Prix Georges Pompidou > Commémoration du 30e anniversaire de la disparition de Georges Pompidou


Hommages prononcés à l'Ecole Normale Supérieure, rue d'Ulm

À l’occasion du 30e anniversaire de la mort de Georges Pompidou

Vendredi 2 avril 2004

 
Discours prononcé par Monsieur Gilles Pécout.

De Jules Simon à Georges Pompidou : itinéraires normaliens en politique.

   Nous ne manquons pas de témoignages, Mesdames et Messieurs, chères et chers camarades, pour rappeler que l'École a produit un peu de tout. Le peu garantissant pour beaucoup la qualité du tout, évidemment.
Pour le dire en d'autres termes, sobres et explicites, empruntons les propos d'Édouard Herriot lorsqu'il doit le 26 décembre 1947 prononcer l'éloge de son prédécesseur à l'Académie française, l'archicube Baudrillart, accessoirement ancien cardinal recteur de l'Institut catholique de Paris, de la promotion 1878 de Jaurès et Bergson :

   « L'École a fourni des recrues pour toutes les carrières: écrivains, poètes, auteurs dramatiques, critiques (en abondance), diplomates, explorateurs, politiques et même des professeurs. Elle a aussi formé des prêtres…».

   Si le radical Herriot isole les prêtres c'est qu'il en fait pour la circonstance l'élément le plus éminent de l'énumération. Par force, puisque c'est de l'éloge d'un homme d'Église dont il doit s'acquitter pour pénétrer sous la Coupole. Permettez au caïman de remarquer qu'au second rang de mérite, en fin de période, figurent les professeurs, pudiquement introduits par l'adverbe «même», mot outil qui ne doit pas nous abuser, tant nous sommes bien certain que pour Herriot, ancien professeur de lycée, créateur de l'Université populaire, lié par sa famille au monde universitaire le plus reconnu, l'enseignement et la recherche restaient l'issue normalienne la plus naturelle et la plus prestigieuse : « Si l'esprit normalien n'était que l'esprit universitaire, on pourrait déjà l'admirer » écrit-il en 1932 dans Normale.
   Considérons pourtant comme hypothèse d'école, n'en déplaise au professeur Herriot, qu'on devrait pouvoir aussi admirer « l'esprit normalien » -ou du moins ce qu'il appelle avec tant d'autres ainsi - même quand il n'est pas universitaire, ou ,pourquoi pas, que l'on peut voir œuvrer l'esprit universitaire ailleurs qu'à l'Université. Avec les cinq archicubes dont nous honorons en cet instant la mémoire, c'est au sommet de l'État que nous voulons le saisir.

   Au sommet de l'État, Georges Pompidou, disparu il y a trente ans aujourd'hui, le fut plus que tout autre, occupant les deux fonctions suprêmes de l'exécutif de la Vème République: premier ministre depuis 1962, il est -après un court intermède- élu deuxième président de la République au printemps 1969, enracinant durablement et à sa façon les institutions du régime dans une période qui à l'instar de tant de lendemains de crise se dessinera bientôt comme une embellie.

   Les quatre autres normaliens qui accèdent ce 2 avril à la postérité dans la Salle des Actes furent à la tête de l'exécutif comme chefs du gouvernement dans des périodes difficiles ou troublées de la vie politique française depuis le XIXe siècle. Années difficiles ? Certes les historiens ont parfois la tentation de donner aux personnages et aux segments qu'ils observent une ampleur et une singularité surprenantes. Mais Jules Simon, Paul Painlevé, Léon Blum et Édouard Herriot ( cités par ordre de promotion) sont entrés en politique dans des contextes où dire de la vie politique nationale qu'elle était agitée est encore peu dire.
   Jules Simon, littéraire de la promotion 1833, camarade et ami d'Henri Wallon -de deux ans son aîné à l'École- appartient à cette « génération de parole » de la fin du romantisme qui donnera aux idées d'abord puis au régime de la République ses recrues les plus brillantes et dévouées : le camarade normalien de Simon, précédemment cité, est -faut-il le rappeler ?- à l'origine du fameux amendement qui pérennise la République en janvier 1875. C'est au lendemain de cette victoire institutionnelle de la République, à une voix près, que Jules Simon devient président du Conseil de décembre 1876 à la crise du 16 mai 1877. Ancien ministre du gouvernement de Défense nationale de 1870, il représente six ans après Sedan l'aile modérée du parti républicain dont la mission est claire et nette: installer la République des républicains malgré l'hostilité du moins républicain des présidents, Mac-Mahon, malgré l'opposition de l'ultramontanisme et la défiance de l'extrême-gauche. Une situation de difficile cohabitation ...qui lui valut d'être l'une des premières victimes de la crise du 16 mai. Ce qui ne rend que plus injuste le constat sévère du grand pédagogue du XIXe siècle, Pierre Larousse qui n'est jamais tendre avec les modérés :
   
   « comme homme politique, Jules Simon n'a pas répondu aux exigences qu'avait fondées sur lui, sous l'Empire, le parti républicain.».

   C'est donc dans le régime républicain fondé et défendu par Wallon, Simon et quelques autres normaliens engagés que Painlevé, né en 1863, a été éduqué et que Blum et Herriot tous deux de 1872 sont nés. Tous trois ont un point commun: ils font leurs armes en politique pendant la Première Guerre mondiale.
Painlevé, l'aîné comme ministre de l'Instruction publique et des inventions. Le mathématicien est déjà célèbre et il figure parmi les promoteurs et théoriciens de l'aviation. Il devient président du Conseil dès septembre 1917 et c'est lui qui propose le nom de Foch comme commandant suprême des armées alliées. Herriot entre aussi dans la phalange des ministres de l'Union sacrée: dans le gouvernement Briand, il est titulaire du maroquin des Travaux publics en décembre 1916. Quant à Blum, plus tard arrivé aux responsabilités de premier plan - même si c'est celui des quatre normaliens qui a le plus tôt voulu abandonner l'École et nourri des ambitions extra-universitaires- il s'est acquitté de ses fonctions de chef de cabinet de Marcel Sembat durant les deux premières années de la Guerre.
   De cette entrée en politique pendant les années de guerre on retiendra d'abord le choix de l'Union sacrée pour ces trois hommes représentant trois composantes de la gauche républicaine: du modéré Painlevé au socialiste Blum en passant par le radical Herriot, déjà maire de Lyon depuis 1905 et plus jeune sénateur de France deux ans avant les débuts du conflit.
   Dans l'entre-deux-guerres, le trinôme est au cœur de deux des expériences les plus marquantes de la IIIème République: le cartel des gauches durant lequel Herriot est deux fois président du Conseil (de 1924 à 1925, puis à l'été 1926) avant de retrouver le grand ministère de la rue de Varenne (VER) en 1932 alors que Georges Pompidou entame sa deuxième année d'École. Et c'est en avril 1925 que Painlevé, succédant à son jeune camarade Herriot, assume la présidence du Conseil des ministres de la République avant de céder devant l'opposition des radicaux. L'alternance était alors normalienne.
L'heure de Blum arrive avec la présidence du conseil, sous le front populaire, de 1936 à 1937, dix ans exactement avant de retrouver les rênes du gouvernement, à un autre moment important de transition. Aux lendemains de la guerre, Blum est le sage en politique, auréolé par son opposition à Pétain et par sa déportation à Buchenwald.
   L'action politique, l'œuvre sociale et sécularisatrice de ces trois chefs de gouvernement sont bien connues, trop pour qu'on s'y arrête aujourd'hui, alors qu'il nous faut clore par quelques remarques générales sur l'itinéraire des normaliens en politique.

