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Remarquons d'abord que l'ensemble de notre colloque a montré
combien on a eu raison de parler de la "mutation économique
de l'Occident", et pas de la "crise", comme on le fait
pourtant souvent. Pratiquement toutes les communications ont évoqué
en effet une série de problèmes, allant du système
monétaire international à l'énergie en passant par
la sidérurgie et l'informatique ou l'automobile. Ces problèmes
étaient apparus dès les années 1960, ils avaient
certes été aggravés par les deux chocs des années
1971-1973, le "choc Nixon" et le "choc pétrolier".
Mais, contrairement à la perception de beaucoup de contemporains,
ces problèmes et ces chocs n'ont pas débouché sur
une crise proprement dite mais plutôt sur une transformation de
l'économie mondiale, des restructurations, des mutations qui annonçaient
un changement d'époque. Ces années sont dynamiques et nullement
marquées par la passivité.
Ceci est capital pour notre compréhension
du long terme : les années de la présidence de Georges
Pompidou correspondent au début de la mise en place du monde actuel,
de la série de phénomènes que l'on qualifie de façon
très ramassée de "mondialisation". Autant dire
que nous n'avons pas fini d'épuiser les conséquences de
la mutation entamée alors.
Ceci est capital également pour comprendre
la stratégie économique du président Pompidou :
sans pouvoir évidemment tout prévoir, il saisit parfaitement
l'importance décisive du tournant et ne se contente pas de réagir
au coup par coup pour gérer l'économie française,
mais prend en compte les forces profondes à l'oeuvre dans cette
mutation de l'économie mondiale. Les archives des collaborateurs
de l'Élysée, déposées aux Archives nationales,
et les archives orales constituées par l'Association Georges Pompidou,
massivement utilisées par les auteurs des communications, montrent
à quel point le Président lui-même est impliqué
dans cette politique.
Bien entendu son action économique
n'a pas commencé en 1969 : souvent les auteurs des communications
ont été amenés à remonter jusqu'en 1962, car
les forces qui explosent au début des années 1970 étaient
déjà à l'oeuvre auparavant et Georges Pompidou, déjà
comme Premier ministre, avait pleinement conscience de la nécessité
d'approfondir et d'accélérer la modernisation et l'ouverture
sur le monde de l'économie française, dont le général
de Gaulle avait d'ailleurs fait l'un des axes de son action dès
1958. Et cet incontestable pragmatique a en même temps, c'est une
des grandes leçons du colloque, une stratégie globale fondée
sur un diagnostic lucide de l'état économique de la France
(avec ses faiblesses, surtout après 1968, mais aussi ses potentialités)
et du monde.
Devant l'européisation et même
la mondialisation croissantes des problèmes économiques,
la stratégie de Georges Pompidou se déroule en effet sur
trois voire quatre plans. Tout d'abord bien entendu au niveau national ;
mais aussi au niveau européen (et en particulier dans le cadre
des relations franco-allemandes); au niveau atlantique (et de façon
privilégiée entre la France et les États-Unis) mais
aussi au niveau mondial : Georges Pompidou n'oublie ni le bloc soviétique
ni le Tiers Monde, qu'il convient d'engager progressivement dans les flux
économiques mondiaux (en ce qui concerne l'URSS et l'Europe de
l'Est, il voit également dans cet engagement un puissant facteur
de libéralisation politique).
Beaucoup de communications ont retrouvé
ces différents niveaux: pour les questions monétaires, Georges
Pompidou se rallie à un système propre aux pays européens
mais sans abandonner l'espoir d'une réforme du système monétaire
international en accord avec les États-Unis. De même pour
les problèmes commerciaux, où à ses yeux le développement
du Marché commun ne doit pas exclure la possibilité d'une
entente avec les États-Unis. De même pour l'atome, où
il souhaite construire une usine d'enrichissement avec l'Allemagne mais
se tourne vers la filière américaine à l'uranium
enrichi pour développer la production d'électricité.
Mais, dans chaque cas, la coopération internationale doit pouvoir
s'appuyer sur un effort français interne de modernisation et de
développement.
