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Ces journées si riches ont permis de constater un large
accord entre les historiens et les grands témoins et de dégager
un certain nombre de points forts, outre une masse considérable
d'informations précieuses. Tout d'abord sur le plan de la méthode
de travail en histoire très contemporaine: on a pu recourir pour
la préparation de ce colloque à la fois aux archives orales,
c'est-à-dire aux interviews de témoins et d'acteurs recueillis
par l'Association Georges Pompidou, et aux archives écrites. Or
ces deux types de sources s'éclairent réciproquement : les
témoignages permettent de mieux comprendre les documents, ceux-ci
permettent de poser aux témoins des questions plus pertinentes.
En effet, grâce à l'impulsion de mon prédécesseur
à la présidence du Conseil scientifique de notre association,
François Caron, grâce au travail des chargés de recherche
mis à la disposition de celle-ci par l'Éducation nationale,
grâce aux témoins qui ont accepté de consacrer du
temps à ce projet, un impressionnant corpus d'archives orales a
été réuni, à partir d'entretiens menés
selon des règles méthodologiques précises, fondées
sur la préparation minutieuse de canevas aussi complets que possible.
Les communicants ont ainsi bénéficié
à la fois de cet ensemble considérable d'archives orales
ainsi que des archives écrites versées par les collaborateurs
de Georges Pompidou aux Archives nationales, qui en assurent la conservation
ainsi que la mise à la disposition des chercheurs, avec leur efficacité
habituelle. Ainsi un travail de fond considérable a pu être
mené par les différents intervenants que nous avons entendus.
Grâce à tout cela, grâce à cette symbiose entre
les différents types de sources, qui a permis que ces recherches
échappent à un excès d'abstraction théorique,
grâce au travail d'impulsion et de coordination de mes collègues
Jean-Paul Cointet, Bernard Lachaise, Gilles Le Béguec et Jean-Marie
Mayeur, nous avons vu revivre non seulement " un politique ",
mais un homme en politique, Georges Pompidou dans son action mais aussi
avec sa personnalité.
Le
premier apport de notre colloque, et je pense ici en particulier aux
communications de Bernard Lachaise et Frédéric Turpin,
c'est de nous avoir permis de prendre conscience de l'étendue
et de la profondeur du réseau d'amitiés gaullistes, dans
tous les milieux du gaullisme, constitués par Georges Pompidou
dès 1945. En 1962, son arrivée à Matignon n'est
pas en fait aussi surprenante qu'on l'a souvent cru à l'époque
: de Gaulle savait parfaitement ce qu'il faisait, en choisissant un
homme qui se trouvait au centre de gravité des différents
courants du gaullisme. En effet, même sans avoir adhéré
au R.P.F. Georges Pompidou était tout à fait intégré
au cercle étroit des " barons ", grâce à
la confiance du Général et à son rôle comme
chef de cabinet. Membre de fait donc du groupe dirigeant du R.P.F.,
il restera très proche de ce milieu même après son
départ pour la Banque Rothschild en 1953. Ses réseaux
et cercles d'amis, dans lesquels le monde politique occupe une place
nettement plus importante que les milieux culturels, contrairement à
une impression fréquente, lui seront fort utiles en 1958 et de
nouveau à partir de 1962.
Bernard Lachaise a souligné l'intérêt,
pour cette recherche, des carnets d'adresses et des agendas de Georges
Pompidou. Ils permettent de mesurer l'étendue de ces relations,
y compris dans les milieux administratifs et économiques. On
peut se demander ici d'ailleurs si l'un des apports essentiels de Pompidou
au gaullisme n'a pas été ce lien précoce avec les
milieux économiques, qui fait apparaître l'épisode
Rothschild comme faisant bien partie de sa trajectoire profonde et pas
comme un accident. Il y a là toute une dimension très
importante, une préparation en profondeur qui annonce 1962 et
même 1969, ainsi que la connaissance approfondie des mécanismes
mais aussi des milieux économiques dont témoignera toujours
le futur Premier ministre et Président.