   Nous savons bien ce qu'il y aurait d'artifice et d'histoire régressive hâtive, à aller chercher dans la jeunesse normalienne de Jules Simon, Blum, Painlevé et du président Pompidou l'déal-type du normalien arrivé au sommet de l'État ou plus encore l'annonce de leur destin national. Mais ce que l'historien ne se risque pas à tenter, l'acteur lui n'y renonce pas: ces normaliens en politique aiment à rattacher leur vocation d'homme politique à leurs apprentissages normaliens. Esquissons donc quelques éléments du rapport entre itinéraire politique et itinéraire intellectuel.
   Non sans un préalable cependant. Il est banal de rappeler à cette assemblée que la participation des normaliens et de l'École à la vie politique de la nation ne se limite évidemment pas aux plus hautes fonctions de l'exécutif. Si l'on demeure dans les plus hautes sphères de l'exercice du pouvoir, la liste des ministres archicubes -dont certains ce soir nous font l'honneur de leur présence- est longue jusqu'au gouvernement formé ces jours derniers. Mais il y a plus, si j'ose dire. Il y a la participation quotidienne à la politique à l'École. Cette politisation qui depuis le XIXe siècle -et notamment depuis la monarchie de Juillet- fait souvent passer les élèves et leurs maîtres pour des électrons libres mais dangereux. On en trouve encore trace à l'époque ou Georges Pompidou est élève, lorsque l'Écho de Paris constate en 1933 que « dans cet établissement l'état d'esprit le plus déplorable règne, la plupart des élèves y affichant des opinions subversives ». Cette politisation frondeuse se traduit plus institutionnellement dans la vie parlementaire, dans les structures de partis, dans la presse. Jaurès, élu député à 25 ans, Lucien Herr, de la promotion de Painlevé suffisent à eux seuls à témoigner de cette autre entrée normalienne en politique .
   Mais c'est de l'opposition, de la critique ou de l'engagement devenus formes de gouvernement et conception du pouvoir qu'il s'agit de parler en termes ...normaliens.
Pour Simon, Painlevé, Herriot et Blum -comme pour Pompidou dont nos camarades évoqueront la parabole intellectuelle et politique- les rapports entre identité politique et identité normalienne relèvent de trois figures dont les contours suivent évidemment les formes de l'introspection et de l'autobiographie.
   C'est d'abord l'importance des amitiés d'École et de khâgne (telles celles qui lient le président Pompidou au président de la République d'un autre continent devenu «archicube d'honneur »). Raisonner en termes d'amitié et de solidarités d'École deviendrait chez l'historien l'observation froide du poids des réseaux normaliens. Terme impropre parce que rien ne fut jamais systématique et organisé dans notre École, ce qui ne signifie pas inefficace. Quelques exemples suffisent à le rappeler. Herriot et le scientifique et ministre Jean Perrin sont de la même promotion, le président Pompidou n'a jamais caché le rôle joué par son camarade aîné d'une promotion, l'ambassadeur René Brouillet, lors de son adoubement politique. Quant au ministre René Billères il a d'abord été le « camarade de promo. » de Pompidou en 1931. En retour, ces archicubes ont su et voulu donner à leur École. C'est sous la direction de Bouglé, philosophe et responsable de la Ligue des droits de l'homme, camarade de promotion de Blum, que l'École scientifique achève ses grands travaux immobiliers alors que l'archicube Perrin est sous-secrétaire d'État à la recherche scientifique. On trouverait des exemples plus récents encore de ces liens privilégiés avec l'homme d'État auxquels l'École doit -ce qui ne diminue en rien leurs mérites personnels- certains de ses plus illustres directeurs.
   Mais pour ces dirigeants politiques se rappeler l'École c'est reconnaître qu'on n'y eut de bons maîtres, parfois même exceptionnels. Le seul exemple de Jules Simon qui fit deux ans de sa scolarité dans l'École dirigée par Victor Cousin suffira ici. Il en devint le disciple le plus fidèle. C'est d'ailleurs à Cousin que les opposants de Simon attribuent les origines de cette manie d'éclectisme politique du président du Conseil d'une IIIe République gouvernée par un maréchal monarchiste. Il est vrai que le philosophe Simon, auteur d'une thèse sur le Commentaire de Proclus du Timée- doit beaucoup à son maître, Cousin, lui-même ancien ministre; il lui doit jusqu'à son nom public puisque la légende veut que le maître ait approché son suppléant en Sorbonne qui s'appelait alors Jules François Simon Suisse et lui ait donné ce conseil un peu abrupt : « Laissez de côté cet affreux Suisse (c'était pourtant le nom de ses pères). Est-ce qu'on s'appelle Suisse lorsqu'on veut arriver à quelque chose ? ».
   Enfin, il y a l'anamnèse. Force est de constater l'importance donnée par ces hommes politiques à leur passé écolier. Certes, il y a là la nostalgie coutumière des années de jeunesse. Mais pas seulement; ces grands destins politiques veulent rappeler qu'ils ont un passé presque communautaire d'intellectuel, fait de désintéressement culturel et scientifique. Plus encore, ils montrent leur volonté de ne jamais dissocier une identité intellectuelle et universitaire -pour certains- des principes et de la pratique de la politique. Jules Simon a ainsi mobilisé beaucoup de son énergie à réformer l'école et l'instruction jusqu'à - horresco referens- imposer aux proviseurs la suppression du vers latin en 1872...Painlevé, le seul scientifique de cet aréopage, comme Herriot et Pompidou ont toujours considéré avec attention l'organisation et la direction des enseignements. On sait enfin le prix qu'accordaient Blum et Pompidou aux méditations et réflexions esthétiques, à la critique littéraire en particulier, dont ils ont fait un exercice métaphorique du courage et de la modernité en général.