C'était un schéma profondément
gaullien : toute la politique du Général avait consisté
à vouloir mettre une France réformée et renforcée
en mesure de prendre la tête de l'Europe occidentale afin de rééquilibrer
les États-Unis (et l'URSS), tout en pouvant se faire entendre à
Washington (et à Moscou) justement parce qu'elle parlait au nom
de l'Europe. Et en retour un dialogue privilégié avec Washington
(et Moscou) devrait donner à la France plus de poids vis-à-vis
de ses partenaires européens. De Gaulle pensait pouvoir accroître
le poids spécifique relativement faible de la France en la plaçant
de façon incontournable à l'intersection de différents
cercles : le cercle atlantique, celui de l'Europe communautaire,
celui de l'Europe de l'Atlantique à l'Oural, celui de l'Afrique,
au-delà celui du Tiers Monde.
La contribution de Georges Pompidou a été
d'étendre cette stratégie des cercles du domaine de la politique
internationale à celui de l'économie. Le sommet des Açores
avec Nixon, au cours duquel le Président français parle
aussi au nom de l'Europe, en est un exemple éclatant. La France,
selon lui, tirera le meilleur parti de ses moyens et de ses efforts en
participant activement aux différents niveaux de l'économie
mondiale (y compris, je vais y revenir, en direction de l'URSS et du Tiers
Monde). Ses interventions publiques, les réunions qu'il préside,
les annotations qu'il rédige témoignent toutes de ses efforts
incessants pour pousser ministres, hauts fonctionnaires et industriels
à s'engager en Europe et dans le monde, bien au-delà des
limites de l'Hexagone.
En même temps, Georges Pompidou pratique
un gaullisme rationalisé, pragmatique. L'exemple de la Grande-Bretagne
est éclairant : en effet il accepte son entrée dans
la CEE, à la différence de son prédécesseur.
D'ailleurs, dès 1962 il avait clairement estimé qu'il ne
serait pas possible de la maintenir indéfiniment en dehors du Marché
commun, à cause de l'attitude des Cinq partenaires de la France :
la Grande-Bretagne allait bloquer de l'extérieur le développement
de la Communauté, ce qui s'est passé effectivement. En même
temps, lorsqu'il a accepté son adhésion, l'effort de redressement
accompli après le choc de 1968 avait permis un rééquilibrage
entre l'économie française et la britannique, et l'on ne
risquait plus de voir la Grande-Bretagne prendre la tête de la CEE,
ce qui avait été la crainte du Général.
Même pragmatisme avec les États-Unis :
il améliore considérablement les relations avec eux dès
son arrivée au pouvoir, il ne rompt jamais avec eux, malgré
les tensions croissantes à partir de 1973 (système monétaire
international, commerce mondial, exportations de capitaux américains,
choc pétrolier) et malgré les pressions de ceux qui voudraient
le voir prendre alors une attitude intransigeante envers Washington. Il
sait en effet parfaitement que pour les hautes technologies et les grandes
questions économiques la France a besoin de collaborer avec l'Amérique
au moins autant qu'avec l'Europe. Sans parler de la nécessité
fondamentale de maintenir l'union de l'Occident. Conseillé dans
cette double démarche en particulier par Edouard Balladur, à
l'époque secrétaire général de l'Élysée,
Georges Pompidou résiste certes à la volonté de Henry
Kissinger de donner aux États-Unis les moyens de s'immiscer en
permanence dans les problèmes internes de la CEE, mais en même
temps il prépare une formule de compromis acceptable pour les deux
rives de l'Atlantique, qui sera reprise dans la Déclaration d'Ottawa
de l'Alliance atlantique, en juin 1974. Prévoyant des consultations
réciproques sur tous les sujets d'intérêt commun,
y compris dans le domaine économique, cette Déclaration
sera l'expression d'un compromis raisonnable entre les États-Unis
et la CEE qui restera efficace jusqu'à la fin de la Guerre froide
et même par la suite (1).
En même temps la stratégie
économique de Georges Pompidou ne se résume nullement à
un économisme, à un quelconque primat des préoccupations
commerciales, contrairement peut-être à certaines idées
reçues. Son action économique internationale est étroitement
intégrée à sa politique extérieure. Il sait
qu'à un certain niveau, à notre époque, projet économique
et social intérieur, projet économique international et
projet de politique extérieure sont forcément étroitement
liés. Cela se confirme au niveau général de son action,
car le développement économique et la modernisation de la
France constituent la base et la condition de sa capacité d'action
dans le monde, et inversement la politique extérieure du pays doit
aussi favoriser son développement économique et commercial.
