour une inauguration solennelle, - qui n'eut jamais lieu.
En
effet Georges Pompidou, qui avait souvent fréquenté l'Ecole
pendant la Guerre, quand Jean Baillou, son ancien caïman devenu
secrétaire général, maintenait contre vents et
marées les liens entre les Normaliens, n'y est revenu publiquement
qu'une seule fois après sa nomination comme premier ministre,
et cette visite ne s'est pas très bien passée.
C'était
le jeudi 26 mai 66, à l'occasion d'une cérémonie
en l'honneur du sociologue Célestin Bouglé, directeur-adjoint
au début des années 30, quand Pompidou était élève.
J'ai oublié la teneur des discours, mais je revois encore l'épais
nuage noir qui avait envahi le théâtre de l'Ecole : d'ingénieux
élèves, scientifiques sans aucun doute, avaient inversé
le système d'aération. « Pétards et fumigènes
: Pompidou a failli être asphyxié à Normale Sup'
», titrait France Soir (en page 6, il est vrai). Le canular, qui
avait surpris les orateurs autant que les services de sécurité,
n'a pas dû être trop apprécié du Premier ministre,
même si le journal le décrivait comme « souriant
et amusé ».
L'Ecole
allait vivre des événements autrement plus graves. Mai
68 ne l'a pas trop touchée, même si les manifestants ont
largement puisé, dans le chantier du 46, les matériaux
pour édifier leurs barricades de la rue d'Ulm. Le vrai choc survint
dans la nuit du samedi 20 mars 71. Une manifestation en l'honneur de
la Commune de Paris avait été interdite sur la voie publique
; certains Normaliens, généreux mais naïfs, proposèrent
de l'accueillir à l'Ecole, terre de liberté. La fête
tourna mal : après une nuit de tapage et de pillage, et quelques
débuts d'incendie, l'Ecole était comme un champ de bataille,
où élèves et personnels regardaient, abasourdis,
l'étendue des dégradations, qui n'avaient épargné
ni la Bibliothèque ni le Monument aux morts.
Le
Ministre de l'Education nationale, Olivier Guichard, ferma l'Ecole pour
quinze jours, une mesure sans précédent qui n'a pu être
prise qu'avec l'assentiment du Président de la République.
Celui-ci, lors d'une réception à l'Elysée, au mois
de mai, dit sur un ton glacial au directeur de l'époque, Robert
Flacelière, « Je ne suis pas content de vous » (c'est
le directeur-adjoint, Michel Hervé, qui me l'a raconté).
Et de fait on reprochait fort au directeur d'être parti pour un
week-end dans sa maison de campagne, comme si de rien n'était,
en laissant à quelques fonctionnaires logés le soin de
veiller sur les personnes et les biens.
Flacelière
souffrait de voir mal compris les efforts, réels bien que maladroits,
qu'il avait déployés pour sauver Normale en péril
(c'est le titre d'un libelle qu'il publia après les «incidents
»). Il ne pouvait rester en fonctions. Sa démission fut
acceptée.
L'important
était d'assurer la pérennité de l'Ecole, en la
remettant au travail.
Au président des Anciens élèves, son ami Jean Baillou,
qui lui demandait «que soit sauvegardé le destin de l'Ecole»,
Pompidou exprime sa confiance dans l'institution, dont le nouveau règlement
intérieur, comme toujours libéral, va également
favoriser « le calme et l'ordre nécessaires à son
bon fonctionnement » : « le devoir de chacun », écrit-il
encore, « élève, professeur ou ancien élève,
est de maintenir vivants l'esprit et la vraie tradition qui justifient
son existence ».
C'est
pour assurer cette continuité que le Président de la République
appelle à la tête de l'Ecole le cacique de sa promotion,
Jean Bousquet, alors professeur de grec à l'Université
de Rennes. Les difficultés qu'avait fait naître une gestion
un peu trop autoritaire s'effacèrent vite. Le nouveau directeur
était un fin diplomate, et on n'ignorait pas dans l'Ecole qu'il
avait un lien direct avec l'Elysée. Ne participait-il pas à
ces déjeuners où périodiquement Georges Pompidou
réunissait ses anciens condisciples, comme Julien Gracq, Jean
Stoetzel, Roger Ikor ou Henri Queffelec ?