   Le normalien en politique pratique sans fard ni fausse modestie l'auto-portrait en intellectuel responsable, représentation dont on trouverait sans nul doute des exemples plus actuels hors de nos frontières, dans une Italie dont le président de la République M. Ciampi et le représentant du centre-gauche M. D'Alema, sont normaliens pisans. Cette image de soi reconstruite avec honnêteté porte d'abord témoignage de la gratitude et de la fidélité de ces hommes envers leur École.
De grands personnages politiques qui se savent d'abord intellectuels parce qu'ils se veulent idéalement normaliens. Voilà ce qui nous semble être la chimie des normaliens à la tête de l'État que nous célébrons aujourd'hui, 2 avril 1994, en commémorant la disparition du plus illustre d'entre-deux en présence de ses proches et de plusieurs générations de ses camarades.

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Discours prononcé par Madame Murielle Montéro.

   De la rue d’Ulm à la Banque Rothschild, puis à l’Elysée, le parcours n’est pas banal. C’est celui de Georges Pompidou, qui entra à l’Ecole normale supérieure en 1931, après ses années de classes préparatoires passées à Louis-le-Grand. Il garda de ses trois années passées à Normale « un souvenir impérissable », ainsi qu’il le rapporta dans Pour rétablir une vérité. Il put en effet donner libre cours à son goût du vagabondage intellectuel, à sa curiosité : « Je ne travaillais pas beaucoup, juste ce qu’il fallait pour franchir sans encombre les examens. Mais je me gavai de lecture, de peinture, de cinéma et, par-dessus tout, d’interminables discussions d’idées avec mes camarades […] sur tous les sujets : philosophie, art, littérature ou politique. » Reçu premier à l’agrégation en 1934, il quitta l’Ecole avec regret : c’était pour lui la fin d’une époque dorée, le terme mis aux belles années de la jeunesse et l’entrée dans la vie active. Il partit enseigner à Marseille, puis ce fut la guerre.
   C’est à la Libération que Georges Pompidou fit sa première rencontre avec la politique, devenant vite l’un des plus proches collaborateurs du général de Gaulle. Le Général quittant le pouvoir en 1946, il entra alors au Conseil d’Etat, mais poursuivit sa collaboration auprès de lui, comme chef de cabinet de 1948 à 1953. Puis il se tourna, pendant quelques années, vers la vie économique et l'entreprise, une expérience qui sera déterminante pour l'organisation de l'essor économique de la France lorsqu'il en aura plus tard la responsabilité.
   Mais Georges Pompidou n’avait pas fait ses adieux à la politique et, quand le général de Gaulle revint au pouvoir en juin 1958, c’est lui qu’il appela à nouveau auprès de lui pour diriger son cabinet de dernier Président du Conseil de la IVe République. Georges Pompidou détint alors, jusqu’en janvier 1959, des pouvoirs étendus : il tint un rôle primordial dans l’organisation de la Ve République et la préparation de la nouvelle Constitution, la remise en ordre de l’économie et de la monnaie, l’entrée effective de la France dans la Communauté économique européenne.
   Une fois de Gaulle élu président de la République, Georges Pompidou retourna pour quelque temps vers le monde de l’entreprise, tout en continuant à accomplir les missions que lui confiait le nouveau chef de l’Etat. C’est ainsi qu’il fut chargé, comme porte-parole officieux du Général, de débloquer les négociations avec le FLN algérien en 1961.
Lui qui n’avait encore jamais exercé un mandat électif se vit nommé Premier ministre, en avril 1962, jusqu’en 1968, plus longtemps qu’aucun chef de gouvernement ne l’était resté depuis un siècle. Il ne conçut sans doute pas une entrée sans retour dans un monde politique dont il redoutait de devenir prisonnier. Pendant que le Président s’appliquait aux grands voyages et aux discours prophétiques, Pompidou gérait les affaires quotidiennes. Dans une société en pleine mutation, il était attentif au développement industriel, aux progrès et aux désordres engendrés, soucieux de réformes pratiques. Pour lui, il s’agissait de permettre à tous les Français de bénéficier des progrès techniques et de la croissance économique, mais sans souffrances sociales insupportables : « il n’était pas imaginable que la France accomplisse les mutations nécessaires dans les formes où s’était faite la révolution industrielle du siècle précédent ». Il mit en œuvre une politique de rénovation : une industrialisation active, l’aménagement du territoire avec la création de la DATAR, la modernisation de l’agriculture…
   Georges Pompidou acquit peu à peu sa légitimité politique ; il la gagna d’abord comme fidèle exécutant des grands desseins gaulliens, puis comme candidat désigné à la succession du général de Gaulle.
   Pompidou géra la crise de 1968 avec un grand calme et conseilla à de Gaulle de dissoudre l'Assemblée pour obtenir une plus large majorité, misant sur la peur des Français face au désordre. En dépit de cette stratégie gagnante, la longue collaboration avec de Gaulle s’interrompit alors. Mais en juin 1969, après le retrait du général de Gaulle suite à l’échec du référendum, Pompidou fut élu président de la République.
   Succéder à de Gaulle pouvait faire peur aux plus téméraires, mais Pompidou ne voulait et ne pouvait pas être de Gaulle ; en même temps, il entendait continuer son œuvre. Ainsi la continuité n’exclut-elle pas la novation, découlant des circonstances et de la personnalité du nouveau chef de l’Etat. Georges Pompidou, second fondateur de la Ve République, enracina le régime ; ce fut l’ouverture et l’esquisse d’un nouveau mode de coopération entre le gouvernement et le Parlement.
   A l’extérieur, Pompidou poursuivit la politique d’indépendance nationale et relança la politique de construction européenne. Il était convaincu que la prospérité du pays et la possibilité pour la France de continuer à jouer un rôle dans le monde dépendaient de la réussite de l’Europe, mais aussi d’une économie en croissance.
   Ainsi imprima-t-il sa marque dans le domaine économique : l’« impératif industriel », la volonté d’adapter la France aux nouvelles structures et aux nouveaux comportements induits par la croissance, le modernisme, l’attachement au libéralisme, accompagné d’une politique sociale. Ce fut alors, pêle-mêle, le développement des infrastructures de transport, du logement, une politique sociale visant à diminuer les inégalités par la politique contractuelle ; la création du ministère de l’Environnement. Par exemple, le budget de l’Education nationale dépassa désormais celui de la Défense. Enfin, une politique ambitieuse de la Culture, symbolisée par le Centre qui porte aujourd’hui le nom du Président, mais qui imprégna toutes les activités de l’esprit et des arts. Amateur éclairé d’art contemporain, Georges Pompidou a, pour la première fois, incité l’Etat à s’engager auprès des artistes et des intellectuels et à soutenir la création contemporaine. Il a permis de nouveaux rapports entre l’art moderne et les monuments historiques, et l’émergence de l’idée d’une culture pluridisciplinaire.
   Tout n’avait pas encore abouti à la fin d’un mandat présidentiel qui s’interrompit brutalement le 2 avril 1974, alors que Georges Pompidou, malgré sa maladie, continua à assumer sa charge avec fermeté et lucidité. Il laissa aux Français le souvenir d’un homme à l’air bonhomme, à l’œil toujours malicieux, mais aussi empreint de la gravité et de la hauteur d’un chef d’Etat. Les « années Pompidou » restèrent dans la mémoire collective des années heureuses, les dernières années heureuses, celles d’avant la crise.