Cela se confirme également dans les différents dossiers:
s'il tient tant à développer des projets de coopération
industrielle avec la RFA, c'est aussi pour mieux l'arrimer à l'Europe
et à l'Occident, à l'époque d'une Ostpolitik dont
les conséquences ultimes l'inquiètent. S'il tient tant à
trouver des compromis en matière économique avec Washington,
c'est aussi parce qu'il veut maintenir un minimum de cohésion politique
occidentale dans la Guerre froide. S'il tient tant à développer
les liens industriels et commerciaux avec l'URSS, c'est aussi pour soutenir
sa politique envers ce pays et, encore plus profondément, parce
qu'il est persuadé que le développement des relations économiques
Est-Ouest devrait contribuer un jour à un processus de libéralisation
du système soviétique.
Des différentes communications il
ressort que dans son action économique internationale Georges Pompidou
était guidé par un certain nombre de préoccupations
essentielles, que l'on retrouve dans tous les dossiers. D'abord assurer
à la France un large accès aux matières premières
(et ce, bien avant 1973). Par exemple l'URSS l'intéresse parce
qu'il y voit des réserves considérables de gaz et de cuivre.
Aussi parce qu'il cherche à diversifier les sources d'approvisionnement
énergétique de la France, tout en suivant de très
près les dossiers algériens et africains ainsi que du Moyen-Orient.
La politique des matières premières, du pétrole et
du gaz jusqu'à l'uranium (avec les projets et réalisations
ambitieux de André Giraud) est l'un des axes principaux.
Deuxième axe : pousser les grandes
sociétés françaises (et il s'y emploie avec une considérable
énergie) à se mettre au niveau international, en particulier
à travers toute une série de restructurations. Sa conception
de l'économie est déjà globale.
Dans le domaine des hautes technologies,
il souhaite collaborer avec les Européens et les Américains,
mais sur un pied d'égalité: la France doit garder la maîtrise
de ses échanges, ne pas se transformer en sous-traitant.
Aux grandes constructions théoriques
internationales il préfère les réalisations concrètes,
qui unissent des sociétés autour de projets précis.
Cela rejoint en particulier sa conception très pragmatique de la
construction européenne : seul l'établissement progressif
de solidarités effectives franco-allemandes et européennes,
en particulier dans le domaine des grands projets industriels et technologiques
et au-delà des constructions théoriques et du mythe de l'intégration,
pouvait selon lui la faire progresser.
Enfin Georges Pompidou, certes défenseur
sourcilleux et très gaullien de l'indépendance nationale,
interprétait celle-ci de façon moderne : il n'était
pas question d'en faire une idole et de la pousser jusqu'à l'aberration
économique. Le choix d'une filière électro-nucléaire
américaine plutôt que de la filière française
est un exemple connu, mais il y en a eu bien d'autres.
D'autre part, Georges Pompidou, outre une
stratégie d'ensemble, suivait dans ces questions un certain nombre
de règles tactiques. D'abord les communications (et aussi les images
d'archives) qui ont été présentées au colloque,
ainsi d'ailleurs que tant de comptes rendus de conseils restreints et
d'annotations de la main du Président, montrent chez celui-ci une
maîtrise considérable des dossiers. Ensuite il tenait compte
de l'état de la société française après
le choc de Mai 1968 : il estimait qu'il faudrait quatre ans pour
absorber celui-ci. En particulier il semble bien que l'on se résignait
à un minimum d'inflation pour éponger les conséquences
de la crise.
Il devait également tenir compte
des débats internes de politique française : les Centristes
et les Républicains indépendants, qui font partie du "trépied"
de la majorité présidentielle, sont très partisans
d'une amélioration des rapports avec la Grande-Bretagne et les
États-Unis, ainsi que d'une grande prudence en matière fiscale.
L'épisode de la hausse des droits de succession à l'automne
1968, à laquelle il avait fallu renoncer immédiatement,
était présent à toutes les mémoires. D'autre
part en matière monétaire tout un courant (Raymond Aron
en était l'un des représentants les plus connus) plaidait
en faveur des taux de change flottants : le flexibilisme était
aussi l'option de milieux influents en France, pas seulement des Américains.
Là aussi le Président devait en tenir compte.
D'ailleurs son pragmatisme l'éloignait
de toute théologie monétariste. Ce qu'il reprochait essentiellement
à la politique monétaire américaine, c'était
qu'elle donnait aux firmes des États-Unis la possibilité
de racheter à bon compte des sociétés européennes,
sans payer leur pleine valeur. On a vu l'importance de cette préoccupation
dans la politique de restructuration de l'industrie française.