Un deuxième grand apport de notre
colloque est constitué par tout ce que nous avons appris sur
la gestion du mouvement gaulliste par Georges Pompidou, gestion qui
dénote un véritable stratège politique et un tacticien
de premier ordre. La communication de Gaetano Quagliariello décrit
le parcours évidemment très particulier de l'ancien Président,
qui n'est pas celui d'un militant traditionnel et en particulier qui
n'est pas passé par le suffrage universel avant d'accéder
aux sommets de l'État. Elle montre, par exemple, comment Georges
Pompidou a su maîtriser ses problèmes constants avec les
gaullistes de gauche, qui lui reprochent un libéralisme économique
à leurs yeux excessif : il a contenu cette fronde permanente,
en 1962-1965, en rappelant sans cesse que le problème le plus
urgent était de consolider le régime.
D'autre part cette communication montre
également comment, à partir des élections présidentielles
de 1965, le destin politique de Georges Pompidou commence à acquérir
son indépendance par rapport à celui du Général.
Le médiocre résultat obtenu par ce dernier persuade le
Premier ministre que le problème est désormais de parvenir
à projeter le gaullisme au-delà de son fondateur pour
l'asseoir dans la durée, dans les institutions et dans toutes
les structures du pays. Sa gestion des élections de 1967 correspond
à cette conviction. D'où la nécessité de
renouveler et d'ouvrir le mouvement, de ne pas rester dans le cercle
des anciens combattants du gaullisme. D'où le rôle propre
de Georges Pompidou lors de la crise de mai-juin 1968. D'où sa
candidature en 1969, pourrait-on ajouter. Citons ici une lettre du nouveau
Président à Philippe de Saint Robert le 10 juin 1969,
qui confirme cette interprétation :
" ...Mon ambition est d'essayer de fonder sur des réalités
solides, économiques, sociales, humaines, la poursuite d'une
certaine politique qui ne se soutenait jusqu'ici que grâce au
prestige d'un homme. Je vois mal ce que quelqu'un d'autre pourrait faire,
dès lors que cet homme s'est retiré, dès lors que
de toute manière son retrait était inscrit dans les faits
pour un avenir plus ou moins proche. - J'aurais préféré
attendre, soyez-en sûr " (1).
M. Quagliariello souligne cependant
qu'après 1969 Georges Pompidou aura parfois du mal à contrôler
le parti gaulliste. Ressouder celui-ci derrière le Président
fut, selon lui, l'un des enjeux majeurs de la mise à l'écart
de Chaban-Delmas, outre bien sûr les divergences croissantes entre
les deux hommes ; mais ensuite Chaban-Delmas aurait repris en 1973 le
contrôle du parti. D'autres participants au colloque paraissent
penser en revanche que Georges Pompidou ne rencontra pas de problème
particulier dans la gestion de ses rapports avec l'U.D.R. C'est encore
un domaine qui appelle, à mon avis, des recherches supplémentaires
et qui demande être à la fois développé et
nuancé. Dans le domaine de la politique extérieure par
exemple, les archives montrent que Georges Pompidou était soumis
à la pression constante des milieux gaullistes les plus sourcilleux
qui n'approuvaient guère certaines évolutions qu'il estimait
nécessaires parfois avant même 1969 et qu'il dut imposer
(par exemple l'entrée de la Grande-Bretagne dans la C.E.E., un
certain recentrage de la politique envers Moscou comme envers Washington,
et, très discrètement, à l'égard d'Israël).
Un autre exemple de la perspicacité
stratégique et de l'habileté politique de Georges Pompidou
nous est donné par ses rapports avec l'U.J.P. François
Audigier nous fait le récit de ceux-ci : en se rapprochant de
l'U.J.P. en 1967 avant les assises de Lille, qui doivent recomposer
le parti gaulliste conformément à ses vues, le Premier
ministre d'alors coupe l'herbe sous le pied des gaullistes de gauche.
En même temps il se sert de l'image de jeunesse projetée
par l'U.J.P. pour renouveler le parti et en prendre le contrôle.
Et on constate que ce sont les assises de l'U.J.P. à Strasbourg
en avril 1969 qui ont véritablement lancé la dernière
étape du parcours de Georges Pompidou vers la présidence.
Un autre aspect bien mis en valeur dans
notre colloque, et très neuf, est celui de l'homme politique
de terrain, très attentif et précis, y compris dans les
détails de l'administration et de la politique quotidiennes.