   De l’Ecole, Georges Pompidou garda toujours la nostalgie ; c’est sans doute pourquoi, par fidélité à ses vingt ans, il prit soin de réunir périodiquement ses anciens condisciples. Quand, en 1963, il décrivait l’Idée du normalien, il brossait aussi son autoportrait : « Il croit à tout et il y croit passionnément. […] Il croit à l’honneur comme Corneille et à l’amour comme Racine. Il croit à la France comme Michelet et à l’Humanité aussi comme Michelet. Il croit à la liberté comme Voltaire et à l’égalité comme Rousseau. Il croit à la tradition et au progrès, à la république des philosophes et au gouvernement des peuples. » Devenu chef de l’Etat il ressentit le besoin de retourner à sa jeunesse normalienne. Il garda surtout du milieu normalien le souvenir de « la liberté de l’esprit » : « nous étions capables de confronter nos points de vue dans tous les domaines sans jamais sortir des limites de la camaraderie, avec une franchise, un mépris des contingences, une volonté de comprendre et de se faire comprendre qui devaient beaucoup, bien sûr, au fait que nous n’étions pas dans l’action. Mais j’ai gardé la nostalgie de cette liberté, même si j’ai compris depuis qu’elle tenait pour une bonne part à l’absence de responsabilités. L’action demande plus au caractère qu’à l’intelligence, mais il faut admettre qu’à bien des égards elle appauvrit. »

   Pour conclure, laissons la parole à Léopold Sédar Senghor, qui écrivit cette élégie à la mémoire de son ami, lors d’un périple en Asie qui le ramena de Chine à Madras :


« Dans la nuit tamoule, je pense à toi mon plus que frère
Au fond du ciel, les étoiles chavirent sous les madras dénoués.
Comment dormir cette nuit humide, odeur de terre et de jasmin ? Je pense à toi.
Pour toi, rien que ce poème contre la mort.
J’ai contemplé le Taj Mahal, je l’ai trouvé splendide
Et je l’ai dédaigné, si froid pour un amour si grand.
Sur l’autel des paroles échangées, je t’offre ce poème comme une libation
Non pas la bière qui pétille et qui pique, je dis bien la crème de mil
La sève tabala, que danse élancé le Seigneur Shiva.
Ecoute la noire mélopée bleue, qui monte dans la nuit dravidienne. »



Georges Pompidou, un normalien à l’Elysée, par Madame Murielle Montéro.

   Normalien accédant à la responsabilité la plus haute, artisan d’une mutation décisive de la société française, il donna la pleine mesure de son dévouement à l’Etat et au pays, de son courage aussi.