Il était également inquiet des conséquences de mouvements
spéculatifs de capitaux. Mais il n'était pas obsédé
par des considérations d'orthodoxie monétaire en soi.
Dans la gestion des dossiers, Georges Pompidou
privilégiait la réunion de conseils restreints (plus de
quarante consacrés aux questions économiques) ; il
utilisait à fond les structures étatiques, les grands corps
de l'État, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir son réseau,
y compris chez les dirigeants des grandes entreprises publiques et privées,
toute une série d'interlocuteurs qu'il connaissait bien et dont
il écoutait volontiers les conseils, et qui sont apparus dans différents
exposés.
Son orientation était pour l'époque
assez libérale, tout en veillant à ce que les industriels
subventionnés respectent les indications de l'État. Ce mélange
de libéralisme, de réalisme et d'utilisation raisonnable
des particularités très étatiques du système
économique français l'a conduit dans l'ensemble à
faire de bons choix industriels : la filière nucléaire,
Eurodif, Airbus, Ariane. Il avait incontestablement le sens de ce qui
pouvait marcher.
Mais le pragmatisme et l'attention portée
aux dossiers les plus précis ne nuisaient nullement à la
capacité de vision à long terme, et à une grande
liberté d'esprit. Le Président était capable de se
dégager des schémas de pensée habituels, des idées
reçues de son temps, y compris dans les milieux gouvernementaux
et administratifs français, pour aller aux réalités.
Aux exemples donnés lors de ce colloque j'en ajouterai deux. En
matière de politique agricole commune, il ne pratiquait aucun fétichisme.
À différentes reprises il déclara à des interlocuteurs
américains, y compris à Kissinger, qu'il était prêt
à envisager une réforme de la PAC et à conclure un
accord avec les principaux pays exportateurs de céréales
afin de mieux tenir compte des conditions du marché. En effet la
PAC avait conduit à adopter, à la demande de Bonn, des prix
élevés pour les céréales, prix dont les producteurs
français n'avaient pas besoin et qui profitaient surtout à
l'agriculture allemande. D'autre part, la CEE subventionnait des exportations
de blé vers la Chine et l'URSS : la concurrence entre pays
producteurs occidentaux sur ces deux marchés leur coûtaient
cher. Georges Pompidou ne cachait pas qu'il était disposé
à un accord dans ce domaine avec Washington, accord qui serait
bénéfique pour la France comme pour les États-Unis
(2).
Autre exemple, celui-là à
propos du système monétaire international : à
la conférence des Açores, Georges Pompidou se montra plus
accommodant que ne l'avait été de Gaulle et n'exigea nullement
un retour des États-Unis à l'étalon de change-or.
Comme il l'écrivit à Nixon le 4 février 1972 :
"Lors de nos entretiens des Açores, j'avais bien compris qu'il
ne pouvait pas être question de la convertibilité intégrale
de votre monnaie (c'est-à-dire le retour à la convertibilité
en or, la thèse française antérieure), mais je m'étais
permis de vous indiquer que si vous acceptiez de contrôler les mouvements
de capitaux, de mettre au point un système permettant de consolider
les balances dollar et aussi de défendre votre monnaie en l'échangeant,
le cas échéant, contre d'autres devises, les balances dollar
mises à part cela signifiait pratiquement une convertibilité
de monnaie à monnaie" (3).
Ce qui intéressait Georges Pompidou
ce n'était pas l'étalon-or en soi, mais la discipline dans
la gestion de la balance des paiements américaine, le contrôle
d'exportations de capitaux excessives et non gagées sur des valeurs
réelles qui permettaient de racheter des entreprises européennes
sans vraiment les payer, la défense par tous les participants,
y compris les États-Unis, de taux de change stables sur lesquels
on se seraient mis d'accord. La formule que proposait le Président,
certes à l'opposé du "benign neglect", n'était
pas réactionnaire : elle revenait à supprimer l'or
comme base du SMI et, en moins dirigiste, elle n'était pas si éloignée
de celle que Keynes avait en vain tenté de faire adopter à
Bretton Woods en 1944 (4).