Véronique Pradier nous montre l'action de Georges Pompidou dans
le Cantal, très développée et méticuleuse,
essentielle parce qu'elle lui a permis, dans son parcours politique
atypique, de recevoir une forme d'"onction " démocratique
par l'élection à l'Assemblée. Mais essentielle
aussi parce qu'elle lui a permis de donner " l'image d'un politique
incarnant l'équilibre tant recherché entre tradition et
modernité ", équilibre capital pour lui étant
donné son programme pour la France et son électorat, et
qui en outre répondait à ses convictions les plus profondes.
Très révélatrice
également l'étude de Philippe Nivet sur la vie politique
à Paris. On y voit la volonté du Président Pompidou
de suivre de très près celle-ci, ainsi que sa conviction
que la capitale doit continuer à être soumise à
un statut particulier, car il ne serait pas admissible qu'un pouvoir
municipal s'y oppose à l'État. Sans compter le risque
de voir une majorité de gauche en prendre le contrôle.
Cette étude sur Paris est d'autre part très révélatrice
des tensions politiques de l'époque, y compris au sein de la
majorité. On pourrait ajouter un épisode que révèlent
les papiers des collaborateurs de Georges Pompidou déposés
aux Archives nationales : celui de la construction de la nouvelle ambassade
de l'U.R.S.S. dans le XVIe arrondissement. Le Président
dut s'engager à fond et à plusieurs reprises pour faire
accepter un projet dont les élus municipaux de Paris ne voulaient
pas mais qui était important dans le contexte des rapports franco-soviétiques
et qui était la condition de la construction (indispensable)
d'un nouvel immeuble pour l'ambassade de France à Moscou. Rien
ne peut mieux illustrer l'opposition potentielle entre Paris comme municipalité
et Paris comme capitale, du point de vue de Georges Pompidou.
Mais l'espace politique de Georges Pompidou
allait au-delà du gaullisme. Tout d'abord ses origines intellectuelles
d'avant-guerre et ses premières sensibilités politiques
l'avaient porté au départ vers une gauche modérée,
républicaine et pacifiste, comme le montre Emmanuel Naquet. Il
lui en resta une compréhension intellectuelle et personnelle
pour d'autres courants que celui de la famille gaulliste. Certes, l'élargissement
du gaullisme à la notion de "majorité présidentielle"
correspondait à sa stratégie de base pour assurer la survie
de l'héritage du Général en "l'ancrant dans
les profondeurs de la France modérée", selon l'expression
de Gilles Le Béguec, et d'autre part son habileté tactique
se déploya également vers les Républicains indépendants
et les centristes. Mais au-delà de la stratégie et de
la tactique il faut voir dans cette volonté d'élargissement
aussi l'expression d'une réflexion en profondeur sur la France
contemporaine, sa vie politique et sa société. Que l'on
relise pour s'en convaincre par exemple le dernier chapitre du Nud
gordien.
Gilles Le Béguec et Muriel Montero
ont analysé de la façon la plus précise et la plus
complète les rapports entre Georges Pompidou et les modérés
et les centristes, en particulier le C.D.P., ainsi que leur évolution
fine de 1962 à 1974. Ils confirment tout à fait l'importance
cruciale pour lui de ces rapports. En même temps bien entendu
il s'agit aussi de relations dialectiques : en effet si la majorité
présidentielle est un trépied, elle comprend pour Georges
Pompidou un " gros pied ", le gaulliste. Le rapprochement
avec les centristes et les modérés, une fois de plus,
doit assurer la pérennité des institutions et des grandes
orientations de la Ve République, auxquelles modérés
et centristes doivent se rallier plus qu'ils ne peuvent, à mon
avis, les influencer. Le volume du Journal de l'Élysée
de Jacques Foccart consacré aux années 1969-1971 me paraît
à ce sujet très éclairant. D'autre part en ce qui
concerne par exemple le domaine si important de la politique extérieure
et européenne, on se rend compte que Georges Pompidou reste très
fidèle aux orientations fondamentales du gaullisme ; les satisfactions
qu'obtiennent les centristes, comme l'acceptation de la candidature
britannique à la C.E.E., correspondent à des concessions
aux partenaires européens auxquelles Paris, de toute façon,
ne pouvait pas échapper. Tout au plus pourrait-on dire que Georges
Pompidou procède à une incontestable rationalisation de
la politique étrangère de son prédécesseur,
en en éliminant les excès peu réalistes, comme
dans les rapports avec Washington. Mais la vision du monde de Georges
Pompidou reste celle d'un gaullisme certes rationalisé et modernisé,
en particulier avec une attention particulière portée
aux problèmes économiques ; elle n'est pas la même,
fondamentalement, que celle des centristes. Le refus total, en matière
européenne, de toute évolution même vaguement supranationale
en apporte la preuve.