   Né dans le Cantal le 5 juillet 1911, fils d’instituteur, petit-fils de paysans, il fut un élève brillant, collectionnant les premiers prix au concours général — le cursus honorum de la méritocratie républicaine. La voie apparaissait dès lors toute tracée : la khâgne de Louis-le-Grand, puis l’Ecole normale supérieure, où il entra en 1931.
Il garda de ses trois années passées à Normale « un souvenir impérissable », ainsi qu’il le rapporta dans Pour rétablir une vérité. Il put en effet donner libre cours à son goût du vagabondage intellectuel, à sa curiosité : « Je ne travaillais pas beaucoup, juste ce qu’il fallait pour franchir sans encombre les examens. Mais je me gavai de lecture, de peinture, de cinéma et, par-dessus tout, d’interminables discussions d’idées avec mes camarades […] sur tous les sujets : philosophie, art, littérature ou politique. » Il eut alors comme condisciple Julien Gracq. Un air détaché, un peu dilettante, élégant, il faisait figure de « mondain » dans un milieu qui, il est vrai, ne se souciait guère d’élégance. Il voyageait beaucoup, visitant la Belgique, l’Autriche, l’Italie, l’Allemagne. Pompidou garda surtout du milieu normalien le souvenir de « la liberté de l’esprit » : « nous étions capables de confronter nos points de vue dans tous les domaines sans jamais sortir des limites de la camaraderie, avec une franchise, un mépris des contingences, une volonté de comprendre et de se faire comprendre qui devaient beaucoup, bien sûr, au fait que nous n’étions pas dans l’action. Mais j’ai gardé la nostalgie de cette liberté, même si j’ai compris depuis qu’elle tenait pour une bonne part à l’absence de responsabilités. L’action demande plus au caractère qu’à l’intelligence, mais il faut admettre qu’à bien des égards elle appauvrit. »
   Diplômé de l’Ecole libre des Sciences politiques, reçu premier à l’agrégation en 1934, il quitta l’Ecole avec regret : c’était pour lui la fin d’une époque dorée, un terme mis aux belles années de la jeunesse et l’entrée dans la vie active. Il partit enseigner à Marseille, puis revint vite à Paris, au lycée Henri-IV. Il fit la campagne de 1940, où il obtint la croix de guerre, puis retourna enseigner au lycée.
Après la guerre, débuta pour lui une carrière fort différente de sa jeunesse. A la Libération, l’idée de rentrer à Henri-IV alors que la France ressuscitait ne lui venait pas à l’esprit. Par l’intermédiaire de son ancien condisciple René Brouillet, il entra comme chargé de mission au cabinet du général de Gaulle dans le Gouvernement provisoire, et il s’y fit remarquer par ses qualités intellectuelles — un esprit synthétique et pragmatique, du bon sens, une attention au concret. Il quitta le cercle du pouvoir au moment de la retraite du Général et entra comme Maître des requêtes au Conseil d’Etat. Il resta fidèle à de Gaulle pendant la « traversée du désert », dirigea son cabinet de 1948, à l’époque du RPF, jusqu’en 1953, puis commença une brillante carrière à la banque Rothschild, dont il fut directeur général en 1956. Quand de Gaulle revint au pouvoir, en 1958, ce fut lui qu’il appela comme directeur de cabinet, de juin à décembre 1958. Plus proche que quiconque du général de Gaulle, il adhéra à une conception de la « grandeur » de la nation et de la force de l’Etat. Nommé en janvier 1959 membre du Conseil constitutionnel, il fut chargé par le Président de diverses missions secrètes (concernant en particulier la guerre d’Algérie). Ce fut à l’instigation de Pompidou et de René Brouillet que, en février 1959, de Gaulle accepta de présider le bal de l’Ecole, où plusieurs normaliens refusèrent ostensiblement de lui serrer la main ; de Gaulle, froissé, ne retourna jamais dans un établissement universitaire en France, tout en demandant instamment à en visiter lors de chaque voyage à l’étranger, et veilla à s’entourer de normaliens et d’universitaires qui manifestaient, par leur présence à ses côtés, que tous les normaliens ne participaient pas à cette rébellion.
   La carrière politique ne paraissait toujours pas tenter Pompidou. De retour dans le monde des finances, il put s’ouvrir aux réalités économiques de la France moderne ; il en tira la conviction que la puissance d’une nation était liée à la prospérité économique, dont l’industrialisation était la clef. Initié dans la haute société, il s’intéressa à l’art, publia une anthologie de la poésie française… Il n’oubliait pas ses amis de toujours, camarades de khâgne et de l’Ecole, avec lesquels il déjeunait régulièrement : Julien Gracq, Roger Ikor, Jean Stoetzel, Raoul Audibert, Antoine Bonifacio, Henri Queffélec, Louis Chevalier, Jean Bousquet…. Ils évoquaient ensemble le passé, leurs années de jeunesse à l’Ecole. Pompidou resta profondément attaché à la famille normalienne.
Sa carrière politique débuta réellement en avril 1962, quand il fut nommé Premier ministre, lui qui n’avait jamais encore exercé de fonction publique éligible ; il ne conçut sans doute pas une entrée sans retour dans un monde politique dont il redoutait de devenir prisonnier. Collaborateur du général de Gaulle pendant vingt-cinq ans — « Premier ministre le plus long » de la Cinquième République, comme il aimait à le dire —, il n’était pas un baron du gaullisme. Celui qui n’avait gagné ses galons ni dans la Résistance ni dans la France libre, ni par le suffrage populaire, dut acquérir sa légitimité politique ; il la gagna d’abord comme fidèle exécutant des grands desseins gaulliens, puis comme candidat désigné à la succession du général de Gaulle. Le contexte socio-politique était délicat : les conséquences des accords d'Evian, le projet controversé de l'élection du président de la République au suffrage universel, la grève des mineurs en 1963... jusqu'à la crise de mai 1968. Peu à peu, le « dauphin » s’imposa. Pendant que le Président s’appliquait aux grands voyages et aux discours prophétiques, Pompidou gérait les affaires quotidiennes. Dans une société en pleine mutation, il était attentif au développement industriel, aux progrès et aux désordres engendrés, soucieux de réformes pratiques. Il prit alors une autonomie accrue, plaçait ses hommes. Pompidou conseilla alors à de Gaulle de dissoudre l'Assemblée pour obtenir une plus large majorité, misant sur la peur des Français face au désordre. En dépit de cette stratégie gagnante, Maurice Couve de Murville lui succéda à la tête du gouvernement. Pour peu de temps : après le retrait du général de Gaulle suite à l’échec du référendum d’avril 1969, Pompidou fut élu président de la République.
Succéder à de Gaulle pouvait faire peur aux plus téméraires, mais Pompidou ne voulait et ne pouvait pas être de Gaulle ; en même temps, il entendait continuer son œuvre. Second fondateur de la Ve République, il enracina le régime. A l’extérieur, il poursuivit la politique d’indépendance nationale et relança la politique de construction européenne. Dans le domaine économique en particulier, Georges Pompidou imprima sa marque : l’« impératif industriel », la volonté d’adapter la France aux nouvelles structures et aux nouveaux comportements induits par la croissance, le modernisme, l’attachement au libéralisme, accompagné d’une politique sociale. Tandis que le début des années 1970 était marqué par la contestation gauchiste et féministe, Pompidou refusait la société permissive post-soixante-huitarde. Les remous qui agitèrent l’Ecole en 1971 l’agacèrent ; il n’admettait pas ces chahuts ; le directeur Robert Flacelière fut alors remplacé par Jean Bousquet, vieil ami du président.

   Malgré la maladie qui le minait, Georges Pompidou continua à assumer sa charge. Il mourut à son poste, le 2 avril 1974, laissant aux Français le souvenir d’un homme à l’air bonhomme, à l’œil toujours malicieux, mais aussi empreint de la gravité et de la hauteur d’un chef d’Etat. Les « années Pompidou » restèrent dans la mémoire collective des années heureuses, les dernières années heureuses, celles d’avant la crise.
Pur produit de la culture républicaine de la première moitié du XXe siècle, partie prenante de l’idéal républicain de promotion par le diplôme, littéraire entré dans le monde de la finance, il incarnait la complexité de la nation française, non seulement attaché à ses racines rurales, aux vertus paysannes de bon sens, de solidité, de travail, mais aussi ouvert au modernisme et amateur éclairé d’art contemporain.

   De l’Ecole, Georges Pompidou garda toujours la nostalgie ; c’est sans doute pourquoi, par fidélité à ses vingt ans, il prit soin de réunir périodiquement ses anciens condisciples. Quelques-uns d’entre eux, dont l’écrivain Roger Ikor, approfondirent leurs relations avec lui à partir du moment où, chef de l’Etat, il ressentit davantage encore le besoin de retourner à sa jeunesse normalienne.
Bien des années après son passage à l’Ecole, en 1963, Georges Pompidou décrivait ainsi « l’Idée » du normalien : « son royaume n’est pas de ce monde. De naissance, il appartient, comme l’a confessé Giraudoux, à une société d’ombres. Ses relations ne lui sont d’aucune utilité, qu’elles s’appellent Homère, Platon, Virgile, ou bien Descartes, Racine ou Baudelaire. […] Il croit à tout et il y croit passionnément. S’il croit en Dieu, c’est avec la foi de Pascal, et s’il croit en la science, c’est avec la candeur de Renan. Il croit à l’honneur comme Corneille et à l’amour comme Racine. Il croit à la France comme Michelet et à l’Humanité aussi comme Michelet. Il croit à la liberté comme Voltaire et à l’égalité comme Rousseau. Il croit à la tradition et au progrès, à al république des philosophes et au gouvernement des peuples. Plus que tout, il croit à la réalité des Idées. Le normalien est platonicien. » Le normalien sait éviter l’écueil du pédantisme, « s’il a su recueillir le don le plus précieux qu’aient pu lui transmettre ses maîtres, je veux dire le don de ne pas se prendre au sérieux. […] Normale est sans doute l’endroit du monde où l’on se regarde le moins dans la glace — et si parfois on a la tentation de s’écouter parler, tout y est prévu pour vous ramener rapidement à une appréciation plus saine des réalités. »

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     Georges Pompidou vu de l'Ecole, par Monsieur Pierre Petitmengin.


   C'est en tant que spectateur attentif, mais un peu marginal, que je voudrais dire quelques mots sur la relation privilégiée que, pendant une douzaine d'années, l'Ecole a entretenue avec son ancien élève Georges Pompidou, devenu chef du gouvernement, puis de l'Etat.