En même temps Georges Pompidou sut
comprendre très vite que sa formule n'avait aucune chance d'être
acceptée par les Américains. On était parfaitement
conscient à Paris de ce que l'accord du Smithsonian de décembre
1971 avait de fragile et de provisoire. Un conseil restreint eut lieu
le 7 février 1972 sur les questions monétaires. Valéry
Giscard d'Estaing exposa la situation: ou bien on faisait fonctionner
vaille que vaille l'accord du Smithsonian, ou bien on profitait de la
crise pour franchir une nouvelle étape dans la voie de l'Union
économique et monétaire européenne. Pompidou exprima
avec beaucoup de force sa préférence pour la deuxième
solution, car la première reviendrait à "admettre que
les États-Unis dirigent la politique économique et monétaire
mondiale". À partir de ce moment-là, Pompidou avait
franchi un pas décisif : finalement, pour résister
à l'emprise du dollar, un accord européen était plus
important que de forcer la monnaie américaine à rester dans
le cadre de parités fixes. Ce retournement conceptuel ouvrait la
voie à l'accord monétaire européen de 1973 (5).
De façon générale,
notre colloque a clairement montré à quel point Georges
Pompidou avait compris que l'on se dirigeait inéluctablement vers
la mondialisation de l'économie. Cette conviction guide ses exhortations
aux grandes entreprises, mais aussi aux PME et de façon générale
à la société française, pour qu'elles s'adaptent
aux temps nouveaux. Elle guide également dans bien des secteurs,
y compris celui de l'enseignement, les actions de la Présidence
pour mettre le pays au niveau des nouvelles conditions économiques.
Elle guide aussi la politique européenne : Georges Pompidou
est persuadé que dans certains domaines (atome, espace, aviation,
grands projets comme Fos-sur-Mer) une réponse franco-allemande
ou européenne est seule à la mesure des nouveaux défis.
Ajoutons une tonalité générale
qui se dégage de nos travaux : Georges Pompidou, profondément
libéral sur le plan politique, l'était également
sur le plan économique, plus en tout cas que la plupart de ses
contemporains et si on tient compte des conditions de la France de l'époque.
En particulier on a bien vu se dégager le rapport qu'il établissait
entre le Plan et la nécessaire liberté des acteurs économiques.
Peut-on tenter un bilan? La France a vécu
longtemps par la suite (parfois encore aujourd'hui) sur les décisions
prises à l'époque. Le bilan est largement positif en ce
qui concerne la modernisation et l'industrialisation du pays. Malgré
la mutation économique de l'Occident, le choc Nixon, le choc pétrolier,
la France est sortie des cinq années de présidence de Georges
Pompidou sur le plan économique, avec une croissance supérieure
durant cette période à celle de ses voisins, croissance
voulue spécifiquement par le Président (au prix même
d'une certaine inflation) pour absorber le choc de 1968 et pour gagner
les quatre ans nécessaires pour une mise à niveau qui permettrait
à Paris de se faire entendre de façon efficace au niveau
européen et au niveau atlantique.
On a su associer l'industrie française
et les grands corps techniques de l'État : le nucléaire,
le pétrole, les industries de pointe sont des exemples connus,
et on évoque des noms comme ceux d'André Giraud, Jean Blancard,
Marcel Boiteux. On a tiré tous les avantages d'un modèle
de développement mixte encouragé et largement conduit par
l'État qui correspond aux caractéristiques de l'économie
et de la société françaises depuis le XIXe
siècle. C'était un processus d'industrialisation différent
de ceux d'autres pays occidentaux, mais adapté aux particularités
nationales: le seul libéralisme, dans les années 1970, n'aurait
pas suffi, car les entreprises françaises n'étaient pas
assez puissantes dans le nouveau contexte mondialisé.
On peut même penser que c'est à
l'époque de Georges Pompidou que cette économie mixte a
donné les meilleurs résultats : parce qu'elle a alors
échappé au colbertisme et au mélinisme et a été
plongée, largement aussi par la volonté du Président,
dans un bain mondial. Aux motivations classiques de ce système
mixte (militaires, politiques et sociales depuis le XIXe siècle),
à la volonté de reconstruction rapide du pays qui dominait
tout en 1945, Georges Pompidou a ajouté une dimension réellement
économique dans un cadre qui tenait compte du début de la
mondialisation. L'économie n'était plus seulement au service
des objectifs de puissance de l'État ou l'enjeu des débats
politiques et sociaux, elle acquérait sa pleine dignité
et toute son importance dans la hiérarchie des tâches nationales.
Pas que Georges Pompidou ait cédé à un quelconque
économisme : mais il savait que désormais la puissance
économique n'était plus seulement un moyen mais constituait
par elle-même un domaine capital de la vie des Nations. Les considérations
proprement économiques n'étaient plus subordonnées
à des préoccupations politiques, quand celles-ci n'étaient
pas vraiment indispensables ou raisonnables. Le choix de la filière
américaine pour l'électro-nucléaire en est l'exemple
classique.