Il
est amusant de constater que dans l'inventaire récemment publié
des Archives de sa présidence de la République, la seule
rubrique où apparaisse l'Ecole normale soit justement ces «
repas de Normaliens ». Le Président aimait retrouver l'atmosphère
de ses vingt ans ; il savait aussi se montrer généreux
envers son alma mater, mais avec une discrétion telle qu'il n'est
guère facile de retrouver les traces de son action.
Sans
les confidences de Jean Bousquet (dont j'apprends maintenant qu'il avait
plusieurs fois reçu, dans le Salon du directeur, le Président
de la République venu incognito retrouver ses racines normaliennes),
nous n'aurions pas su qui avait débloqué les crédits
nécessaires à la réfection du chauffage, un sujet
de lamentation qui revenait régulièrement dans les Conseils
d'administration. De même l'augmentation du nombre des postes
mis au concours, en 74, ne peut s'expliquer que par une intervention
du Président,qui voyait là (d'après Jean Bousquet)
un moyen de renforcer l'Ecole. Et bien qu'il n'y en ait pas de preuve
formelle, la création des « pensionnaires de la Bibliothèque
nationale » (devenus plus tard « chargés de recherche
documentaire »), une initiative dont les élèves
profitent toujours aujourd'hui, est sans doute venue d'une suggestion
présidentielle.
Ces cadeaux n'étaient pas négligeables.
Ils apparaissent aujourd'hui comme bien modestes, si on les compare
à la formidable modernisation qu'a connue la France des «années
Pompidou». L'Ecole aurait pu obtenir beaucoup, elle a peu demandé.
Elle était satisfaite de persévérer dans son être,
et de faire bien, voire très bien, ce qu'elle avait toujours
fait : choisir et former, année après année, de
brillantes promotions de ormaliens qui allaient donner au pays de futures
Médailles Fields et de futurs premiers ministres.
Le
fait d'avoir un archicube à la tête de l'Etat donnait l'impression
trompeuse d'être parfaitement « dans le coup ». On
ne s'était pas rendu compte, rue d'Ulm, que le monde changeait
: on allait le percevoir douloureusement avec la crise économique,
le blocage des recrutements dans l'Université et au CNRS, et
la désaffection des jeunes pour des carrières qui semblaient
sans avenir, et donc pour l'Ecole qui y préparait.
A
la fin des années 70, le modèle normalien paraissait bien
compromis, et oublieux des difficultés de jadis, nous songions
avec mélancolie, et gratitude, au « paradis perdu »,
à l'état de grâce qu'avait connue la vieille maison
lorsque veillait sur elle (pour citer André rançois-Poncet)
un président « amical, obligeant, efficace, généreux,
fidèle à l'Ecole nourricière, bref un camarade
parfait ».
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Le
style normalien de Georges Pompidou , par
Madame Bastid-Bruguière.
N’est-il
pas un brin outrecuidant que pour rendre hommage aujourd’hui
à la mémoire de l’homme d’État que
fut Georges Pompidou, l’École normale supérieure
veuille évoquer le style normalien de l’ancien président
de la République ? En effet, Georges Pompidou avait passé
rue d’Ulm trois ans seulement de sa jeunesse, alors qu’il
avait été dix-huit ans à l’école
du général de Gaulle, quand il fut appelé aux
fonctions de Premier ministre en avril 1962.
Définir le style normalien de Georges Pompidou
suppose aussi qu’il existe quelques particularités intellectuelles
communes aux élèves de l’École au fil des
générations, sinon des siècles, particularités
auxquelles l’on pourrait rapporter certains traits apparents
dans la l’individualité de chacun. Or tous ici savent
qu’il n’en est rien. Malgré l’abondante littérature
hagiographique ou satirique consacrée à l’esprit
normalien, chaque promotion d’élèves est composée
en réalité de personnalités très différentes
les unes des autres, et qui le restent. Il n’y a point de moule,
point de caractéristique générale. C’est
même la variété des tempéraments qu’on
y rencontre qui donne à l’École son attrait et
sa raison d’être dans la mémoire de ses élèves.
Cette diversité poussée jusqu’au
paradoxe, Georges Pompidou l’a décrite avec verve dans
sa préface de 1963 au livre d’Alain Peyrefitte, Rue d’Ulm.