   Lorsqu'à l'automne 1964, après cinq ans passés à l'étranger, je suis revenu rue d'Ulm pour y prendre en charge la bibliothèque, notre vieille maison était métamorphosée.

   Les façades étaient ravalées, les escaliers enfin construits en dur, les derniers dortoirs transformés en des monothurnes dont le luxe surprenait dans une institution qui avait mérité le surnom d'« Oxford crasseux ».

   La vocation de l'Ecole à la recherche avait été reconnue par un décret du 3 octobre 62, signé par Georges Pompidou, premier ministre. Concrètement, cela voulait dire que les élèves qui le souhaitaient, essentiellement des physiciens, pouvaient être dispensés de passer l'agrégation.

   On le sait par les souvenirs de Michel Bruguière : l'ancien professeur agrégé des lettres au Lycée Henri IV n'était pas enthousiaste, car il voyait dans l'agrégation, comme dans les autres concours, « la forme la plus juste de l'injustice », et reconnaissait à sa préparation « le mérite de contraindre à une ascèse » : ce qui (notait son ancien chargé de mission), « convient assez au moralisme rugueux qui anime paradoxalement ce bon vivant ».

   L'Ecole était sortie de la disgrâce où l'avait plongée le bal de 59, lorsque certains Normaliens avaient refusé ostensiblement de serrer la main du Général de Gaulle (de bons éléments, dont j'étais, s'étaient mieux conduits dans les salons du Directeur).

   Pompidou aimait l'Ecole, et ses élèves : il le montrait en préfaçant la nouvelle édition du Rue d'Ulm de l'archicube Alain Peyrefitte, et en prêtant son image au dessinateur Jean Effel, à qui l'on doit les affiches des bals de 64 et 65, exposées ici (on restait en famille : F. L., c'est François Lejeune, le frère du linguiste Michel Lejeune). La vue du Premier ministre enlaçant Marianne dans une danse fougueuse avait été jugée offensante par certains, qui pensaient même à des poursuites : la réponse de Matignon fut : « Que non, que non ! ».

   L'Ecole disposait alors d'un réseau d'influence, comme elle n'en avait sans doute jamais connu. Les cabinets étaient peuplés de jeunes Normaliens (parfois, mais pas toujours, passés par l'ENA), qui pouvaient faire entendre le point de vue de la rue d'Ulm : Sébastien Lhoste chez le Général ; Philippe Moret à l'Education nationale ; Jean-Bernard Raymond aux Affaires étrangères ; Bruno Foucart à la culture, et bien sûr Michel Bruguière à Matignon.

   A leurs débuts, ils avaient parfois encore à apprendre: en tête d'un « Note pour le premier ministre » sur Les classes préparatoires aux Ecoles normales supérieures (5 pages bien compactes), que m'a communiquée Madame Bastid-Bruguière, on lit, de la main de Michel Jobert, cet avertissement : « Quel que soit l'intérêt particulier porté par le Premier Ministre à l'Ecole normale, cette note me paraît trop longue, compte tenu des autres questions qui sont soumises à son examen. Je vous serais reconnaissant d'établir des notes plus concises et de croire que ce conseil vous est donné dans un sentiment d'amitié ».

   A l'Ecole, nous étions loin de nous douter qu'on veillait sur nous avec tant de soin dans les hautes sphères de l'Etat. Ce que nous attendions, c'était la venue de l'archicube Pompidou pour l'inauguration du bâtiment construit de l'autre côté de la rue d'Ulm, après une dizaine d'années de tractations et d'efforts. L'architecte avait aménagé un superbe vestibule en marbre vert, orné d'une statue énigmatique de François Stahly ; cet espace majestueux, et peu fonctionnel, n'était conçu que pour une inauguration solennelle, - qui n'eut jamais lieu.

   En effet Georges Pompidou, qui avait souvent fréquenté l'Ecole pendant la Guerre, quand Jean Baillou, son ancien caïman devenu secrétaire général, maintenait contre vents et marées les liens entre les Normaliens, n'y est revenu publiquement qu'une seule fois après sa nomination comme premier ministre, et cette visite ne s'est pas très bien passée.

   C'était le jeudi 26 mai 66, à l'occasion d'une cérémonie en l'honneur du sociologue Célestin Bouglé, directeur-adjoint au début des années 30, quand Pompidou était élève. J'ai oublié la teneur des discours, mais je revois encore l'épais nuage noir qui avait envahi le théâtre de l'Ecole : d'ingénieux élèves, scientifiques sans aucun doute, avaient inversé le système d'aération. « Pétards et fumigènes : Pompidou a failli être asphyxié à Normale Sup' », titrait France Soir (en page 6, il est vrai). Le canular, qui avait surpris les orateurs autant que les services de sécurité, n'a pas dû être trop apprécié du Premier ministre, même si le journal le décrivait comme « souriant et amusé ».

   L'Ecole allait vivre des événements autrement plus graves. Mai 68 ne l'a pas trop touchée, même si les manifestants ont largement puisé, dans le chantier du 46, les matériaux pour édifier leurs barricades de la rue d'Ulm. Le vrai choc survint dans la nuit du samedi 20 mars 71. Une manifestation en l'honneur de la Commune de Paris avait été interdite sur la voie publique ; certains Normaliens, généreux mais naïfs, proposèrent de l'accueillir à l'Ecole, terre de liberté. La fête tourna mal : après une nuit de tapage et de pillage, et quelques débuts d'incendie, l'Ecole était comme un champ de bataille, où élèves et personnels regardaient, abasourdis, l'étendue des dégradations, qui n'avaient épargné ni la Bibliothèque ni le Monument aux morts.

   Le Ministre de l'Education nationale, Olivier Guichard, ferma l'Ecole pour quinze jours, une mesure sans précédent qui n'a pu être prise qu'avec l'assentiment du Président de la République. Celui-ci, lors d'une réception à l'Elysée, au mois de mai, dit sur un ton glacial au directeur de l'époque, Robert Flacelière, « Je ne suis pas content de vous » (c'est le directeur-adjoint, Michel Hervé, qui me l'a raconté). Et de fait on reprochait fort au directeur d'être parti pour un week-end dans sa maison de campagne, comme si de rien n'était, en laissant à quelques fonctionnaires logés le soin de veiller sur les personnes et les biens.

   Flacelière souffrait de voir mal compris les efforts, réels bien que maladroits, qu'il avait déployés pour sauver Normale en péril (c'est le titre d'un libelle qu'il publia après les «incidents »). Il ne pouvait rester en fonctions. Sa démission fut acceptée.