En même temps Georges Pompidou n'abandonne
pas les préoccupations politiques et géopolitiques quand
elles sont justifiées, voire vitales. Dans le domaine de l'énergie,
par exemple, l'État est présent, comme le montre les dossiers
complexes concernant le gaz et le pétrole. Il n'est pas question
que la puissance publique n'intervienne pas dans des domaines dominés
par des groupes anglo-saxons très puissants, et par des États
qui pourraient exercer sur les sociétés françaises,
si elles restaient livrées à elle-même, toutes les
pressions.
Bien entendu le bilan comporte des points
faibles. Par exemple les limites sociales rencontrées par l'accélération
de l'industrialisation, comme on l'a vu dans l'industrie automobile. D'autre
part le grand projet politico-économique d'une France jouant tout
son rôle dans une Europe organisée, qui elle-même collaborerait
sur un pied d'égalité avec les États-Unis, n'a été
que très partiellement réalisé. Même si en
1973-1974 la vision d'une Europe organisée est de plus en plus
présente dans la pensée et l'action du Président.
En particulier les problèmes monétaires n'ont pas été
réglés comme l'aurait voulu Georges Pompidou, c'est-à-dire
en réformant certes le système de Bretton Woods pour lui
permettre de fonctionner sans que les États-Unis n'en tirent des
avantages indus mais tout en maintenant des parités fixes et en
évitant les transferts erratiques de capitaux. Cependant on a vu
de façon éclatante et à partir de sources américaines
inédites à quel point il était impossible de rallier
Washington à cette conception. Quant à l'Allemagne, elle
est très divisée sur ces questions et son gouvernement est
d'abord préoccupé par l'Ostpolitik. Malgré
tous ces efforts, le Président n'arrive pas à la fixer,
à l'engager sur un ensemble de dossiers industriels et sur une
coopération monétaire totalement conforme à ses vues.
Certes, le système de Bretton Woods,
même réformé, ne pouvait sans doute pas être
sauvé. Ce qui pouvait l'être, au niveau européen,
l'a été grâce au "serpent". Aurait-on pu
le faire plus tôt, en suivant tout de suite les Allemands dans la
voie du flottement conjoint ? Cette démarche comportait deux
inconvénients : le risque de tomber dans une dépendance
par rapport au mark insupportable pour l'économie française,
et tous les dangers d'un abandon d'un système monétaire
international organisé autour de parités de fixes et de
règles pour les transferts de capitaux. Cet abandon était
probablement inévitable, mais les inconvénients étaient
clairs. Moins peut-être pour le commerce international, qui sut
trouver des parades, contrairement à ce que l'on craignait à
l'époque, que pour les mouvements anarchiques de capitaux dont
nous n'avons pas fini d'épuiser les conséquences, pas toutes
positives et multipliées depuis les années 1970 par une
mondialisation financière anarchique et une dérégulation
dont le choc de Nixon de 1971 a sans doute marqué le départ.
On comprend que le Président Pompidou,
tout en étant décidé à ce que la France participe
pleinement à la mutation économique de l'Occident, ait voulu
la prémunir contre certaines de ses conséquences en tentant
de maintenir un minimum de discipline et de cohésion dans un cadre
d'ensemble européen et si possible occidental. Si on relit la déclaration
"De l'identité européenne" adoptée, à
la demande initiale de la France, au sommet européen de Copenhague
le 14 décembre 1973, on voit en effet à quel point, pour
Georges Pompidou, sa politique économique était liée
à un projet global européen, mais aussi occidental et mondial
profondément humaniste.
(1)
G.H. Soutou, "Le président Pompidou et les relatiosn entre
les États-Unis et l'Europe", Journal of European Integration
History/Revue d'Histoire de l'intégration européenne,
2000, vol. 6, n°2.
(2) Ibid.
(3) AN, 5AG2/1021.
(4) G.H. Soutou, op. cit.
(5) G.H. Soutou, "L'atittude de Georges Pompidou face à
l'Allemagne", dans J.R. Bernard, F. Caron, M. Vaïsse et M. Woimant
(dir.), Georges Pompidou et l'Europe, Actes du colloque organisé
par l'Association Georges Pompidou les 25 et 26 novembre 1993, Bruxelles,
Complexe, 1995, 691 p.
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