L’allégresse qui souffle dans ces pages laisse deviner
le plaisir que l’auteur a pris à les écrire, et
le sentiment profond qui l’a lié jusqu’à
la fin de sa vie à l’École de sa jeunesse. «
On est normalien comme on est prince du sang... On ne devient pas,
on naît normalien », écrivait-il.
Les dispositions naturelles que Georges Pompidou
pense attachées à l’état de normalien sont
toutes des qualités de l’esprit qui sont en même
temps des qualités de caractère. Il en esquisse les
figures contrastées avec une ironie, mêlée de
tendresse discrète, où l’on devine l’analyse
sur lui-même, l’examen de ce qui lui importait en tant
qu’homme, non pas en tant que personnage, social ou public.
Je puis ajouter, de source sûre, que plus tard, Georges Pompidou
aimait aussi à vérifier les signes de cette identité
dans l’image de sa propre jeunesse que lui renvoyait tel jeune
camarade méridional, passé comme lui par l’hypokhâgne
de Toulouse, avant Louis-le-Grand et la rue d’Ulm.
De quoi se compose pour Georges Pompidou cette identité
humaine qui lui importe ? La culture, le goût des idées,
de la langue, de la beauté, sans considération de prestige
personnel, ni intérêt primordial pour les biens de ce
monde et l’estime sociale. La sincérité absolue
des convictions, une croyance candide et enthousiaste à la
réalité des idées, du moins de celles qu’on
a fait siennes. Un esprit tout aussi ardent de tolérance, fondé
en définitive sur une humilité personnelle et un intérêt
passionné pour l’humanité, sans illusion sur sa
propre importance individuelle. Dans une boutade finale, Georges Pompidou
avouait qu’il avait décrit « l’Idée
» du normalien et que les incarnations n’en sont pas toujours
parfaites. Mais l’Idée seule est vraie, lançait-il
en guise de conclusion.
Les traits qu’il retenait dans la personnalité
idéale du normalien ne dessinent que très partiellement
ceux de l’homme d’État qu’il sut devenir.
Les contours du normalien auraient pu le réduire, comme la
plupart de ses camarades, à réfléchir, à
conseiller ou à écrire. Au contraire, les Français
découvrirent en 1962 et constatèrent pendant douze ans
que cet homme de réflexion savait agir, que cet homme de conseil
savait décider, que ce lettré s’attachait avant
tout à l’aspect concret des choses. La lucidité,
l’intelligence politique presque universelle, l’imagination
dont il s’est montré doué, les vertus de son caractère
- persévérance, sens du travail et de l’autorité,
maîtrise de soi - toute l’ampleur, enfin, d’une
personnalité extrêmement riche et diverse dépassent
de bien loin l’esquisse classique de l’homme de bonne
volonté.
Il n’est pas certain non plus que l’épure
du normalien soit l’image qui a immédiatement frappé
le grand public ou capté sa mémoire. Il y eut bien sûr
le moment intense de la déclaration du 14 mai 1968 à
l’Assemblée nationale, évoquant les vers de Villon
et l’aube tourmentée des temps modernes. On songe encore
aux réponses percutantes et planétaires des conférences
de presse pendant le voyage aux États-Unis de 1970. Peut-on
oublier son action en faveur de la lecture publique, des festivals
et de la vie culturelle en province, et la création de Beaubourg,
réplique du Mouseion d’Alexandrie, où l’érudit
et l’esthète s’ingénia à réunir
les trésors conjugués de l’art contemporain, des
livres et de la création musicale pour les offrir à
tous, sans distinction, au cœur de la ville?
Mais ce que le grand public apprécie d’abord,
c’est sa bonhomie terrienne : il offre un visage expressif où
se lisent aisément la malice, la pugnacité, la prudence,
le plaisir ou l’autorité, quand il le faut. Il est clair,
bon pédagogue, sans ressembler à un professeur. Après
le drame de la guerre d’Algérie, il apparaît surtout
un homme du concret, du réalisme, qui tire le pays vers le
monde moderne et se préoccupe d’abord de la prospérité
et du bonheur quotidien des Français. Quoi de plus naturel
que cette image dans l’opinion, quand on sait qu’au cours
des douze années où Georges Pompidou fut aux affaires,
de 1962 à 1974, la valeur de notre PNB a presque triplé,
et que jamais le revenu des plus démunis n’a connu une
progression aussi forte.