Néanmoins, après avoir
marqué les limites de l'ouverture il convient d'en souligner
la réalité. Odile Rudelle nous permet de restituer cette
volonté d'ouverture dans la culture politique de Georges Pompidou,
tout entière marquée par la dialectique entre la tradition
(n'a-t-il pas préfacé des pages choisies de Taine ?) et
la modernité ; l'Histoire ne se divise pas, on ne peut pas choisir
arbitrairement son point de départ, il faut assumer l'héritage
; en même temps la réconciliation civique des Français
se fera autour d'un projet rassembleur de modernisation du pays, qui
passera en particulier par la recherche d'une parité de mode
de vie établie entre ruraux et citadins.
Mais ce projet modernisateur, certes
sincèrement et profondément perçu par son auteur
comme rassembleur, est aussi une arme politique contre la Gauche. Gilles
Morin nous montre comment il sert à renvoyer les hommes de gauche
" au rôle de ci-devants, voire de réactionnaires,
de revenants de la VIe République ". En même temps
Georges Pompidou sait utiliser la menace politique que représente
la Gauche à partir de son rassemblement en 1965 pour imposer
une réorganisation du mouvement gaulliste et préparer
l'après-gaullisme. Particulièrement complexes sont ses
rapports avec le P.C.F. : bien entendu c'est largement contre la menace
" des communistes et de leurs alliés " (expression
caractéristique en ce qu'elle relativise les socialistes) qu'il
fonde la majorité présidentielle et certes il ne se fait
aucune illusion quant au P.C.F. ou au communisme en général
(sur lequel un expert comme Georges Albertini renseignera régulièrement
l'Élysée à partir de 1969 (2)) ; en même
temps en 1968 il utilise indirectement, de façon purement tactique,
les communistes, par le biais de la C.G.T., pour tenter de ramener l'explosion
insaisissable du mois de mai dans le cadre d'une crise sociale plus
classique et donc gérable (3). On pourrait dire brutalement que
la prééminence du P.C.F. à gauche, que Georges
Pompidou souligne volontiers lui-même, on l'a vu, facilite l'éclosion
et le maintien de la majorité présidentielle modérée.
Des faits comme la consigne d'abstention du P.C.F. au deuxième
tour des élections présidentielles de 1969 ou encore les
rapports très dialectiques entretenus par Georges Pompidou avec
l'U.R.S.S. (qui représente pour lui un danger grave mais en même
temps un contrepoids face à l'Allemagne et avec laquelle des
rapports fermes mais aussi bons que possible doivent favoriser le maintien
d'un rôle indépendant de la France dans le monde) contribuent
à la complexité de l'attitude de Georges Pompidou envers
le communisme. À ses yeux bien sûr celui-ci était
néfaste et d'ailleurs condamné à terme, et il le
rejetait absolument, sans aucune de ces tentations de connivence qui
étaient fréquentes à l'époque, mais, en
attendant, il pesait de tout son poids en France et dans le monde et
on devait en tenir compte sur le plan tactique.
Il est clair que cette stratégie
politique face à la Gauche établie sur la prééminence
du P.C.F. sur les socialistes devenait moins opératoire à
partir du moment où ces derniers, à partir de 1971 et
du Congrès d'Épinay, reconstruisaient leur parti, entamaient
le long parcours du rééquilibrage de la Gauche et jouaient
à leur tour la carte du modernisme, comme Gilles Morin le souligne
très justement. En même temps évitons ici toute
déformation des perspectives chronologiques : en 1971 et encore
en 1974 le P.S. était encore loin de représenter la force
politique qu'il deviendra dans la deuxième moitié des
années soixante-dix.