   L'important était d'assurer la pérennité de l'Ecole, en la remettant au travail.
Au président des Anciens élèves, son ami Jean Baillou, qui lui demandait «que soit sauvegardé le destin de l'Ecole», Pompidou exprime sa confiance dans l'institution, dont le nouveau règlement intérieur, comme toujours libéral, va également favoriser « le calme et l'ordre nécessaires à son bon fonctionnement » : « le devoir de chacun », écrit-il encore, « élève, professeur ou ancien élève, est de maintenir vivants l'esprit et la vraie tradition qui justifient son existence ».

   C'est pour assurer cette continuité que le Président de la République appelle à la tête de l'Ecole le cacique de sa promotion, Jean Bousquet, alors professeur de grec à l'Université de Rennes. Les difficultés qu'avait fait naître une gestion un peu trop autoritaire s'effacèrent vite. Le nouveau directeur était un fin diplomate, et on n'ignorait pas dans l'Ecole qu'il avait un lien direct avec l'Elysée. Ne participait-il pas à ces déjeuners où périodiquement Georges Pompidou réunissait ses anciens condisciples, comme Julien Gracq, Jean Stoetzel, Roger Ikor ou Henri Queffelec ?

   Il est amusant de constater que dans l'inventaire récemment publié des Archives de sa présidence de la République, la seule rubrique où apparaisse l'Ecole normale soit justement ces « repas de Normaliens ». Le Président aimait retrouver l'atmosphère de ses vingt ans ; il savait aussi se montrer généreux envers son alma mater, mais avec une discrétion telle qu'il n'est guère facile de retrouver les traces de son action.

   Sans les confidences de Jean Bousquet (dont j'apprends maintenant qu'il avait plusieurs fois reçu, dans le Salon du directeur, le Président de la République venu incognito retrouver ses racines normaliennes), nous n'aurions pas su qui avait débloqué les crédits nécessaires à la réfection du chauffage, un sujet de lamentation qui revenait régulièrement dans les Conseils d'administration. De même l'augmentation du nombre des postes mis au concours, en 74, ne peut s'expliquer que par une intervention du Président,qui voyait là (d'après Jean Bousquet) un moyen de renforcer l'Ecole. Et bien qu'il n'y en ait pas de preuve formelle, la création des « pensionnaires de la Bibliothèque nationale » (devenus plus tard « chargés de recherche documentaire »), une initiative dont les élèves profitent toujours aujourd'hui, est sans doute venue d'une suggestion présidentielle.

   Ces cadeaux n'étaient pas négligeables. Ils apparaissent aujourd'hui comme bien modestes, si on les compare à la formidable modernisation qu'a connue la France des «années Pompidou». L'Ecole aurait pu obtenir beaucoup, elle a peu demandé. Elle était satisfaite de persévérer dans son être, et de faire bien, voire très bien, ce qu'elle avait toujours fait : choisir et former, année après année, de brillantes promotions de ormaliens qui allaient donner au pays de futures Médailles Fields et de futurs premiers ministres.

   Le fait d'avoir un archicube à la tête de l'Etat donnait l'impression trompeuse d'être parfaitement « dans le coup ». On ne s'était pas rendu compte, rue d'Ulm, que le monde changeait : on allait le percevoir douloureusement avec la crise économique, le blocage des recrutements dans l'Université et au CNRS, et la désaffection des jeunes pour des carrières qui semblaient sans avenir, et donc pour l'Ecole qui y préparait.

   A la fin des années 70, le modèle normalien paraissait bien compromis, et oublieux des difficultés de jadis, nous songions avec mélancolie, et gratitude, au « paradis perdu », à l'état de grâce qu'avait connue la vieille maison lorsque veillait sur elle (pour citer André rançois-Poncet) un président « amical, obligeant, efficace, généreux, fidèle à l'Ecole nourricière, bref un camarade parfait ».

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     Le style normalien de Georges Pompidou , par Madame Bastid-Bruguière.