Pourtant Georges Pompidou estimait que les succès
de son action tenaient en partie à son style. Peu après
son élection à la présidence de la République,
il confiait à un ancien ministre du général de
Gaulle : « Je ne suis pas un personnage historique. Je n’ai
pas d’équation personnelle. J’ai mon style, ma
manière, mes méthodes : là est la différence”.
Par le hasard des liens familiaux, j’ai été passablement
entretenue dans le souvenir des hommes d’État dont le
nom figure sur la plaque qui va être dévoilée.
De Jules Simon, dont deux de mes arrière-grands-pères
furent les collègues à la Chambre, je ne connais guère
que l’ardeur républicaine. De Painlevé, d’Herriot
dont il fut très proche pendant quarante ans, et de Blum, dont
il fut ministre, mon père, lui-même normalien, et de
surplus Auvergnat, m’a souvent parlé. Avec mon mari,
qui, à peine archicube en 1966, eut la chance de devenir le
collaborateur de Georges Pompidou à Matignon, puis à
l’Élysée, mon père devisait volontiers
sur les normaliens en politique. Par leur intelligence aiguë,
la capacité de mener plusieurs tâches de front, l’aisance
à passer de la poésie aux affaires et des affaires à
la poésie, les cinq hommes d’État que nous célébrons
aujourd’hui se ressemblaient sans doute, mais leur style d’action
n’avait rien de commun. Le style de Georges Pompidou était
bien éloigné de celui d’Herriot, prompt à
l’émotion lyrique, ou de celui de Blum, ondoyant dans
le jeu subtil des idées.
Avec le recul du temps, si l’on veut reconnaître
une trace « normalienne » dans le style de Georges Pompidou,
ce serait sans doute celle de ce qu’il appelait le fond «
classique » du normalien. L’horreur de la boursouflure,
la langue limpide et précise n’en sont que la surface.
Le cœur de ce classicisme est d’abord dans la conviction
que le moi est haïssable.
L’exercice des mandats de Georges Pompidou
à la tête de l’État fut singulièrement
dépourvu de personnalisation du pouvoir, d’exaltation
de la dévotion à son égard. En cela il se distingua
fort de ses successeurs, à vrai dire non normaliens. Il avait
établi une frontière absolue entre la sphère
publique et sa vie privée. Dans la sphère publique,
l’abnégation de soi l’a porté pendant les
derniers mois de sa présidence jusqu’à un stoïcisme
que peu de gens ont mesuré. Il y avait alors des échéances
majeures sur lesquelles il fallait obtenir des décisions internationales
dont dépendait l’avenir du pays : il l’a fait,
en dépit des souffrances et de la maladie, en payant de sa
personne. Il ne lui en a pas été vraiment rendu justice.
Lui-même disait d’ailleurs avec humour :
« Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, je souhaiterais
que les historiens n’aient pas trop de choses à dire
sur mon mandat ».
L’autre versant du classicisme normalien est,
selon Georges Pompidou, l’intérêt pour les autres
hommes. Mais on rejoint là l’essence plus générale
d’une vocation politique.
N’est-ce pas alors avant tout l’exigence d’un style,
le fait d’avoir voulu et eu un style, c’est-à-dire
la création d’un sens, qui est ce qu’il y a de
plus « normalien » dans le style de Georges Pompidou ?
Il jugeait aussi que le style devait être une recherche permanente.
« Le style, disait-il, il ne faut pas en être prisonnier.
Regardez les peintres : lorsqu’ils ont trouvé leur style,
ils se condamnent à le respecter perpétuellement et
à se copier eux-mêmes. Alors, leur peinture devient mauvaise.
»
Son style s’est inspiré d’une
philosophie morale mûrie au cours de sa vie. C’était
un homme profondément bon qui a appris à réserver
sa dureté à lui-même. Ce style ne lui a jamais
conquis l’intelligentsia, bien qu’artistes et écrivains
se soient pressés à Matignon et à l’Élysée,
et que les archives conservent les noms de nombreux solliciteurs de
tous bords. Il a du moins permis à ce normalien qui n’appartenait
à aucune des anciennes élites dirigeantes, qui ne tirait
aucune gloire de son propre passé historique, et se trouvait
aussi parfaitement indépendant des systèmes idéologiques,
des puissances d’argent ou des groupes de pression corporatistes,
d’accomplir une oeuvre qui a remis son pays parmi les grandes
puissances économiques, lui donnant la possibilité d’être
une grande puissance politique.
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