D'autre part à l'heure présente,
où les préoccupations sociales et écologiques ont
pris un si grand poids, il faut faire un effort de remise en situation
historique pour comprendre le projet modernisateur économique
et social de Georges Pompidou tel qu'il se présentait à
l'époque et pour éviter à son sujet tout anachronisme.
C'est tout l'intérêt de la contribution de Sophie Chauveau
sur la naissance de la politique contractuelle. Elle permet de mieux
comprendre la tension entre Georges Pompidou, qui depuis son passage
à Matignon souhaite le développement d'une politique sociale
contractuelle mais compatible avec l'état de l'économie,
et Jacques Chaban-Delmas, qui accorde la priorité à la
transformation de la société. En même temps Georges
Pompidou ne peut pas réduire la politique sociale à la
seule politique contractuelle (Sophie Chauveau montre bien que les accords
de Grenelle, sous le poids de l'urgence de la crise politique, ressortissent
d'une gestion assez traditionnelle des accidents sociaux). Il ne le
désire d'ailleurs pas : la mensualisation par exemple est à
ses yeux une très importante réforme qualitative, car
elle assure l'intégration sociale par le haut en supprimant sur
un point essentiel la distinction entre ouvriers et employés,
mais elle se situe en dehors du cadre de la politique contractuelle.
En même temps on comprend dans
ce contexte les réticences du Président face à
la " Nouvelle Société " : celle-ci paraît
moins urgente que la modernisation de l'économie, qui est en
outre étroitement liée à la place de la France
dans un monde où se développent les grands contrats industriels
et commerciaux, qu'elle rate souvent (c'est l'une des obsessions de
Georges Pompidou) à cause de l'insuffisance de sa base économique.
Sur le plan social, la " Nouvelle Société "
paraît moins déterminante que le développement de
la province et de la France rurale (rappelons-nous les conditions d'existence
de celle-ci encore dans les années soixante). De Mai 1968 Chaban-Delmas
avait retenu qu'il fallait changer la société, Pompidou
qu'il fallait de toute urgence développer le pays. D'autre part,
il était conscient du fait que le niveau de vie de catégories
entières de la population était encore si bas que pour
elles les concepts sophistiqués véhiculés par la
" Nouvelle Société " n'avaient pas beaucoup
de sens.
Mais bien entendu l'inscription des institutions
de la Ve République dans la durée, y compris
la prééminence présidentielle, constitue un axe
essentiel de notre colloque, exploré par Didier Maus, Pierre
Avril, Noëlline Castagnez-Ruggiu et Anne Leboucher-Sebbab. Il est
clair que l'affirmation définitive de la prééminence
du Président, que Georges Pompidou avait rigoureusement respectée
à Matignon (jusque dans les détails de sa gestion, par
exemple en réduisant la fréquence des conseils de Cabinet
tenus en dehors du Général) constitue la toile de fond
de son différent avec Chaban-Delmas. En particulier il avait
accepté pour son compte, et il imposa à Chaban-Delmas,
le principe, que ne prévoit pas l'article 8, selon lequel le
Premier ministre se retire quand le Président le souhaite, même
s'il n'a pas été victime du vote d'une motion de censure.
La contribution de Georges Pompidou, aussi bien comme Premier ministre
que comme Président, à la lecture présidentialiste
de la Constitution a donc été essentielle : le Premier
ministre est l'interprète de la volonté du Président,
son intermédiaire avec la classe politique, le chef de la majorité,
le chef de campagne au moment des élections. On peut même
dire qu'il a poussé le présidentialisme plus loin que
ne l'avait fait son prédécesseur, comme le montre la multiplication
des conseils restreints à l'Élysée, en particulier
sous Pierre Messmer, comme le montre aussi le maintien du Parlement
dans un rôle étroitement limité, malgré quelques
tentatives peu convaincues d'assouplissement. Comme il n'avait pas la
même stature historique que le Général, il devait
par la force des choses institutionnaliser davantage le présidentialisme.