   N’est-il pas un brin outrecuidant que pour rendre hommage aujourd’hui à la mémoire de l’homme d’État que fut Georges Pompidou, l’École normale supérieure veuille évoquer le style normalien de l’ancien président de la République ? En effet, Georges Pompidou avait passé rue d’Ulm trois ans seulement de sa jeunesse, alors qu’il avait été dix-huit ans à l’école du général de Gaulle, quand il fut appelé aux fonctions de Premier ministre en avril 1962.
   Définir le style normalien de Georges Pompidou suppose aussi qu’il existe quelques particularités intellectuelles communes aux élèves de l’École au fil des générations, sinon des siècles, particularités auxquelles l’on pourrait rapporter certains traits apparents dans la l’individualité de chacun. Or tous ici savent qu’il n’en est rien. Malgré l’abondante littérature hagiographique ou satirique consacrée à l’esprit normalien, chaque promotion d’élèves est composée en réalité de personnalités très différentes les unes des autres, et qui le restent. Il n’y a point de moule, point de caractéristique générale. C’est même la variété des tempéraments qu’on y rencontre qui donne à l’École son attrait et sa raison d’être dans la mémoire de ses élèves.
   Cette diversité poussée jusqu’au paradoxe, Georges Pompidou l’a décrite avec verve dans sa préface de 1963 au livre d’Alain Peyrefitte, Rue d’Ulm. L’allégresse qui souffle dans ces pages laisse deviner le plaisir que l’auteur a pris à les écrire, et le sentiment profond qui l’a lié jusqu’à la fin de sa vie à l’École de sa jeunesse. « On est normalien comme on est prince du sang... On ne devient pas, on naît normalien », écrivait-il.
   Les dispositions naturelles que Georges Pompidou pense attachées à l’état de normalien sont toutes des qualités de l’esprit qui sont en même temps des qualités de caractère. Il en esquisse les figures contrastées avec une ironie, mêlée de tendresse discrète, où l’on devine l’analyse sur lui-même, l’examen de ce qui lui importait en tant qu’homme, non pas en tant que personnage, social ou public. Je puis ajouter, de source sûre, que plus tard, Georges Pompidou aimait aussi à vérifier les signes de cette identité dans l’image de sa propre jeunesse que lui renvoyait tel jeune camarade méridional, passé comme lui par l’hypokhâgne de Toulouse, avant Louis-le-Grand et la rue d’Ulm.
   De quoi se compose pour Georges Pompidou cette identité humaine qui lui importe ? La culture, le goût des idées, de la langue, de la beauté, sans considération de prestige personnel, ni intérêt primordial pour les biens de ce monde et l’estime sociale. La sincérité absolue des convictions, une croyance candide et enthousiaste à la réalité des idées, du moins de celles qu’on a fait siennes. Un esprit tout aussi ardent de tolérance, fondé en définitive sur une humilité personnelle et un intérêt passionné pour l’humanité, sans illusion sur sa propre importance individuelle. Dans une boutade finale, Georges Pompidou avouait qu’il avait décrit « l’Idée » du normalien et que les incarnations n’en sont pas toujours parfaites. Mais l’Idée seule est vraie, lançait-il en guise de conclusion.
   Les traits qu’il retenait dans la personnalité idéale du normalien ne dessinent que très partiellement ceux de l’homme d’État qu’il sut devenir. Les contours du normalien auraient pu le réduire, comme la plupart de ses camarades, à réfléchir, à conseiller ou à écrire. Au contraire, les Français découvrirent en 1962 et constatèrent pendant douze ans que cet homme de réflexion savait agir, que cet homme de conseil savait décider, que ce lettré s’attachait avant tout à l’aspect concret des choses. La lucidité, l’intelligence politique presque universelle, l’imagination dont il s’est montré doué, les vertus de son caractère - persévérance, sens du travail et de l’autorité, maîtrise de soi - toute l’ampleur, enfin, d’une personnalité extrêmement riche et diverse dépassent de bien loin l’esquisse classique de l’homme de bonne volonté.
   Il n’est pas certain non plus que l’épure du normalien soit l’image qui a immédiatement frappé le grand public ou capté sa mémoire. Il y eut bien sûr le moment intense de la déclaration du 14 mai 1968 à l’Assemblée nationale, évoquant les vers de Villon et l’aube tourmentée des temps modernes. On songe encore aux réponses percutantes et planétaires des conférences de presse pendant le voyage aux États-Unis de 1970. Peut-on oublier son action en faveur de la lecture publique, des festivals et de la vie culturelle en province, et la création de Beaubourg, réplique du Mouseion d’Alexandrie, où l’érudit et l’esthète s’ingénia à réunir les trésors conjugués de l’art contemporain, des livres et de la création musicale pour les offrir à tous, sans distinction, au cœur de la ville?
   Mais ce que le grand public apprécie d’abord, c’est sa bonhomie terrienne : il offre un visage expressif où se lisent aisément la malice, la pugnacité, la prudence, le plaisir ou l’autorité, quand il le faut. Il est clair, bon pédagogue, sans ressembler à un professeur. Après le drame de la guerre d’Algérie, il apparaît surtout un homme du concret, du réalisme, qui tire le pays vers le monde moderne et se préoccupe d’abord de la prospérité et du bonheur quotidien des Français. Quoi de plus naturel que cette image dans l’opinion, quand on sait qu’au cours des douze années où Georges Pompidou fut aux affaires, de 1962 à 1974, la valeur de notre PNB a presque triplé, et que jamais le revenu des plus démunis n’a connu une progression aussi forte.
   Pourtant Georges Pompidou estimait que les succès de son action tenaient en partie à son style. Peu après son élection à la présidence de la République, il confiait à un ancien ministre du général de Gaulle : « Je ne suis pas un personnage historique. Je n’ai pas d’équation personnelle. J’ai mon style, ma manière, mes méthodes : là est la différence”.
Par le hasard des liens familiaux, j’ai été passablement entretenue dans le souvenir des hommes d’État dont le nom figure sur la plaque qui va être dévoilée. De Jules Simon, dont deux de mes arrière-grands-pères furent les collègues à la Chambre, je ne connais guère que l’ardeur républicaine. De Painlevé, d’Herriot dont il fut très proche pendant quarante ans, et de Blum, dont il fut ministre, mon père, lui-même normalien, et de surplus Auvergnat, m’a souvent parlé. Avec mon mari, qui, à peine archicube en 1966, eut la chance de devenir le collaborateur de Georges Pompidou à Matignon, puis à l’Élysée, mon père devisait volontiers sur les normaliens en politique. Par leur intelligence aiguë, la capacité de mener plusieurs tâches de front, l’aisance à passer de la poésie aux affaires et des affaires à la poésie, les cinq hommes d’État que nous célébrons aujourd’hui se ressemblaient sans doute, mais leur style d’action n’avait rien de commun. Le style de Georges Pompidou était bien éloigné de celui d’Herriot, prompt à l’émotion lyrique, ou de celui de Blum, ondoyant dans le jeu subtil des idées.
   Avec le recul du temps, si l’on veut reconnaître une trace « normalienne » dans le style de Georges Pompidou, ce serait sans doute celle de ce qu’il appelait le fond « classique » du normalien. L’horreur de la boursouflure, la langue limpide et précise n’en sont que la surface. Le cœur de ce classicisme est d’abord dans la conviction que le moi est haïssable.
   L’exercice des mandats de Georges Pompidou à la tête de l’État fut singulièrement dépourvu de personnalisation du pouvoir, d’exaltation de la dévotion à son égard. En cela il se distingua fort de ses successeurs, à vrai dire non normaliens. Il avait établi une frontière absolue entre la sphère publique et sa vie privée. Dans la sphère publique, l’abnégation de soi l’a porté pendant les derniers mois de sa présidence jusqu’à un stoïcisme que peu de gens ont mesuré. Il y avait alors des échéances majeures sur lesquelles il fallait obtenir des décisions internationales dont dépendait l’avenir du pays : il l’a fait, en dépit des souffrances et de la maladie, en payant de sa personne. Il ne lui en a pas été vraiment rendu justice. Lui-même disait d’ailleurs avec humour :
« Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, je souhaiterais que les historiens n’aient pas trop de choses à dire sur mon mandat ».
   L’autre versant du classicisme normalien est, selon Georges Pompidou, l’intérêt pour les autres hommes. Mais on rejoint là l’essence plus générale d’une vocation politique.
N’est-ce pas alors avant tout l’exigence d’un style, le fait d’avoir voulu et eu un style, c’est-à-dire la création d’un sens, qui est ce qu’il y a de plus « normalien » dans le style de Georges Pompidou ? Il jugeait aussi que le style devait être une recherche permanente. « Le style, disait-il, il ne faut pas en être prisonnier. Regardez les peintres : lorsqu’ils ont trouvé leur style, ils se condamnent à le respecter perpétuellement et à se copier eux-mêmes. Alors, leur peinture devient mauvaise. »
   Son style s’est inspiré d’une philosophie morale mûrie au cours de sa vie. C’était un homme profondément bon qui a appris à réserver sa dureté à lui-même. Ce style ne lui a jamais conquis l’intelligentsia, bien qu’artistes et écrivains se soient pressés à Matignon et à l’Élysée, et que les archives conservent les noms de nombreux solliciteurs de tous bords. Il a du moins permis à ce normalien qui n’appartenait à aucune des anciennes élites dirigeantes, qui ne tirait aucune gloire de son propre passé historique, et se trouvait aussi parfaitement indépendant des systèmes idéologiques, des puissances d’argent ou des groupes de pression corporatistes, d’accomplir une oeuvre qui a remis son pays parmi les grandes puissances économiques, lui donnant la possibilité d’être une grande puissance politique.


     

 


 
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