En revanche sa contribution a été
plus hésitante et inaboutie pour l'autre grande question posée
par la Constitution : que se passe-t-il quand il y a désaccord
fondamental entre le Président et l'Assemblée ? Pour le
Général la réponse était claire : la dissolution,
comme en 1962, ou si elle ne paraissait pas opportune le référendum,
suivi par la démission du Président en cas d'échec
(comme en 1969) ou une combinaison des deux comme au fond en 1962. Mais
Georges Pompidou était de toute évidence réticent
à l'égard du référendum (je vais y revenir)
: en 1968 il détourna le Général de son projet
initial de recours direct au peuple et fit adopter à la place
la dissolution ; en 1969 il n'était pas du tout favorable au
référendum voulu par le Général ; en 1972,
il en fit certes un, mais peu concluant et qui me paraît avoir
relevé davantage d'une manuvre tactique pour tenter de
diviser la Gauche que d'une inspiration vraiment gaullienne.
En même temps la dissolution risquait
de ramener une majorité hostile au Président : les élections
de 1967 étaient restées comme un souvenir cuisant et celles
de 1973 avaient été précédées dans
la majorité d'alors de beaucoup d'inquiétude, ce que l'on
a tendance à oublier aujourd'hui. D'autant plus que la contribution
de Georges Pompidou à la rationalisation du parlementarisme français
en parlementarisme majoritaire a été absolument déterminante,
dès 1962 et ensuite à l'Élysée, avec la
notion de majorité présidentielle. Elle a d'ailleurs indirectement
contribué, avec l'élection du Président au suffrage
universel, au rapprochement socialo-communiste et donc à la polarisation
gauche-droite et à la perspective d'une alternance politique
tranchée. Georges Pompidou avait donc de lui-même diminué
la capacité politique du Président, considéré
comme étant au-dessus des partis, de manuvrer avec une
Assemblée à la majorité indécise ou changeante,
possibilité, si on regarde bien les choses, tout à fait
prise en compte par la constitution de 1958 et à laquelle je
pense que le Général avait songé et qu'il avait
d'ailleurs dans une certaine mesure pratiquée avant 1962. En
effet l'ambiguïté de la Ve République,
déjà sensible chez de Gaulle, est accrue avec son successeur
: le Président est à la fois l'incarnation du pays dans
son ensemble, comme ses prédécesseurs des Républiques
précédentes, mais il est de plus en plus le chef d'une
majorité et lié en fait à son sort. De Gaulle,
pour des raisons historiques, avait pu ruser avec cette réalité,
Georges Pompidou ne le pouvait pas.
D'où la volonté de ramener
le mandat présidentiel à cinq ans, comme celui des députés
: dans cette nouvelle logique et si on ne souhaitait pas développer
la procédure du référendum (la notion et la pratique
de la "cohabitation" entre le Président et une majorité
parlementaire de couleur politique différente me paraissent avoir
été proprement impensables encore à cette époque)
c'était sans doute pour Georges Pompidou le seul moyen de renforcer
le Président face à l'Assemblée et de tenter d'échapper
à la plus grande difficulté posée par la Constitution
de 1958.
Que l'on me permette pour terminer quelques
remarques. Peut-être notre colloque scientifique n'a-t-il pas
suffisamment insisté sur les tensions et déchirures de
l'époque, juste après la guerre d'Algérie, en 1968,
durant les années suivantes marquées par une agitation
sociale d'une rare violence en cette époque de fascination pour
les différents courants du marxisme. Georges Pompidou mena un
dur combat politique et eut sa part des attaques, il suffit de relire
la presse de l'époque. Ni les médias, ni l'Université
n'auraient à l'époque, à certaines exceptions près,
analysé l'importance de son rôle et de sa contribution
à l'histoire du pays comme nous venons de le faire.
Sur le plan politique, Georges Pompidou
sut amarrer la Ve République, après une série
de crises exceptionnelles et en succédant à une personnalité
exceptionnelle. Sa personnalité politique s'est développée
parallèlement à l'érosion lente de la popularité
et de l'autorité du Général dans les profondeurs
du pays, dont on connaît les étapes : 1963, la grève
des mineurs ; 1963-1967, le plan de stabilisation et ses répercussions
économiques et sociales négatives ; en mai 1968, le doute
atteint la masse de la France modérée, alors que les notables
informés étaient de plus en plus réticents à
partir de 1965-1966 (la sortie de l'O.T.A.N. et la politique envers
l'U.R.S.S. y contribuèrent). Georges Pompidou fut en situation
historique de répondre à ses doutes et à ses attentes.
D'une part pleinement gaulliste, plus qu'on ne le pensait souvent à
l'époque, il prolongeait la philosophie profonde du Général,
en particulier sur le couple tradition/modernité, sur le refus
du conservatisme des puissances d'argent, sur le rôle de la France
dans le monde et ses conséquences en matière institutionnelle
et économique.
Mais en même temps il sut proposer
aux Français un gaullisme rationalisé, ramené à
son essence permanente, sans les impulsions soudaines et parfois déroutantes
du Général. Un gaullisme inscrit dans la durée
pour survivre à son fondateur. Bien sûr on lui reprocha
(en particulier les gaullistes de gauche) d'avoir, en acceptant le fait
majoritaire et la polarisation qu'il induit, sacrifié le rapport
direct que le Général voulait entretenir avec le Peuple,
au-delà de la Droite et de la Gauche et d'avoir ainsi trahi l'inspiration
du gaullisme. Mais on peut voir dans cette évolution autre chose
: la réinscription du gaullisme dans une tradition républicaine,
éloignée de cette tentation plébiscitaire qui n'est
pas séparable de la rhétorique d'une prétention
politique métapartisane et à laquelle n'avait pas échappé,
par exemple, le R.P.F. Ajoutons que cette polarisation était
aussi le fait de la Gauche et des réalités de la société
politique française. Et à mes yeux c'est ainsi, en renouant
avec une tradition républicaine qui correspondait d'ailleurs
à sa culture politique, que Georges Pompidou conforta l'héritage
du gaullisme et paracheva un équilibre institutionnel modernisé
que l'on recherchait en vain depuis les années trente et sur
lequel, vaille que vaille, nous vivons encore aujourd'hui.
Mais en même temps
Georges Pompidou n'était pas seulement un héritier : il
avait sa personnalité propre et il a laissé sa marque
distincte dans notre histoire. En particulier il a associé, dans
une combinaison rare, une approche pragmatique de l'action politique
et un projet inspiré par une vision d'ensemble de son temps.
Il avait lui-même indiqué à Alain Peyrefitte, en
souriant bien sûr et avec son humour habituel, ce qui le différenciait
du Général :
" Quand vous avez une idée,
vous voulez qu'elle se réalise, même si la réalité
ne s'y prête pas. Vous avez le même type d'esprit que le
Général... Moi, je suis fait autrement. J'attends qu'une
occasion se présente et je la saisis quand elle vient. Le Général
prétend qu'il est un empirique. C'est inexact. Il est un volontariste,
il veut imprimer sa volonté à la réalité,
quitte à obtenir un effet contraire à celui qu'il attend,
parce que la réalité ne s'y prête pas. L'empirique,
c'est moi. " (4)
Mais l'empirique avait aussi un projet
d'ensemble et une réflexion sur les grandes questions de son
temps : le marxisme, son poids dans le monde et en France mais aussi
son échec fondamental qu'il avait prévu avant bien des
experts ; et ses interrogations permanentes sur les problèmes
économiques et sociaux des sociétés industrielles
modernes, avec leurs opportunités mais aussi leurs dangers, y
compris telle ou telle forme de totalitarisme. Son action politique,
en France mais aussi en politique extérieure, ne se comprend,
au-delà des circonstances et des nécessités tactiques,
que par rapport à sa perception tragique du Noeud gordien.
1.
Ph de Saint Robert, Le secret des jours, J.C. LAttès,
1995, p. 33.
2. L. Lemire, L'homme de l'ombre. Georges Albertini 1911-1983,
Balland, 1990.
3. G. Pompidou, Pour rétablir une vérité,
1982, p. 188 et s.
4. A. Peyrefitte, C'était de Gaulle, de Fallois/Fayard,
1994, t. 1, p. 499.
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